CHAPITRE X. — L’ÉCOLE DE MÉDECINE
ses progrès, sa marche, ses résultats , de la manière la plus terrible et la plus effrayante , et ne fait que laisser entrevoir les remèdes : après avoir vu cette formidable ennemie, armée de tant de ressources, féconde en transformations comme Protée, implacable comme la tunique de Nessus, et pénétrante à l’égal du regard de Méduse , on se retire rempli d’un salutaire effroi et d’une défiance profonde pour les efforts impuissants de la médecine.
Il fut pour la médecine un temps heureux, un temps à jamais regrettable, où les docteurs en robe, en chapeau pointu, faisaient consister dans un ajustement bizarre les trois quarts de leur science. Familières plus ou moins avec cette thérapeutique traditionnelle, dont les recettes et les formules se sont transmises jusqu’à nous, partant du temple d’Épidaure ou de Cos et passant par toute la médecine classique, les victimes immortelles de Molière et de le Sage n’avaient qu’à citer Hippocrate et Avicenne, l’école de Salerne et Galien. Cette ombre d’érudition, insuffisante contre les parodies de Sganarelle et d’Argan , produisait au contraire tout l’effet désirable auprès du lit d’un malade. Il fallait vivre ou mourir dans les règles : Guénaud et Fagon furent toujours inflexibles sur ce chapitre. L’émétique, la rhubarbe, le quinquina se disputaient le monde médical, qui eût trop profondément sommeillé sans ces brandons de discorde ; et la Faculté, bafouée au théâtre, bafouée dans les contes et les petites nouvelles, savait bien, dans son inaltérable tranquil lité, que rien, si ce n’est les qu< relies intestines, ne viendrait troubler soi repos. Aussi laissait-elh faire les rieurs, assuré* d’avoir son tour et d’ap pliquèrle proverbe: Av./ derniers les bons, d’elle de nos jours, 1 Aeadcmù se venge des railleurs en les absorbant dans son sein.
Mais eeitaines découvertes imprévues mirent fin à l’âge d’or : la circulation dusang, démon trée par Harvey, jeta le trouble au milieu des chapeaux pointus et des robes doctorales. Cette malencontreuse invention devait avoir des suites terribles; tout l’édifice médical en fut bouleversé, et le mot de Sganarelle : Nous faisons de la médecine d’une façon toute nouvelle , manqua se réaliser à la lettre. Seulement, il ne s’agissait pas de déplacer le cœur ou le foie, mais bien de renouveler toute la routine qui était suivie depuis cinq à six mille ans. Sans doute que les adversaires intraitables des circulateurs prévoyaient combien ces damnables innovations allaient semer d'epines sur la route fleurie de la vieille médecine; et quelle que fût leur clairvoyance, à coup sûr ils n’ont fait qu’entrevoir la terrible vérité. De leur temps, on improvisait, au besoin, un médecin : quelque peu d'anatomie et de latin, une centaine de formules, un profond respect pour l’antimoine et beaucoup d’effronterie suffisaient au docteur, quand il n’y avait d’autre chirurgien que des barbiers ou de méchants raccommodeurs de membres. De nos jours, il faut cinq ans d’etudes suivies, un stage au moins aussi long, je ne sais com-
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bien d’examens et une thèse, seul ressouvenir du passé.
Quels que puissent être, même de nos jours, les ridicules et le charlatanisme inséparables d’une carrière toujours encombrée et d’une science aux éternels tâtonnements, on ne saurait disconvenir que les études médicales reposent enfin sur une base rationnelle. En vain on rirait des sectes qui divisent cette honorable corporation de savants par diplômes; en vain on opposera les homœopathes aux allopathes ; les adorateurs de l’eau aux fanatiques du feu; et l’on combattra les réalistes par les spiritualistes, les praticiens à la main cruelle par les magnétiseurs curieux de mystères : les études n’en sont ni moins solides ni moins méthodiques. Elles embrassent à la fois l’homme dans son organisation dans l’état normal et dans l’état maladif, les ressources mises à sa disposition par la nature pour le rétablissement de la santé , l’emploi et la préparation de ces ressources, et enfin l’intervention directe du médecin, les moyens chirurgicaux
qu’il emploie. A la Faculté de Paris, la plus importante des trois que possède la France, deux professeurs sont chargés, l’un de décrire la charpente osseuse, le système des muscles et des nerfs, la configuration de chaque organe : c’est le professeur d’anatomie; l’autre de montrer l'emploi de tous ces organes et leur jeu régulier dans l’état de santé : c’est le professeur de physiologie. Ce premier pas fait , l’étudiant est initié par trois maîtres différents, qui lui enseignent la chimie, la physique et l’histoire naturelle mtdicales, à la connaissance de tous les corps doués de vertus curatives : le cours de pharmacologie lui enseigne l’art de tirer parti de ces ressources, et le cours d’hygiène , l’art bien plus précieux d’entretenir la santé par la régularité et la simplicité de la vie. Puis vient le but principal de la médecine, la pathologie et la thérapeutique : c’est-à-dire la science de tous les désordres qui peuvent survenir dans 1 organisme et celle d’y remédier. L’extrême importance de ces matières les a fait diviser : les lésions extérieures et les accidents intérieurs remplissent quatre
Aux bureaux de l’Illustration, rue de It.’clielieu, G3.
cours distincts; un cinquième traite des opérations chirurgicales, et un sixième de l’art de guérir proprement dit. Enfin, la médecine dans ses rapports avec la législation et la théorie si difficile de l’accouchement complètent cet ensemble véritablement encyclopédique. Voilà déjà, et seulement pour les chaires de la Faculté, un total de quinze ou seize cours différents.
Si l’on considère maintenant que les étudiants doivent encore s’occuper des applications de cette colossale théorie, et suivre dans les hôpitaux , au chevet des malades , cinq maîtres qui leur montrent les secrets de la clinique, c’est-à-dire de cette partie délicate de l’art qui traite des rapports directs du médecin avec le malade, nul ne sera plus tenté de dénier à nos études médicales la gravité et le sérieux qui leur conviennent. Et nous n’avons parlé d’aucun do ces dispensaires, de ces cours particuliers qui s’ouvrent pour dévorer les loisirs que laisse la Faculté : nous n’avons rien dit du travail de l’amphilhéâtre , avec le scalpel pour plume, et pour livre le cadavre et
ses innombrables détails.
Dans cette longue carrière, un examen sp dresse à chaque pas, épreuve destinée à constater celui qui est digne d’entrer, dignus intrare, au coui s supérieur. Les examens médicaux ressemblent à tous les examens imaginables : c’est toujours le candidat, reverni de frais de la science qu’il a puisée dans les livres et .dans les cours, et rafraîchie par quinze nuits de travaux forcés, qui s’assied sur une petite chaise, au bout de la table où trônent ses professeurs , en robe , toque et rabat. Là il doit se démêler des questions c: ptieuses , répondre avec précision aux interrogations techniques, éviter les pièges qui lui sont tendus à l’effet d’éprouver sa sagacité ou sa présence d’esprit. Les amis, les riv aux écoutent , l’oreille tendue, prêts à affronter les mêmes périls :
les collègues de 1 examinateur causent à voix basse, sourient, et, suivant l’exemple de messieurs les membres des assemblées politiques et autres, ont souvent l’air de s’occuper fort peu des choses dont il s'agit. Cependant, à l’École de médecine, les examens présentent une telle variété de matières que la forme même en offre aussi : par exemple, dans les parties qui ont trait, soit aux opérations chirurgicales, soit aux préparations chimiques et pharmaceutiques , soit enfin aux descriptions d'instruments ou d’organes, la démonstration sur les pièces accompagne souvent l’explication orale. 11 faut que le candidat montre son adresse et son habitude à manier le scalpel, qu'il lasse preuve de sa pratique de l’amphithéâtre, de sa familiarité avec l’anatomie et les dissections. On comprend que tous ces examens, venant à la suite de l'épreuve fondamentale du baccalauréat ès lettres et ès sciences, supposent une instruction étendue et variée dans celui qui les a victorieusement subis et traversés.
L’étudiant en médecine fait partie , dans ses heures de loisir, quelque abrégées qu’elles puissent être , de cette Bohême curieuse, peu connue et fort calomniée, qu’on nomme en général pays Latin. Déjà nous
PARIS. TVP. UE Fl RM I N UIUOT, 5G, RUE JACOB. 29 C. par la poste.
Écule de médecine de Paris. — Un examen dans la salle des instruments»
en avons esquissé, en parlant de l’École de droit , quelques-uns des traits les plus remarquables ; et , si nous voulions en entreprendre une description complète, il nous faudrait insérer dans le Tableau de Paris un véritable Tableau du pays Latin. Ce serait violer la règle fondamentale de Limité qui doit présider à toutes les compositions ; d’ailleurs les traits dont nous ne ferons pas usage pour cette monographie des moeurs et coutumes de l’Hippocrate ou du Broussais en herbe nous serviront en leurs lieu et place. Ici nous parlons de l’étudiant chez lui, isolément des divers milieux où il se trouve : plus tard , quand nous aurons à décrire les cafés, les estaminets, les bals en plein air, les restaurants d’étage inférieur, nous le retrouverons comme élément des populations bigarrées et singulières qui hantent ces points de réunion. Ce ne serait pas peindre avec exactitude le pandémonium parisien que de soumettre à un triage I
rigoureux son chaos d’eléments divers, et de ne 1 étudier que par détails et non dans ses prodigieux ensembles, dans ses macédoines humaines auxquelles rien ne peut être comparé.
Les rues qui avoisinent l’École de médecine et l’Hôtel-Dieu, rues bordées de maisons noires, enfumées , pétries, dirait-on, de cette fuligineuse boue de Paris, servent de demeure, de domicile politique aux trois mille élèves de la Faculté. A peine si quelques-uns , par économie , ou pour la nécessité de se rapprocher du Val-de-Grâce, de Clamartet autres lieux, poussent dans la rue Saint-Jacques et se mêlent à la turbulente, polkante et bruyante famille des enfants de Gaïus et de Cujas. Ordinairement la chambre de l’étudiant en médecine se trouve perchée à un étage quelconque d’un escalier sombre et tournant , qui prend naissance au fond d’une étroite et obscure allée: elle se meuble avec une simplicité toute patriarcale : lit, table,
chaises, et de plus une armoire et un secrétaire habituellement surmonté de quelques ossements encore couverts de rouille humaine. Tel est l’aspect de la chambre du jeune étudiant : celui qui compte des années de service a complété l’ornementation mortuaire qui sert comme d’enseigne au métier. Un crâne lui sert de pot à tabac, un autre de chandelier : il entremêle sa panoplie de pipes noircies et de brûlegueules aux reflets d’ébène avec des os agréablement disposés en croix ou en sautoir ; les plus riches possèdent un squelette d’enfant monté par leurs mains , et on en cite qui boivent dans des coupes comme celle qu’aux enfers la statue du Commandeur présente à don Juan. Mais qu’on ne s’effraye pas : le rire, la joie, l’expansion juvénile régnent au milieu de cet appareil funéraire : quelquefois vous verriez un frais chapeau de femme accroché entre un tibia dénudé et un débris de colonne vertébrale, ou un châle jeté négligem¬
ment sur la table couverte d’ossements , de papiers , de tabac et de pipes éteintes. La poésie, sous la forme d’une scène du Prado, vient répandre ses roses sur les austères beautés de la déesse Hygie, maîtresse impérieuse, mais trop souvent délaissée. L’étudiant en médecine est renommé pour ses exploits érotiques : on le comprend, en vrai matérialiste, habitué à sentir la chair morte crier sous le scalpel, il doit se plaire plus qu’un autre à ce charme indicible de la vie. D’ailleurs, ses occupations habituelles sont si rebutantes’pour le beau sexe, qu’il ne lui faut rien moins que toute son habileté et sa science en matière amoureuse, s'il veut triompher des dégoûts qui accompagnent toujours sa matière médicale. Vous connaissez sans doute un sonnet où l’on représente Apollon poursuivant Daphné : le dieu, tout jeune, tout beau, tout aimable qu il pût être, échoua dans ses tentatives : et pourquoi? Uniquement pour avoir prononcé ces vers malencontreux :
Je connais les vei lns de la moindre racine ;
Kt suis, par mon talent, dieu delà médecine.
Le poète a grand soin d’ajouter :
Daphné courait encor plus vile que jamais.
11 faut en effet toute la force d’une habitude prolongée, pour que les nerfs délicats et sensibles des femmes puissent ne pas se crisper au milieu de ces débris humains dont l’étudiant aime à parer sa demeure. Aussi les étudiantes en médecine sont-elles le vrai type de cette classe de femmes qui rivalisent le mieux avec les défauts et les habitudes de l’homme. Cléopâtre qui s’habillait Un soldat, jurait et s enivrait connue Antoine, a dû faire son éducation auprès d’un diseiplc du cours de cinquième année. On les voit fumer, rire, ingurgiter le punch et culotter voire même la pipe avec du tabac de caporal. Elles seules connaissent les charmes de la physiologie appliquée à l’amour, et la démonstration du jeu de chaque muscle, de chaque articulation dans ces exercices de haute ( holographie peu approuvés de la pudeur gouvernementale. Un crâne humain leur servira de meuble de lantaisie; elles puisent à même le tabac, et y déposeront foulard, gants, aiguilles, étuis et dés, quelque
faillie usage d’ailleurs quelles aient à faire de ces derniers objets. Croyez-vous que cette calebasse si petite, où peut tenir pourtant plus d’un boisseau de sottises, comme nous disait mélancoliquement une de ces dames, leur inspire la moindre idée fâcheuse ? Oh non ! vous les verriez rire aux éclats, pendant que la flamme du punch éclaire le faciès décharné de ses bleuâtres lueurs; et vous les entendriez offrir, la chose est à peine croyable, un peu de leur épiderme, après la mort toutefois, pour en faire un souvenir, une blague à tabac, en un mot, quelque chose d’utile.
A côte de ces amazones intrépides, les compagnes des étudiants en droit passeraient à juste titre pour des vierges timides; aussi sont-elles stigmatisées de la significative épithète de poules mouillées, de chipies, pour employer une expression du cru. Une jeune demoiselle qui n'ose pas manier un squelette, qui ne fume que des cigarettes et se borne à renvoyer la fumée par la bouche, fi donc! Il ne lui reste plus qu’à prendre le voile et à se joindre aux saintes sœurs qui soignent les malades, si toutefois leurs nerfs et leur odorat ne devaient pas être trop blessés par les âcres