J/ÉCOLE NORMALE
Les Serres-chaudes universitaires, — La Cage des Muses. — Richelieu. — Napoléon. — Robert Sorbon. — La rue Coupe-G . -- Les Pragmatiques. — Puissance spirituelle de la Sorbonne.
M. Arnauld. — I. auteur des Lettres provinciales. — Etat actuel de la Sorbonne. — Ses célébrités contemporaines, — MM. Yillemain, Cousin, Guizot. — Origine du Collège de France. - - Les premières chaires. — Ramus. — Sa mort. — Henri IV. — Pose de la première pierre d'un monument affecté au Collège de France. — Louis XV et l’architecte Chalgrin. College de l rance actuel. — Parallèle entre la Sorbonne et le Collège de France. — Les cours de mantchou, thibétain, chinois et autres. — Intéressant commentaire du Manava Larma-Shastra. — Lectures publiques au Collège de France. — L’Ecole normale. —Son but . — Les Topins de l’Ecole normale. — MM. Sainte-Beuve, Saint-Marc-Girardin,
• I-e t>,} omni rc scibile de l’Ecole normale, — Les quatre années d’ecole. — Les lettres. —Les sciences. — Fastes politiques de l’Ecole normale. — L’agrégation.
— Port-Royal .
— Léon X.
— Le
Dans tous les pays qui se prétendent plus civilisés que les autres, il existe une sorte de préjugé qui fait croire à la possibilité d’élever des grands talents et des grands génies en serre chaude , à p«u près comme les vers à soie ou les plantes exotiques. De ce préjugé dérivent les instituts, les académies, et, en un mot, les établissements scientifiques, littéraires, artistiques de toute sorte. On se souvient de la Cage tles Muses , fondée à Alexandrie par les Ptolémées, qui voulaient transporter sur la terre d’Égypte le génie
indigène de la Grèce, et produire avec des pensions , des honneurs et des couronnes , une génération d’Homères, de Sophocles et de Démosthènes. La création de cet institut , dont les parchemins sont signés par le lils de Lagus , inspira par la suite une foule d’imitateurs ; et entre autres les deux esprits les plus absolus peut-être des temps modernes, Richelieu et Napoléon. Nous parlerons à sa place de l’œuvre de Richelieu. Napoléon, qui prétendit la réorganiser et la compléter, est l’auteur de cette loi
organique qui a régi jusqu’à nos jours les œuvres et les conceptions de l’esprit , qui en a fait en quelque sorte la discipline. De nouvelles mesures administratives ont remanié et refait l’édifice du faîte à la base : sans doute nous en verrons d’autres succéder à celles qui datent d’aujourd’hui à peine, et ainsi de suite : reste à savoir quels seront , pour l’avenir, les fruits de cette bureaucratie de l’intelligence , et quels grands hommes naîtront par décrets contre-signes du ministre de l’instruction publique.
La Sorbonne.
La Sorbonne et le Collège de France retentissaient de grec, de latin, d’hébreu et de philosophie longtemps avant les classifications et les réformes auxquelles nous venons de faire allusion; mais nous remonterions trop loin dans l’histoire ancienne, en parlant d’un état de choses qui a cessé d’exister il y a moins d’un siècle, car il s’est passé bien des révolutions et des catastrophes dans cet intervalle si court relativement à la durée habituelle des institutions civiles ou politiques.
On sait que la Sorbonne, contemporaine en quelque sorte des premiers et des plus beaux jours de l'Université de Paris, fut fondée par un legs de Robert, chapelain de saint Louis, surnommé Robert Sorbon, du nom de son pays, le village de Sorbon. Robert Sorbon laissa, pour y instituer une école publique, sa maison située in vico dicto Coupe-Gueule, disent les actes du temps. La fondation s’agrandit par des acquisitions et des donations successives, si bien que la rue
15 Cent, la LIVRAISON, — 25'' E-ivr,
Coupe G . disparut entièrement, et qu’à la place des
trois ou quatre maisons occupées par les professeurs de théologie, de scolastique et autres, s’éleva le monument gris, monotone et sans grandeur bâti par Richelieu. Mais la splendeur de la Sorbonne est d’une date plus reculée : ferme asile où se défendaient les pragmatiques , ou conventions échangées entre les papes et les rois, elle formait une sorte d’université catholique, émule et quelquefois rivale des réunions qui se tenaient au Vatican. Ainsi la Sorbonne, en tant que puissance spirituelle, a délié les Français de leur serment de fidélité envers Henri ÎIl, fauteur d’hérétiques, assassin et coupable de crimes de toute sorte ; elle a lancé l’anathème contre le Béarnais, apostat et relaps, et l’a déclaré incapable de succéder au trône, sentence fort heureusement cassée par la victoire. Plus tard, elle prit parti pour la couronne contre l’esprit de libre examen, bien faiblement représenté; pourtant par l’école de Port-Royal, et foudroya
Aux bureaux de l'Illustration, rue de Richelieu, 60.
de ses anathèmes M. Arnauld et le fameux auteur pseudonyme des Lettres provinciales. De nos jours, la Sorbonne est devenue tout simplement une faculté des lettres ; et si, par grâce extrême, elle a conservé son vieux nom, ce n’est qu’une politesse de l’uniformité administrative à l’adresse des vieilles gloires et des anciens souvenirs. Les plus beaux noms de notre littérature universitaire, ceux de MM. Yillemain, Cousin, Guizot, Saint-Marc-Girardin, brillent en tête des programmes affichés tous les semestres sur les murs de la vieille école de théologie; mais la politique ou les doux loisirs de l'Académie absorbent les professeurs que la faveur publique avait entourés sur leurs chaires modestes, et ils se font remplacer par des suppléants, comme leur parole calme et sage suppléait elle-même les orageux débats des docteurs d’autrefois. La littérature latine, la littérature grecque, y parlent pour la centième fois sous le prétexte toujours renouvelé d’Homère ou d’Hésiode, de Silius Ralicus ou d’En-
PARis tvp, de riRMiN diuot, 56, rue Jacob. 20 G. par ta poste.
nias ; la littérature étrangère recherche dans la nuit du moyen âge (métaphore aussi vieille que la chose dont elle parle) les origines de l’italien ou de l’espagnol, l’enfance de l’anglais ou de l’allemand. On y entend la philosophie rebattre et recommenter, si toutefois ce nouveau terme peut obtenir ses lettres de naturalisation, les rêveries des mystiques et les arguties des sceptiques; enfin, la littérature française obtient les honneurs du pas, et son interprète a droit d’entretenir le public, sous cette élastique désignation, des troubadours et des trouvères, de l’Encyclopédie et du roman de Rou, de Dorât et de Jean de Meung, enfin de tous ceux qui ont écrit, parlé ou eu la velléité d’écrire, depuis Grégoire de Tours et les serments de Fontenay jusqu’aux vaudevilles de M. Scribe et aux épopées de M. Alexandre Soumet.
Le Collège de France ne date ses lettres de noblesse que du règne de François I' r. C’était au moment de la renaissance, au plus fort de cette fureur grecque, latine, hébraïque, dont furent saisies toutes les intelligences élevées de l'époque, et pendant qu’un souverain pontife quasi-païen, Léon X, occupait le saint-
siège, position suprême d’où il donnait, en quelque sorte, l’impulsion à tout ce monde plus érudit que chrétien. Sur la sollicitation de son précepteur, François Ier institua deux chaires de langues anciennes, qu’il confia aux latinistes et hellénistes jurés de son époque. Bientôt le nombre s’en accrut; plusieurs rois , parmi lesquels Charles IX , Henri 111 et Henri IV, se firent gloire d’ouvrir de nouveaux débouchés à l’industrie gréco-latino-hébraïque •; et bientôt bon nombre de savants trouvèrent leurs loisirs et la médiocrité dorée dont parle Horace, sous les abris complaisants du Collège de France. On y entendit professer concurremment le latin, le grec, l’hébreu, l’arabe, la médecine et les mathématiques. Parmi les célébrités poudreuses et pédantesques qui se réchauffèrent aux rayons de la munificence royale, nous ci terons Ramus, ou Pierre la Ramée, moins connu par ses cours que par sa fin tragique. Victime de haines particulières, il lut frappé lors de la Saint-Barthélemy, dans le grand massacre de ses coreligionnaires; premier exemple des rivalités scientifiques poussées à un pareil excès, et premier encouragement pour ceux
qui sont en butte aux persécutions devenues non moins fréquentes, mais moins rigoureuses. Cependant tout cet étalage d’érudition avait lieu à peu près à l’aventure : les maisons modestes où avaient professé Ramus, Guillaume Vadé, Tussanus et leurs confrères, étaient devenues insuffisantes pour la splendeur du nouveau Collège de France. Henri IV posa la première pierre d’un monument destiné à servir d’asile aux professeurs et aux élèves : son entreprise, longtemps interrompue, ne fut reprise que sous Louis XV, vers la dernière moitié de son règne. L’édifice actuel du Collège de France a été terminé par l’architecte Chalgrin; quoique ne présentant pas une apparence brillante , il ne manque ni d’élégance ni d’une certaine grandeur, grâce à ses doubles portiques, à sa salle en amphithéâtre, où se tiennent les cours privilégiés, et qui rivalise avec celle de la Sorbonne.
L’enseignement y offre un caractère plus philosophique et plus élevé qu’à la Faculté des lettres. On peut dire que la Sorbonne se souvient encore de ses anciennes disputes théologiques, et que, par crainte d’y retomber, elle adopte de préférence la forme
Une séance du concours de l’agrégation à la Sorbonne.
enseignante et dogmatique, tandis que le Collège de b rance sert d’asile à la discussion hardie, au libre examen.
Outre les leçons de philosophie, d’histoire, de littérature, on entend retentir des notes étranges et sauvages dans les étroites salles consacrées aux cours de MM. les Malais, Mantchoux, Thibétains, Chinois et autres Sanscrits universitaires. Nous n’avons pas eu le courage de passer en revue ces diverses littératures, empruntées aux peuples dont l’idiome semble fait pour écorcher l’oreille, et auprès desquels le haut allemand paraîtrait une mélodie. Ce que nos fils ne pourront croire, il existe aujourd’hui à peu près une vingtaine de messieurs dont l’occupation, le gagne-pain consistent à exposer les principes de tous les patois, les plus inintelligibles du monde, devant un auditoire qui décroît, hélas! à mesure que le calorifère olficiel baisse sa consommation en combustible, et (pie les premières feuilles printanières verdissent les arbres du Luxembourg. Si vous vous hasardez dans ces oasis des langues orientales, vous pourrez assister, concurremment aux bâillements énergiques et expressifs de l’appariteur, auditoire obligé, et à un long commentaire du Manava- Darma-Shastra, du code des lois malabares, des
chansons nationales des anthropophages Hattas, ou du rituel des bonzes : toutes choses fort intéressantes, tant par elles-mêmes que par les développements dont elles sont susceptibles. Nous avons été tenté, un jour Rue notre mauvaise étoile, ou plutôt (pie le besoin de colliger des documents, nous avait entraîné dans ces saharas enseignants , de faire à notre confrère en solitude, M. le professeur, la même proposition qui réussit jadis à Henri Monnier, dans ses tournées dramatiques. Un jour que le spirituel acteur se disposait, je ne sais dans quelle Brives-la-Gail larde, à jouer le rôle de Cinna, on vient le prévenir que la salle ne renferme qu’un seul spectateur : « Qu’on lève la toile! » répond-il, sans se dé- < ont citer. 1 uis, s’avançant sur la scene en costume de conspirateur tragique : « Monsieur, si vous le desirez, je vais jouer Cinna; mais, si cela vous était indillerent, nous jouerions ensemble aux dominos.» Le public accepta la seconde proposition, et nous pensons que si le Chinois universitaire n’en avait fait autant, ce n’eût pas été faute d’envie.
Pendant la révolution de 1848, le Collège de France tut agité de quelques velléités révolutionnaires. A une époque où tout se réformait, il voulut, lui aussi, tâter de la réforme, et sortir quelque peu du vieux sil¬
lon classique. Des lectures publiques furent organisées , le soir, afin d’initier les ouvriers à la connaissance des grands chefs-d’œuvre de notre littérature, sans empiéter pour cela sur le temps dû à leur travail journalier. Des professeurs du Lycée et de la Faculté se consacrèrent à cette tâche, qui aurait offert peutêtre une certaine utilité, si elle avait été bien dirigée. Mais le choix quelquefois assez peu judicieux des lectures, l’inexpérience des lecteurs, le manque , soit d’à-propos, soit de clarté des commentaires, et pardessus tout la grande mobilité des esprits français, empêchèrent la réussite de cette innovation. L’indifférence, puis l’abandon, firent entièrement cesser, au bout de quelques mois, les soirées du Collège de France.
11 nous reste à parler de l’École normale. L’École normale supérieure est un diminutif de l’École polytechnique : le but de son institution consiste à fournir au champ de l’Université une moisson suffisante de licenciés et d’agrégés, tant de lettres que de sciences. Comme le séjour de cette école n’est pas un stage obligatoire, et que, du fond de la province , il s’élance chaque année des nuées de concurrents qui viennent disputer la palme , le nombre des élèves est peu considérable, et at-