‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 70 sur 230 · L.aus les coulisses · texte numérisé non relu

L.aus les coulisses

mac. Quand le rat a dévoré plusieurs beaux îils opu lents, il passe à l’état de panthère , et il appartient alors à la grande famille des carnas-

Puis, un beau jour, on rencontre son idole descendue de son piédestal, on la voit passer dans la rue sans fard , sans mise en scène , dans la tenue d’une simple mortelle donnant le bras à quelque riche lourdeau : l’illusion , cet oiseau passager , fuit à tire d’ailes , et tout est dit.

Parlez maintenant d’une actrice à une mère de famille : celle-ci va évoquer l’existence la plus fantastique, les séductions les plus dangereuses, si bien que toute jeune fille devant cette chaste indignation de sa mère, se prendra à rêver un monde d’amours, de coquetteries, de chants, de parfums à faire descendre un saint du ciel pour se damner dans un boudoir.

Maintenant si l’on veut savoir la vérité, la voilà.

Les seules femmes du monde qui ne peuvent pas avoir d’intrigue, ce sont les actrices.

Les seules créatures qui n’aient pas le temps d’aimer, ce sont les actrices.

La vie de l’actrice n'est pas murée comme celle de toute autre femme. Libres de toute hypocrisie, pourquoi se donnerait-elle la gênante Vanité de l’intrigue, elle qui peut congédier en souriant l’amant de la veille devant l’amant du jour?

S’il est une carrière prosaïque et cerclée [d’ennuis pour une femme , c'est la carrière du théâtre. Quel esclave , je vous le demande , est rivé à une chaîne plus courte que celle qui attache l’actrice au public? eQque de'maîtres, sans compter le public! L’actrice

elle doit plaire, non pas à un seul mais à douze journalistes ; enfin , voyez-la le lendemain d’une première

si ers.

Les protecteurs du rat, et en général de tous les brillants animaux femelles de l’Académie de musique, sont messieurs les abonnés de la loge infernale, composée de la fleur des pois des élégances... du boulevard, de lions à tous crins, de spéculateurs enrichis, de quarts d’agents de change, vieux jeunes gens pour la plupart. Cette loge infernale (ah! la jolie qualification !) fait le succès ou la chute des débutantes ; il faut, si elle veut réussir et voir tomber a ses pieds les couronnes , que toute néophyte de la danse on du chant jette préalablement le mouchoir à celui-ci ou a celuilà , parmi les souverains dispensateurs des fleurs et des épines; alors la route s’aplanira d’elle-même, alors la nouvelle arrivée, pour peu qu’elle soit jeune et belle, n’aura qu’à paraître sur la scène, et elle entendra résonner à son oreille le concert des brava. Quelques-unes , nous devons le dire , ont résisté a ce despotisme, et ont gagné en appel la cause perdue devant le tribunal de première instance de messieurs les gants jaunes infernaux; mais quelle force de volonté et quelle vertu ne faut-il pas avoir, quand on est actrice, pour ne pas abréger , même au prix d’une complète abdication de sa personne, le fatigant chemin qui conduit au triomphe !

Et puisqu’il s’agit d’actrices, deux mots, s'il vous plaît, sur ces dames en passant. Pour tout jeune homme, ce mot d’actrice entrebâille aussitôt la porte d’un paradis sans fruit défendu ; l’actrice a été le premier amour de tous les débutants dans la vie , et cependant , en fin de compte , on ne sait guère ce qu’on aime quand on aime une actrice. Est-ce la femme ou le rôle ? Est-ce Ophélia , Desdémone , Phèdre , Clarinette ou mademoiselle trois étoiles? Mais qu’importe? cela dure ce que durent toutes les chimères heureuses.

i.e lion dans le mil.

doit plaire et sourire à tous, heureuse encore quand il ne lui en coûte qu’un sourire : elle doit plaire à l’au-

La lo^c mlemaie.

teur, qui, sans cela, ne lui confierait pas de rôles ; elle doit plaire au directeur, pour qu’il la mette en vue;

dans les coulisses.

représentation, à son petit lever, inquiète, agitée, dévorant les journaux: celui-ci la proclame charmante, celui-là trouve qu’elle est affreuse; cet autre dit qu’elle est une grande comédienne, un quatrième affirme qu’elle n’a aucun talent. Pas de joie sans tristesse, pas d’éloges sans blâme; toujours un revers à la médaille. Et puis quelle vie ! toujours des rôles à étudier, toute la journée des vers ou de la prose à dévorer , et souvent quels vers et quelle prose! Puis ce sont des costumes qu’il faut essayer, des poses qu’il faut prendre devant la glace pour préparer l’effet de la représentation du soir; puis viennent encore les questions d’amourpropre. Dans cette triste profession, il ne suffit même pas de triompher, il r.e fuit pas encore qu’une rivale triomphe à côté de soi : tout succès obtenu par celle-ci est un coup de poignard pour celle-là ! Comment voulez-vous que ces malheureuses trouvent le temps d’aimer au milieu de tant de labeurs, de fatigues et de préoccupations. Encore une fois, l’actrice la plus grande, la plus célèbre, la plus riche, la plus enviée , n’est pas une femme , c’est un esclave. Aussi fait-elle payer son esclavage h1 plus chèrement possible. Son insouciance pour la fortune consiste à vendre son talent au plus haut enchérisseur , et sa légèreté ne l’entraîne jamais à faire que des folies d’un excellent rapport. Sans parler de la cause de leur beauté , qu’elles plaident chaque soir devant la rampe, les actrices poussent souvent l’amour de la justice jusqu’à plaider à tout propos, et signent, toujours dans leur désintéressement, moins de billets doux que de papiers timbrés.

Depuis quelque temps, du reste , la moralité s’est glissée sur les planches, et l’art, il faut bien le dire, a été quelque peu supplanté par le pot-au-feu. Aujourd’hui une actrice se marie à un véritable arrondissement , et si elle a encore des amants après son mariage, c’est dans un simple but d’économie domestique. Vous voyez bien que les hétaïres de

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Bravos et sifllets sous bande

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