CHAPITRE PREMIER. — LES CHAMPS-ELYSÉES
la grosse infanterie , la grosse cavalerie à la cavalerie légère , franchement le problème n’était pas trop facile. On le résolut cependant , mais vous allez voir de quelle façon : les uniformes différents de ces huit hommes suffisaient à peine à les distinguer les uns des autres. Que fit-on1? On leur donna à tous le costume de la nature : on les mit tout nus. Quand ces soldats furent ainsi transformés en baigneurs pour le plus grand triomphe de l’art académique, on continua le travail suivant les données du programme. On mit un fusil par-ci , un boulet de canon par-là , un sabre d’un côté, une tête de cheval dans un coin, et, à force de finesses de ce genre, cela devint complètement inintelligible; et l’artiste, forcé d’avouer son impuissance à l’égard de l’allégorie, imita naïvement l’enfant qui écrit au-dessous de son dessin : Ceci est un bonhomme ou une bonne femme. Un médaillon fut placé au-dessus de chaque sujet avec les mots : Infanterie, Cavalerie, Artillerie, Marine. Ces médaillons viendraient à être changés de place un jour, que cela serait absolument indifférent. Voilà pourtant ce
que c’est que d’être trop spirituel en architecture.
Malgré quelques maladresses de détails et quelques contre-sens, l’Arc de triomphe n’en reste pas moins un des plus remarquables monuments de Paris. A quoi cela peut-il servir ? diront les économistes ; mais il y a je ne sais quelle grandeur qui charme l’imagination, à voir une ville se passer la fantaisie d’une si fastueuse inutilité. C’est d’ailleurs le premier essai d'une entrée vraiment monumentale qui ait été mené à bonne fin, car je ne compte pas les portes Saint- Denis et Saint-Martin, enclavées aujourd’hui, non plus que ces constructions massives qui servent à loger les bureaux d’octroi à chaque entrée de la capitale, œuvre inouïe exécutée dans ce style bizarre qui, sous le nom de style de barrière, est un des plus tristes apports du génie parisien à la communauté des inventions humaines.
Et puisque nous avons prononcé le mot de barrière, disons tout de suite que le mur d’enceinte de Paris, dont elles sont les portes, ne remonte pas au-delà de 1781. Ce mur d’enceinte a été une entreprise
toute fiscale au profit des fermiers généraux qui en obtinrent la concession du ministre Calonne. Les habitants, se voyant emprisonner, laissèrent échapper beaucoup de plaintes et de quolibets , plus de quolibets encore que de plaintes très-vraisemblablement ; le vers en jeux de mots suivant a survécu :
Le mur murant Paris rend Paris murmurant.
Les murmures cessèrent , et le mur s’acheva. Le même fait s’est reproduit depuis , mais sur une bien plus vaste échelle : le mur d’enceinte des fortifications a été une nouvelle édition considérablement augmentée, et, vu la grandeur du format, beaucoup plus dispendieuse encore que la première.
Des hauteurs de cet arc triomphal , la vue est magnifique : d’un côté, tout Paris couronné vers le nord de ce mamelon dont le Parisien est si fier, la butte Montmartre; du côté opposé, la campagne à perte de vue, les coteaux de Sèvres, de Ville-d’Avray , le parc de Saint-Cloud, les hauteurs de Marly , puis les riants
La Résistance ( 1814), côté de TNenilIy .
La Paix (1815), côté de Neuillv.
villages de Neuillv, de Courbevoie, de Suresnes , les villas de la banlieue qui bordent le fleuve, et ce bois de Boulogne tout plein de bruits sonores; tout en face est la grande avenue de Neuillv, qui s’étend, ruban gigantesque, en traversant la Seine, jusqu’au carrefour de la Patte d'oie; à gauche, l’avenue de Charles X, bordée de riantes maisonnettes , de chalets suisses et de castels moyen âge. L’avenue Charles X est le grand chemin des cavaliers, des amazones et des équipages qui vont au bois. Vers quatre heures, dans les beaux jours de printemps, cette avenue est sillonnée de calèches, de colimaçons, debriskas, de tandems, de bioughams, de Aies, traînés par des chevaux caparaçonnés et encocardés. C’est le fleuve aristocratique qui roule ses flots de promeneurs. C’est le Hyde-Park de Paris; à sa droite, le spectateur apprçoil dans le loin¬
tain les blanches cimes do Maisons , une petite ville italienne, transportée comme par enchantement, des bords de quelque rivière napolitaine sur les rives de la Seine.
L’Arc de triomphe de l’Étoile a été élevé sur un terrain qui appartenait au petit village des Thèmes; le petit village est devenu, depuis le commencement de la construction de ce vaste édifice, un sorte de ville, qui s’étend d’un côté jusqu’aux Batignolles, et de l’autre jusqu’à Neuilly. Depuis dix ans une ville nouvelle s’est, également formée autour de l’Arc de triomphe. Sur le rond-point jadis désert on a bâti des maisons (pii ont appelé d’autres maisons, et à l’heure présentedes rues sont tracées, bordées d’habitations élégantes, là ou naguère on ne voyait que des terrains vagues. A Paris il ne faut que quelques années pour trans¬
former en une ville un marécage. C’est à quelques pas de l’Arc de triomphe qu'est située la chapelle de Saint Ferdinand , élevée à la mémoire du regrettable duc d’Orléans. Nous en reparlerons en temps et lieu.
Le voyageur qui pénètre pour la première fois dans Paris par cette entrée monumentale reste un instant ébahi a l’aspect de tant de magnificence: de la grille de la barrière il aperçoit de chaque côté de la grande avenue cette forêt d’arbres séculaires qui abritent de leur ombre les Champs-Elysées; en face de lui, la place de la Concorde avec ses statues, ses fontaines, ses chevaux de marbre et son aiguille de granit, puis, dans le lointain, le palais des Tuileries, dont le pavillon principal se détache au milieu de son cadre de verdure.
lABLEAU DE PARIS
Entrée de l’Hippodrome.
Nous ne franchirons pas la grille d’entrée sans parler de ce monument de planches et de toile peinte qui rampe à droite du géant de pierre. Nous avons nommé l’Hippodrome.
Les plus anciens jeux du monde sont les courses de chars et de chevaux. Les Grecs attelaient à leurs chars deux et quatre chevaux. Les Romains, comme tous les imitateurs , voulurent dépasser les modèles, et ils eurent des segiges ou chars à six chevaux; on vit même Néron, dont un vers de Racine a popularisé le talent comme cocher, guider dix chevaux attelés de front. Souvent vingt- cinq quadriges franchissaient à la fois la barrière; Domitien en fit courir cent dans le même jour. Mais la plus belle course dont les Romains dégénérés aient longtemps gardé le souvenir est celle à laquelle Caligula présida peu de jours après son avènement à l’empire, et où tous les chars étaient conduits par des sénateurs.
De Rome, les cirques et les hippodromes passèrent à Byzance : c’est là que régnaient tour à tour les co¬
chers bleus et les cochers verts. L’empire romain et
le premier empire d’Orient tombés, les cirques firent
place aux tournois, puis les tournois eux-mêmes furent remplacés plus tard par les carrousels. De nos jours, on semble vouloir revenir à ces jeux de l’ancienne Grèce et de la Rome impériale, et l’Hippodrome, il faut
le dire, réunit toutes les conditions nécessaires à ce nouveau goût du pul ilic : il a été élevé sur le modèle des
cirques romains, et on l’a entouré de plusieurs rangées de gradins oii peuvent s’asseoir à l’aise près de vingt mille spectateurs. On arrive à ce colysée de carton par une porte dans le goût mauresque. L’enceinte intérieure destinée aux exercices figure un parterre gazonné coupé par quatre allées sablées, qui aboutissent à un rond - point ; l’espace ménagé pour les courses se développe circulairement , et limite la seconde enceinte, où siège le public. Le tout est dominé par un corridor également circulaire, sorte de voinitoire pratiqué pour le trop-plein des spectateurs , et recouvert d’un velarium assez vulgaire. Les écuyères de cet établissement se composent en général des Terpsichores du jardin Mabille, hippodrome d’une autre sorte, dont nous aurons occasion de parler tout a 1 heure.
L’Hippodrome ne se contente pas de faire courir
vue intérieure de l’Hippodrome, inauguré le 3 juillet 1845