CHAPITRE XII
LES THEATRES
nos anciens triomphes se consolent, la disgrâce n’a été que momentanée. Après les exhibitions de nains et d’éléphants, qui servaient d’intermède à ces soirées musicales dignes de faire mugir les échos de Memphis et de Babylone , l’exhibition des fantassins et des cavaliers de l’Empire a repris faveur. L’administration du Théâtre-National a retrouvé des Napoléons plus ressemblants que jamais, et la campagne d’Égypte, la campagne de Prusse, celle de Russie, celle de France, ont recommencé de plus belle. Nous ne savons trop dans quelle catégorie dramatique ranger les ouvrages qui servent de prétexte à toutes ces revues de figurants en uniformes : un savant morose dirait que c’est là un signe évident de la décadence du goût, et citerait des vers d’Horace où il est question du peuple qui abandonne les belles pièces pour assister
à des parades et à des processions militaires. Pour nous, nous aimons mieux croire que le succès de
Cirque Olympique. — Le calme de la mer
tous ces spectacles vient uniquement de ce qu’ils font appel à des souvenirs vivants encore, à l’a¬
mour-propre patriotique et à notre furia francesa. Ce théâtre arrive quelquefois à de beaux effets par l’étonnante vérité qui caractérise ses représentations. Nous citerons comme exemple la dernière scène du mimodrame le Vengeur, disparaissant sous les Ilots. La mer vue par un clair de lune, la lutte acharnée et la disparition du navire sont deux tableaux d’une grande beauté.
Cela émeut, cela donne le frisson' et 1 imitation est si heureuse, que, les nuages de poudre et les bordées de canon aidant, on pourrait croire qu’on a vraiment affaire à un océan furieux.
Cependant ne vous y fiez pas trop. Voulez-vous une mer au Cirque-Olympique, à l’Opéra ou ailleurs? Prenez une vaste toile ; sous cette toile, jetez une douzaine de figurants. Cela fait, vous avez un océan au grand complet. Désirez-vous une mer orageuse? Le
chef d orchestre se démène comme un diable et agite son archet en guise de trident ; la musique aussitôt
imite le mugissement des flots. -
A ce signal, les figurants se mettent à l’œuvre: l’un se lève, l’autre se baisse. La toile suit le mouvement onduleux et figure ainsi, par cette oscillation de liant en bas, un roulis parfait et une tempête à haute dose.
Êtes-vous las des orages? Le chef d’orchestre s’incline, baisse la tète comme un Neptune vaincu; les violons jouent un decrescendo, et les tlots obéissants se jettent à plat ventre.
Le métier de flot est rude ; aussi traite-t-on les flots en conséquence : chacun reçoit, dans les jours d’orage, une haute paye de soixante-quinze centimes. C’est avec ce supplément que les flots, altérés par ce fatigant exercice, vont s abreuver de bière au plus voisin cabaret. « Po-
Ivphlosboio thalasses, » disait le divin Homère. Il r.e connaissait pas l’Océ in du Cirque*
Cirque Olympique. — La mer agitée.
Quiconque veut garder ses illusions ne doit pas aller trop avant au fond des choses, sinon il ne verra
plus que la queue de la Sirène . que le gastronome s abstienne de p métrer dans la cuisine, et le spec-
tateur dans la coulisse. Ces flots
humains dont nous venons de parler ne sont pas les seuls comparses un peu excentriques de ce théâtre du Cirque. Le merveilleux ou la reproduction des scènes de la nature ne s’obtient que par des moyens aussi vulgaires. C’est ainsi que, dans les caravanes de chameaux ou dans les troupes d’éléphants qui défilent devant le public, le spectateur ne se doute pas que chacun de ces gigantesques quadrupèdes est mu par quatre hommes. L'administration a des jambes de chameaux ou d éléphants numér< >tées : tel comparse est première jambe de devant, tel autre, deuxième jambe de derrière. On ne se doute guère à vingt lieues de la capitale de l’existence de ces petits métiers parisiens,
Pour épuiser la série des scènes tragiques, il nous reste à parler de la Gaieté. Ce t héâtre, dont le nom est devenu une véritable antiphrase, le mérita d’abord : Bobèche et Galimafré , ces dignes fils de l’ancienne comédie italienne , firent les premiers répéter à ses échos leurs lazzis et leurs quolibets, devenus en quelque sorte le type du genre. Mais la gaieté s’en alla avec ses deux spirituels interprètes, et il n’en resta que l’enseigne. Le théâtre de la Gaieté, rival souvent heureux de la Porte -Saint- Martin, a cultivé plus que toute autre scène le genre compliqué, ténébreux , iantastique, effroyable, mis à la mode par les romans d’Anne Hadcliffe, et tempéré par les sentimentales et soporifiques inventions du vertueux Ducray Duménil. Le fameux M. de Pixérécourt, dont la verve alimenta vingt ans les scènes du boulevard , reste un des classiques du genre. Un des succès les plus prodigieux, et dont on a conservé le souvenir, c’est celui du Sonneur de Saint Paul, de M. Bouchardy. Rien ne manquait à sa pièce : ni le profond scélérat, finalement puni de ses crimes; ni la tendre et intéressante victime ; ni les ténébreuses horreurs des châteaux a trappes sourdes, à mâchicoulis , à caveaux noirs et suintants; ni les découvertes imprévues, qui, vers la fin du cinquième acte , viennent déjouer les trames malfaisantes et couronner la vertu, le tout à la juste satisfaction du public . La Dame de Saint-
Tropez, et bien d’autres rentrent dans cette catégorie. Au reste, il ne faut pas s’effrayer de ces torrents de sang humain, de ces fleuves de poison, qui coulent à plein bord sur les scènes que nous venons d’énumérer; croyez-en plutôt messieurs de l’Académie. Plus une nation s’adoucit en réalité et goûte les charmes de la paix, plus les spectacles redoublent d’horreur et de férocité :
pendant la terreur, on courait aux opéras extraits de Perrault ou du Mar/asin des enfants , on s’extasiait à l’audition de la Belle et la Bête, à la lecture des œuvres à l’eau de rose de Florian. La Restauration et la monarchie de Juillet, pacifiques par excellence, se complurent au contraire à savourer le meurtre et toutes ses intéressantes variétés. Dites après cela que la scène est une reproduction, une image de la vie. 0 inconséquence humaine!
Le voisin du théâtre de la Gaieté s’appelle le Théâtre des Folies-1 tramatiques ; il est de date toute récente, puisqu’il a été inauguré en 1831. Cette entreprise a toujours été prospère; elle débuta, si nous avons bonne mémoire , par un succès colossal : la Cocarde tricolore des frères Coignard, laquelle Cocarde fut représentée à peu près trois cents fois. Plus tard, Frédéric Lemaître , brouillé avec tous les directeurs de Paris, vint, nouveau Coriolan, planter sa tente dans cette Yéies enfumée, et y créer son meilleur rôle, ce type de Robert Macaire qui ht courir toute la Rome blasonnée, titrée, chamarrée, chez les Ynlsmies
\ no prise vers la fin du cinquième acte.
anciennement occupé par les danseurs de corde, et qui représente depuis 1830 des vaudevilles et des féeries. Les pièces qui attirent la foule sont des pantomimes- ;u lcquinadc 1 e grand acteur de ces pantomimes
était naguère encore Debureau, à qui Jules Janin délivra dans le temps un brevet d’immortalité. Ce mélancolique Debureau avec sa mine enfarinée, ce Pierrot
que le public a vu pendant vingt ans jouer de si bons tours au seigneur Cassandre et au seigneur Pandolphe, est resté dans le souvenir des admirateurs du genre comme le type du farceur mimique.
Grâce à l’article de Jules Janin, Debureau fit courir pendant longtemps les artistes et les curieux au modeste théâtre des Funambules, le quartier général des titis, qui viennent se pâmer au parterre ou au paradis en mangeant des chaussons de pomme et du flan.
Ah ! c’était alors le beau temps des Funambules et de son illustre Pierrot! La voix de l’homme-affiche vous invitait à vous hâter de prendre votre billet au contrôle pour voir jouer monsieur Debureau. Le fait est que la salle était comble. Quel spectacle !
et comment décrire cette étroite enceinte où la scène est à peine séparée de l’auditoire, où tout est homogène, artistes et spectateurs ; ces milliers de têtes crépues qui se pressent, l’œil fixe et la bouche béante , le long des balustrades de fer, ces loges ou plutôt ces fourmilières humaines où s’entasse cette race particulière aux faubourgs de notre grande ville, race active, railleuse, à la fois débile et forte, frivole et terrible; faible d'organisation, pâle, furieuse; des têtes prématurément dépourvues de la fraîcheur de l’enfance et prématurément pourvues de barbes et de longs cheveux noirs avec des corps grêles, souples et petits. Pendant l’entr’acte, les mille cris de l’arche, les dialogues suivis d’un bout à l’autre de la salle , les grognements les plus étranges ébranlent l’étroite et longue enceinte et se mêlent à la voix stridente du marchand de pommes, du marchand de limonade, qu’on interpelle de toutes parts et qui ne sait auquel tendre son gigantesque arrosoir, d’où le nectar découle à raison de deux centimes le verre. Cependant, et sans faire tort à la conversation, les repas interrompus s’achèvent; on tire de l’intérieur des poches toutes sortes de mets fabuleux. On met la nappe sur les banquettes : la galette et la pâte ferme remplissent les bouches sans les clore; le coco coule à Ilots, les pommes s’épluchent et préparent des projectiles à l’adresse de tout malencontreux dandy qui s’aviserait de manquer de respect au peuple-roi.
C’est à ce théâtre surtout que le populaire apparaît dans toute sa majesté, et c’est là que l’observateur doit venir le voir, ce monarque sans façon, qui se montre en manches de chemise quand il fait trop chaud. Pour celui qui n’a jamais pénétré dans cette salle enfumée, où éclatent du parterre au cintre ( le cintre s’appelle poulailler dans ces latitudes) les voix les plus discordantes, le vrai spectacle n’est pas la pièce qu’on représente, c’est, l’entr’acte; il n’est pas sur la scène, mais dans la salle.
du boulevard du Temple. Les auteurs posés, comme on dit en argot dramatique, ne dédaignent pas d’écrire pour ce théâtre, qui exploite tous les genres,
Porte-Saint-Martin. — La Dame de Saint-Tropez.
drame , mélodrame, vaudeville , féerie, farce et parodie ; et, malgré le bas prix de ses places, fait bon an mal an des recettes de cent mille écus.
A deux pas plus loin, le théâtre des Funambules ,