Chapitre XII
LES THÉÂTRES
Les dix-neuf théâtres de Paris. — Panem et circevses. — Le Théâtre-Français. — L’hôtel de Bourgogne. — Les débuts de Molière. — Mirame. — Les comédiens du roi. — Monvel. — La salle de la rue Richelieu. — Organisation imposée par Napoléon. — Foyer des artistes a la Comédie-Française. — Jadis et aujourd’hui — Dufresne et son perruquier. — La noblesse lettrée du dix-huitième siècle. — Le marquis de Ximenès et Baour-Lormian. ■ — Grandes querelles du romantisme. — Disposition et ornementation du foyer — Poisson. — Desmarres de Champmeslé et Racine. — - Lekain. ■ — Talma. — Mars. — Célébrités contemporaines. - — Le foyer public au Théâtre-Français. — Les aristarques du lundi. — Une représentation extraordinaire au Théâtre-Français.
— La salle. — Le plafond. — L’Opéra. — J. A. Bail — L’abbé Perrin. — Lui) i. — Incendie de l’Opéra en 1781. — Couleur Jeu d’opéra. ■ — Le Devin du village. — La salle Lepeletier.
— Le foyer et le personnel de l’Opéra. — Le Lion et le Hat. — La loge infernale. — Les préjugés sur la \ ie d’actrice réfutes. — L’Opéra-Comique. • — Le Théâtre-Italien. —
Le théâtre de Sa Majesté à Londres. — Le chevalier de G rammont et miss Temple. — Les subventions. — L’Odéon. — Les deux millions du sénat. - — Jlobuio. - — Son public a effet. — Une avant-scène à Bobino. — M. Clairville. — Le Vaudeville. — Les \ ariétés. — Le théâtre du Palais-Royal, — Sa littérature épicée. — Le Gymnase. - —
La Porte-Saint-Martin. — Marguerite de Bourgogne et Malvina. — Les physionomies dans les théâtres. — La Gaieté. — Les Folies- Dramatiques. — La Cocarde tricolore et Robert-Mncaire. — Les Funambules. — Debureau et Jules Janin. — Les Délassements-Comiques. — Mme Saqui. — Le Petit-Lazari. — Théâtre Beaumarchais. — Comte. — Séraphin. — Les salles Chantereine, Chaptal et Barthélemy. - — Une débutante susceptible. — La claque et les sifflets. —
Un littérateur pour tout luire. — Un chef de claque, Mercadet dramatique. — Bilboquet et les théâtres du dix-neuvième siècle.
Paris compte, ii l'heure présente, dix-neuf théâtres, sans comprendre les théâtres de la banlieue, les spectacles-concerts, les cirques, l’hippodrome, et quelques autres divertissements publics quotidiens. A Londres, où la population est de deux millions cinq cent mille habitants, il n’y a guère plus de théâtres qu’à Paris, et en général les salles de spectacle anglaises sont beaucoup moins fréquentées que chez nous. Il faut à la population parisienne, comme il fallait au peuple romain, ces deux choses indispensables : Panem et circenses. Du reste, les théâtres parisiens sont encore alimentés par l’immense concours d’étrangers et de provinciaux qui affluent à Paris dans toutes les saisons de l’année.
A tout seigneur, tout honneur. Débutons par le Théâtre-Français, et entrons au plus vite dans la salle Richelieu, sans nous arrêter d’étapes en étapes dans les endroits différents où le théâtre prit successivement domicile, à commencer par son berceau. Je saute, sans plus de cérémonie, par-dessus la salle de l’hôpital de la Trinité, rue Saint-Denis, où les confrères de la Passion s’établirent, en l’an 140:2, par privilège exclusif et lettres-patentes, et jouèrent les mystères, ce premier bégayement burlesque de l’enfant encore dans ses langes.
Je laisse également l’hôtel de Bourgogne, où s’exercèrent d’abord Jodelle, et Hardy, l'homme aux huit cents tragédies; puis la salle du Marais, l’hôtel Bourbon, le palais Cardinal, la salle de la rue Michel-Lecomte, où plusieurs troupes de comédiens tentèrent des établissements plus ou moins durables. Ce fut à la salle du jeu de paume de la Croix-Blanche que Poquelin,
Mademoiselle Mars
tout jeune encore et ignoré, parut un instant avant d’entreprendre ses courses dramatiques et vagabondes à travers la France. Plus tard, Poquelin de Mois Cent. LA LIVRAISON. — 26e Livr.
Molière.
lière donna à peu près tous ses chefs-d’œuvre dans la salle du Petit-Bourbon, et ensuite dans la magnifique
Mademoiselle Rachel.
Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.
salle qui avait été construite au Palais-Royal pour la représentation de Mirame , tragédie de Son Éminence le cardinal de Richelieu, très-grand ministre d’État et très- mauvais auteur dramatique, comme chacun sait.
Des comédiens de toutes sortes s’abritèrent encore tour à tour dans les salles de la rue Mazarine, du jeu de paume de l’Étoile et des Tuileries. Puis, après bien des allées et venues, des émigrations et des transformations, ces comédiens devinrent, un beau jour, messieurs les comédiens ordinaires du roi. Nous avons fait du chemin sans nous en douter, depuis les mystères de la Passion, ce chariot de Thespis de l’art dramatique français. En 1782, le Théâtre-Français est installé au faubourg Saint-Germain, non plus dans cette rue qui se nomme aujourd’hui rue de F Antienne- Comédie., mais à la place où sont encore aujourd’hui les catacombes qui s’appellent l’Odéon; puis, plus tard, Monvel passe la Seine et vient fonder une colonie dramatique dans la salle de la rue Richelieu.
Cette première prise de possession ne fut qu’un campement. La révolution ayant renversé l’autel de Melpomène et de Thalie, tous les Burrhus, tous les Agamemnon, tous les Arbate, tous les Crispin, tous les Mascarille en disponibilité attendirent la fin de la tempête en repassant leurs rôles. L’horizon s’étant éclairci, une partie des comédiens français reprit possession de l’ancien local , et les autres allèrent à Feydeau et au théâtre Louvois.
Sous l’Empire , Napoléon arrêta l’organisation du Théâtre-Français. Il voulut que les comédiens fussent divisés en deux troupes distinctes : l’une eut la
Mademoiselle clairon.
salle de la rue Richelieu; l’autre, sous la direction de Picard, alla s’installer à l’Odéon.
De la salle de la rue Richelieu nous ne dirons
20 C par la peste.
que peu de chose; que dire, en effet, d’une salle de spectacle? Ce sont toujours les mêmes rangs de loges, les mêmes banquettes et les mêmes tauteuils. Entrons plutôt au foyer, non pas dans ce foyer ouvert à tout venant, où le public se promène entre les entr’actes , de celui-là nous dirons deux mots plus loin, mais dans le foyer des acteurs, lieu privilégié, lieu d’asile, véritable tabernacle tragi-comique où ne sont admis que les desservants de 1 autel et les initiés.
Sous l’ancienne royauté, le loyer intérieur de la Comédie-Française était un salon brillant où les écrivains les plus célèbres, les grands seigneurs, les gens d’esprit et du bel air venaient causer, minauder, caqueter, et souvent soupirer avec les belles actrices et les grandes comédiennes. Là, le duc de Richelieu devisait sur le répertoire, et mettait à la brochette le
cœur do ces dames. Marquis et ducs, étalés dans les vastes fauteuils dorés, rompaient des lances pour mademoiselle Dumesnil ou mademoiselle Clairon; et, pendant ce temps-là , poudrés , frisés et la tête haute, passaient fièrement au milieu des gentilshommes les comédiens portant l’habit à la française et l'épée en verroul; c’était le bon temps, au fort l’Évêque près. C’était le temps où Dufresne, demandant à son perruquier: Quelle heure est-il? celui-ci répondait en s’inclinant jusqu’à terre : Je l’ignore, seigneur.
Sous l’Empire, le foyer eut encore de beaux jours, ou, pour parler plus justement, de beaux soirs. On y voyait Chénier, Arnault , Legouvé, Colin d’Harleville, Népomucène Lemercier, Ducis , Etienne , Dupaty, Jouy, Creuzé de Lesser. Quelques seigneurs de l'ancien régime avaient survécu, et ils revenaient au nid
amoureux d’autrefois; les Lauraguais , les Choiseuil- Stainville, la plupart vieillis, mais gardant encore dans 1 âge sexagénaire cette facilité d’humeur, cette politesse un peu railleuse, ce ton de s’occuper des riens avec importance, de dire des impertinences avec une grâce qui désarmait, cachet très-caractéristique de la noblesse lettrée du dix-huitième siècle. Le vieux marquis de Ximenès disait un jour à Baour-Lormian, dans ce foyer du Théâtre-Français : « Vous faites des tragédies, monsieur? J’ai connu M. de Voltaire; il faisait des tragédies aussi, mais pas comme vous. »
Sous la Restauration, la gloire du foyer commence à s’éclipser : il y a encore Casimir Delavigne, Viennet, Delrieu, Bonjour, mais la plupart des vieux gentilshommes étaient partis pour aller voir la pièce qu’on joue dans l’autre monde. Puis vinrent les grandes
Vue intérieure du foyer des artistes au Théâti c-Francais
querelles du romantisme et la domination du journalisme, qui attisèrent les haines et les discordes littéraires. A partir de ce moment, le règne du foyer fut fini : un journaliste, un auteur et un comédien n’auraient pu causer ensemble sans être sollicités par l’envie réciproque de s’arracher les yeux.
Depuis quelque temps, le foyer a repris une certaine vie, et il compte quelques agréables habitués que nous nommerons tout à l’heure. La salle est un parallélogramme parfait. L’ameublement en est élégant, et il est orné de tableaux et de bustes qui représentent ou l'image des plus illustres acteurs, ou des souvenirs de l’histoire du Théâtre-Français.
Il y a huit bustes dans la salle : Larive , mademoiselle Dumesnil , mesdemoiselles Sainval ainée et Sainval cadette. Des deux côtés de la
pendule , mademoiselle Clairon et mademoiselle Dangeville; au-dessus de la pendule, Molière; sur la cheminée, le buste officiel du chef de l’État.
Puis, regardez de tous côtés ces nez monstrueux, ces coitiures baroques, ces costumes grotesques; voyez là-bas ce personnage éperonné et empanaché, c’est Turlupin; Gros-Guillaume, Gautier-Garguille, Guillot Gorgu, ces grands comédiens de tréteaux, qui mirent d’abord leur belle humeur et leurs farces au service des opérateurs du Pont-Neuf, et qui, au lieu de la lie deThespis, se barbouillaient de farine. Turlupin a l’honneur d’avoir donné au Dictionnaire de l’Académie et à la langue un substantif qui a fait fortune, et qui vivra tant qu’il y aura des bateleurs dans la littérature, la politique, les arts et la société.
Plus loin, vous reconnaissez Arlequin, Pantalon, le
docteur Mezzettin, Scaramouche, tous les illustres de l’ancienne comédie macaronique.
Puis vient la famille des Crispin. Voici Poisson Ier. Le nom de Poisson se perpétua longtemps de père en fils à la Comédie-Française. Puis, plus loin, Marie Desmares de Ghampmeslé ; Champmeslé, doux nom, tendrement murmuré par Racine; Champmeslé, qui fut la Bérénice, P Ithalie, la Phèdre , Y Iphigénie, la Monirne du poète, et qui fit pleurer tous les yeux de la cour de Louis XIV. Puis Lekain, l’impétueux Orosmane; mademoiselle Raucourt, Brizard, Dazïncourt, Préville et Dugazon. Après les grands maîtres tragiques, les grands maîtres du rire, puis Grandmesnil, Damas, Baron, le beau, l’élégant Baron, l’élève de Molière.
Un peu plus loin, c’est le Roscius français, Talma;