CHAPITRE PREMIER. — LES CHAMPS-ELYSÉES
les chars dans la carrière , il fait assister quelquefois le public parisien à des magnificences vraiment royales. C’est ainsi qu'il offrait naguère le spectacle du Camp du Drap-d’Or, et de cette fameuse tente qui, selon 1 auteur du Cérémonial français, « se composait
« de trois cents pavillons de drap d’or ou d’argent, « timbrés aux armes des princes et autres seigneurs, « lesquels seigneurs , ajoute Dubellai , témoin ocu- « laire, vendirent leurs propriétés pour paraître con- « venablement dans cette assemblée, et y portèrent
« ainsi leurs moulins et leurs prés sur leurs épaules. » Nous devons avouer que l’Hippodrome reproduit assez exactement, sinon la tente aux trois cents pavillons, du moins la splendeur du cortège. Rois et princes, vêtus d’or et d’argent, portant chamarres de
velours cramoisi et chaînes d’or au cou , chevaliers couverts de cottes de mailles étincelantes , tout cela resplendit , et le tournoi s’engage au milieu des acclamations des spectateurs.
Pénétrons maintenant dans Paris. Voici lesChamps- Êlysées , la promenade du beau monde, le mail des élégances, le carrousel des riches attelages; c’est là que défilent, à une certaine heure de la journée , pendant la belle saison , des rubans d’équipages, la grande dame dans son coupé, le bourgeois dans sa calèche,
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la femme légère dans son colimaçon , le dandy dans son brougham, puis les cavaliers qui vont au bois, et les amazones qui en reviennent. Cette avenue, qui s’étend de l’Arc de triomphe jusqu’à l’Obélisque, du monument de Napoléon jusqu'au monument de Sésostris; cette avenue où tout passe, où tout change, où l’on se salue, où l’on s’envie, où l’on se hait, où l'on s’admire , voit naître la première mode et le premier bouquet; elle a la primeur de tous les colifichets, et c’est pour se montrer à elle que s’épanouissent en plein soleil tant de toilettes extra-
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vagantes. Cette royale avenue des Champs-Elysées est aujourd’hui ce qu’était au siècle dernier le Coursla- Reine, dont il a été fait tant de descriptions. « Au retour de la guerre , dit Jules Janin , le jeune « capitaine y venait montrer son nouveau ruban et «sa nouvelle épée; un plus galant et moins heu- « reux se pavanait de sa maîtresse nouvelle en nou- « voiles parures; qui était nouveau venu à la ville « et nouveau venu à la cour ; qui avait fait un conte « applaudi ou une tragédie silflée; qui venait d’ob- « tenir un évêché ou une magistrature. Le cardinal
TVP. DE FIRMIN DI DOT, RUE JACOB, 56. 20 C. parla poste.
a en sa pourpre naissante, le philosophe au sortir «de la Bastille glorieuse, l’homme acquitté dune « accusation capitale, le mari que sa femme enlevée « a désigné aux médisances de cette loule superbe , « l’abandonnée en ses dou- « leurs, la coquette en ses « conquêtes, traînant après « soi vingt esclaves de pa- « rade , afin de grossir l’é- « quipage de sa beauté. Le « grand seigneur, qui salue à « peine ses créanciers, fiers « de ce luxe qu’ils payent « et de cet homme qui les « nargue ; toutes les gloires « et toutes les défaites de « cette société sans souci et « sans vergogne, passaient « et repassaient par cette « chaussée ouverte aux ver- « tus, aux hontes, aux ridi- « cilles, aux vanités. »
Avant d 'être ce qu'ils sont, le rendez-vous de la mode, de la parure , du ridicule , du luxe, de la vanité, les Champs-Elysées étaient des champs en pleine culture; là oii naissent, à l’heure présente, les rubans, les fleurs artificielles et les coquetteries, poussaient le blé et la pomme de terre. En 1G16,
Marie de Médicis avait fait construire une promenade plantée d’arbres depuis le pont de la Conférence jusqu’à Chaillot: ce fut le Coursla - Reine , qui était alors bordé de fossés et fermé de grilles. En 1670, on planta d’arbres les terrains voisins jusqu’au faubourg Saint-Honoré; on ouvrit la grande allée qui est dans l’axe de l’allée des Tuileries, et l’on donna, sous Louis XIV, à toute cette promenade, le nom de Champs-Élysée;. Les
Champs-Elysées restèrent un désert pendant un siècle à peu près. Le séjour des bienheureux était, peuplé de malfaiteurs, et, pour s’aventurer dans ces allées, il fallait d’abord patauger dans les mares
de boue qui les séparaient du jardin des Tuileries.
En 1770 , on replanta entièrement les Champs-Elysées. Deux autres avenues, qui aboutissent à cette promenade, l'avenue de Maiigny et l’allée des Veuves, furent plantées vers la même époque. Sous la Restau¬
ration, on commença à construire, sur les terrains marécageux ipii se trouvaient entre ces deux allées, le quartier très-excentrique de François Ie1.
La longueur des Champs-Elysées, depuis l'Etoile jusqu’à la place de la Concorde, située à l’extrémité opposée, est de plus de quatre cents toises. La moindre largeur de cette promenade est d’environ cent soixante toises.
Maintenant que nous savons ce que furent les Champs-Elysées autrefois, et ce qu’ils sont aujourd’hui , orientons-nous a travers cette petite ville enclavée dans la grande. Sur la pelouse à droite, des maisons en style gothique entourées de jardins, une sorte de village moyen âge, qui fait face à un autre quartier tout neuf, le quartier Beaujon, parsemé de blanches villas, de frais jardins et d’avenues aux noms sonores, l’avenue Lord Byron, l’avenue Chateaubriand, l’avenue Fortunée, où mourut Balzac. Ces terrains coupés de chalets et d’habitations coquettes, appartenaient jadis à l’opulent financier qui leur donna son nom. La Folie Beaujon fut célèbre entre toutes les folies du dix-huitième siècle, qui eut tant de folies et de bagatelles. En 1787, la Folie Beaujon fut vendue à M. Bergerac, fermier général des finances; puis , plus tard, cette belle propriété fut divisée. Une partie, celle qui comprenait le jardin anglais, le belvédère et les anciens bâtiments, fut achetée par lalàmille Vanderberg ; ou convertit l’autre en établissement public, on y
Calèche à grandes guides.
construisit dos montagnes russes, un théâtre, une salle de concert, un très-beau café, un vaste restaurant , une salle de bal champêtre.
La mode s’installa alors au jardin Beaujon, et les courses en chars, roulés sur la pente d’une montagne factice, firent fureur. Pendant plusieurs saisons, il
ne fut question que de la montagne russe ; et la montagne russe aurait peut-être vécu encore longtemps sur le souvenir de sa première vogue, si, un beau jour, un commissaire des guerres ne s'était très-proprement Iracassé le crâne on se faisant rouler dans un char La police intervint et interdit
ce genre de [distraction. Plus tard on obtint l’autorisai ion de rétablir la montagne russe; le mécanisme des chars fut même perfectionné; mais, dans l’intervalle, la mode avait abandonné l’établissement, qui ne retrouva plus jamais sa première splendeur, et qui finit par disparaître pour toujours. Ce jardin Beaujon