CHAPITRE X. - L’ECOLE DE MÉDECINE
parfums de caporal et de régie exhalés par les élèves en visite. Une démarcation s’établit, très-tranchée, entre la femme de l’étudiant en droit et celle de l’étudiant en médecine , partout où elles se trouvent, au Prado comme au Luxembourg.
Après cinq ans, ou plus, de cette vie passée dans les études laborieuses et les plaisirs faciles, les examens définitifs arrivent. Il faut soutenir une thèse finale, et l’on reçoit, après cette dernière épreuve, l’étudiant docteur en médecine. Molière aurait dit qu’on lui donne le droit de percer, de tailler, de couper, de hacher et de massacrer impunément sur toute la terre : c’est un peu vrai ; mais, si tel droit doit jamais être donné à personne, ce ne peut être plus justement qu’à ceux qui l’ont acquis par tant d’études et de travaux. Au sortir de l'école, la carrière se trouve encombrée d’une manière effrayante. Paris, Montpellier, Strasbourg vomissent à l’envi des torrents de docteurs, armés de science et de lancettes ; c’est
une lutte corps à corps qu’il faut soutenir, si l’on veut arriver à conquérir un nombre suffisant de malades pour saigner, purger, médicamenter à discrétion, et se faire de ses honoraires une petite aisance épicurienne, une petite et paisible médiocrité dorée. Bien des mourants et des morts restent sur cette arène, où les combattants se disputent des cadavres : les uns languissent , les autres se retirent du champ de bataille, et, dispersés dans les' campagnes, vont vivre dans les ténèbres, comptant sur les rares accidents qui peuvent interrompre un moment les travaux quotidiens du paysan et du villageois. Quelquesuns, se résignant à de nouveaux examens, embrassent la médecine officielle, s’enrégimentent avec le soldat, et , en uniforme brodé d’or, en chapeau à claque, prennent rang sur les cadres militaires entre le commandant et le capitaine , entre le lieutenant et les sous-officiers. Enfin , parmi les vainqueurs, parmi ceux qui restent dans les grandes villes, théâtres de
la gloire et hôpital ouvert à toutes les maladies, on voit se dessiner les spécialités. D’abord, ceux qui recrutent la littérature médicale, si toutefois cela peut s’appeler de la littérature. On les voit à l’envi chanter en vers on en prose l’apparition d’une nouvelle maladie, comme si on devait permettre aux médecins d’inventer de ces choses-là; on les entend, d’une voix éclatante, proclamer la gloire de tel ou tel maître obscur , de tel ou tel savant hérissé de grec , qui aura travaillé à compliquer encore le nœud gordien de la science. Ce sont eux qui alimentent les gazettes médicales, la polémique médicale, les découvertes médicales; ils se livrent des guerres à huis clos au sujet d’une nouvelle variété du diabète ou d’une apophyse inconnue de l’os hyoïde, en supposant que cet os ait des apophyses, ce que ces messieurs décideront. Ils suscitent, à propos d’un traitement nouveau, des disputes sans fin, des tempêtes dans un verre d’eau. Cette classe estimable
aborde parfois les concours et se juche dans les chaires de facultés. Puis les préconisateurs, les hérauts de systèmes; celui qui adopte d’enthousiasme le magnétisme, l’homœopathie ou le système de Priessnitz ; et cet autre qui ne voit point de salut hors Raspail ; ou encore celui-là, qui crée une nouvelle science et connaît l’homme entier à l’inspection de son visage. Ajoutons à l'énumération les médecins des yeux, des dents, qu’il ne faut pas confondre avec les dentistes; ceux qui ne s’occupent que des maladies honteuses, ceux (pii sont spéciaux pour les accouchements, etc., etc. ; et enfin, au bout de l’échelle, les spéculateurs, les charlatans millionnaires, qui se battent à coup d’affiches infâmes, comme disait Balzac, et qui, par la réclame la plus effrontée, prostituent utl art qui mérite le respect, malgré ses erreurs et même quelquefois son manque de dignité.
Il ne faut par confondre l’Académie de médecine avec la Faculté de médecine ; ces deux institutions diffèrent essentiellement. Le siège de l’Académie de
médecine est situé rue des Saint-Pères. Une société royale de médecine, fondée par Louis Nà 1, avait disparu dans la révolution; le roi Louis X\ III, voulant faire revivre le souvenir et 1 utilité de la société royale, fonda, par ordonnance, une académie royale de médecine, spécialement instituée pour répondre aux demandes du gouvernement sur tout ce qui intéresse la santé publique , et principalement sur les épidémies , les maladies particulières à certains pays , les épizooties, les différents cas de médecine légale , la propagation de la vaccine, l’examen des remèdes nouveaux et les remèdes secrets, tant internes qu’externes, les eaux minérales naturelles ou factices.
Dans le principe, l’Académie de médecine était composée de membres résidents, titulaires et adjoints. Aujourd’hui cette Académie n’a plus qu’une seule classe de membres résidents qui sont tous titulaires. Elle a en outre des correspondants nationaux et étrangers.
Les membres résidents de l’Académie; sont distribués
en onze sections : anatomie et physiologie, pathologie médicale, pathologie chirurgicale, thérapeutique et histoire médicale, médecine opératoire, anatomie pathologique, accouchements, hygiène publique, médecine légale et police médicale, médecine vétérinaire, physique et chimie médicales, pharmacie.
L’Académie se compose de eent membres résidents. Les séances ont lieu tous les mardis. Les académiciens avaient , d’après l'ordonnance royale , seuls le droit d’y assister; mais cet article, (pii existe en droit, a été abrogé de fait. Le public et l’Académie y gagneront également.
L’extrait suivant, emprunté à la plume dcM. Pariset, secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine, fera mieux comprendre l’utilité de cette institution :
« Par ses progrès, la médecine, comme la plus commune industrie , a rendu nécessaire la division du travail, et cette division a fait faire à son tour de nouveaux progrès. D’un autre côté, le mouvement des affaires chez un grand peuple amène toujours des
difficultés imprévues, des inventions nouvelles et de nouveaux devoirs sur lesquels I autorité ne prend de parti’ qu’après avoir consulté la médecine.
Tels sont, en France, les épidémies, les épizooties dont il importerait de tarir la source ; la découverte d’eaux minérales qu’il s’agit d’analyser, les remèdes secrets qu’il faut rejeter ou admettre, et, finalement, le soin de protéger et de répandre l’heureuse pratique de la vaccination. C’est pour répondre à ces nécessités, c’est pour fa voriser les progrès ultérieurs de la science, qu’une Académie a été instituée. C’est dans cette Académie, l’Académie actuelle , que revivent l'ancienne Académie de chirurgie et l’ancienne Société royale de médecine; elle a les mêmes travaux à perfectionner , les mêmes devoirs à remplir, et, par le tableau que l’on prépare de ce qu’elle [a fait pendant vingt années , peut-être paraitra-t-elle à la fois digne des compagnies qui l’ont
précédée , et digne de la mission quelle a reçue. » t M. Muller, et inspirés l’un et l’autre par une belle
La salle où se tiennent les séances est d’un style
Nouvelle salie de l'académie de médecine.
page de l’histoire médicale. Le premier représente Pi
nel, suivi d’Fsquirol,
son élève, et d’etudiants, faisant tomber à Bicêtre les fers dont on chargeait jusqu’alors les malheureux aliénés. Ce tableau n’est pas précisément très - remarquable ; l’air ne circule pas assez au milieu de tous ces personnages un peu roides. Le second tableau vaut mieux:
nous sommes sur un champ de bataille de la République ; Larrey, calme au milieu du carnage , reçoit le bistouri des mains d’un aide pour amputer le bras d’un blessé; à côté de lui est un de ces caissons que son génie avait, a l’armée du Rhin, transformés en ambulances volantes; à ses pieds gisent des mourants qu apportent au grand chi¬
rurgien de valeureux
soldats de la République. Au milieu de
ces scènes de déso-
grave et sévère ; les décorations de cette salle peuvent se résumer en deux tableaux peints à la cire par
lation et de mort, la figure de Larrey est sublime de calme et de sérénité.