‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 77 sur 230 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LES THEATRES

Au plus fort du tumulte, soudain se levait la toile. Debureau paraissait, et aux vociférations du public succédait aussitôt un silence profond, recueilli, presque religieux. Tous les regards étaient tendus vers Pierrot, si divertissant dans ses mille costumes.

C’est qu’en effet , tout muet qu’il semblait, son langage était aussi net, aussi expressif, aussi intelligible que n’importe quelle harangue phonétique.

Sans grands gestes, sans contorsions , sans efforts apparents, puisque, par le seul jeu de cette physionomie blafarde, si fine et si animée pourtant , il savait rendre toutes les impressions, tous les sentiments, toutes les nuances, et se mettre en parfaite communication avec son auditoire, dont l’intelligence est du reste si vive et si primesautière. Avec quel enthousiasme et quelle pénétration les moindres intentions de ce visage de plâtre, si intelligemment mobile^ étaient comprises et applaudies!

Debureau n’a pas été, comme l’ont dit quelques critiques malveillants , un puff inventé par Jules Janin. Son talent était réel. Debureau était un véritable ar¬

tiste. Dans cette foule de pièces sans nom, d’ébauches informes auxquelles il a donné la vie de l’art, il sut s’assimiler les types variés que lui imposait la fantaisie des librettistes , et être en même temps toujours

lui , toujours fidèle aux traditions de sa forme exceptionnelle, à l’unité de sa nature. Dans Noir et Blanc, dans le Diable à quatre , dans les Trente-six infortunes de Pierrot, et tant d’autres parades qui ne vivaient absolument que par lui, il revêtait toutes les livrées, tous les caractères, qu’il rendait avec une rare vérité; et cependant, encore une fois , Pierrot était toujours Pierrot, si bien déguisé qu’il fût ; avant même qu’il eût paru , à peine son pas avait retenti dans la coulisse, que tout un public idolâtre avait reconnu et salué le grand acteur enfariné.

Ce que Pierrot a reçu et donné de coups de pied dans sa vie funambulique, ce qu’il a essuyé de horions, de crocs-en-jambes et de culbutes, est réellement incalculable. Mais dans cette longue bataille qui formait tout son répertoire, quelle grâce inimitable à recevoir les coups, quelle adresse à les distribuer! Quelle merveilleuse prestesse ! quel aplomb

Le paradis au théâtre des Funambules,

dans la gaucherie ! quel tact exquis à tempérer, par les demi-teintes du jeu et la finesse du sourire, le gros sel et les gravelures accommodées au goût du lieu, et

15 Cent. LA LIVRAISON. — 3F Livr.

qu’on le forçait de débiter des bras, des jambes, du -regard ! Et puis, quelle surprenante mobilité de masque, quelle variété d’expression dans sa monotonie appa-

Aux bureaux de l'Illustration , rue de Richelieu, 60.

rente! Cet homme-là avait tout vu, tout saisi, tout approfondi dans sa sphère! Il savait son populaire par cœur, il possédait tous les métiers; il était tour à

PARIS. TYP. DE FIRM1N DIDOT, 50. RUE JACOB. 20 C. par la pOStç.

tour charbonnier , chiffonnier , épicier , marchand d’habits, porteur d’eau, savetier, comme si de sa vie il n’eût fait autre chose que pratiquer chacun de ces estimables états.

Ah ! c’était dans Pierrot surtout que se résumait toute l’originalité du théâtre populaire. Toutes les autres petites scènes, depuis les Délassements-Comiques jusqu’à Bobino, ne sont qu’une contrefaçon,

un calque plus ou moins exact des scènes en position d’occuper la critique. C’est donc principalement sur le destin futur des Funambules que nous nous apitoyons. Maintenant que, comme le disait Cassandrè aux obsèques du grand artiste, le paxivre Pierrot est tombé du second dans le troisième dessous, c’en est fait, nous le craignons bien, de Part naïf en France, comme en Italie, où le théâtre de Pulcinella n’est

plus, suivant la spirituelle expression de Gérard de Nerval, qu’un plaisir d’érudits. George Sand, qui professait, tout comme Jules Janin, la plus grande admiration pour Pierrot, avait proposé de transplanter Debureau sur une autre scène, et d’en faire jouir le beau monde. Mauvaise idée : il fallait à Pierrot son public aimant, passionné, sympathique. Les artistes l’eussent applaudi sur toutes les scènes, mais les gens

Costumes de Debureau,

du bel air seraient allés le voir une fois pour Y amour de Dieu , par curiosité ou par ton, si toutefois la mode s’en fût mêlée ; puis les femmes de banquiers, portant le nez à leurs flacons, s’en fussent retournées larmoyer au Gymnase. D’ailleurs, qui sait si les vieux et fidèles habitués des Funambules se seraient patiemment laissé enlever leur ami Pierrot, et si quelque beau soir ils ne seraient pas venus le redemander au théâtre aristocratique , en criant : « Ouvre-nous la porte...

ou je casse tout. »

Surl’emplacement occupé aujourd’hui par le théâtre des Délassements-Comiques, fut établi, en 1768, le théâtre des Associés, appelé plus tard théâtre patriotique de Sallé , et, en 1795, théâtre sans prétention.

On y représentait des parades.

Ce théâtre fut supprimé en 1 807 , et remplacé par le café d’Apollon. En 1815, madame Saqui y ouvrit un spectacle de pantomimes et de danse de corde, qui prit le nom de théâtre de Madame Saqui. L’illustre acrobate abandonna, vers 1 830, son théâtre pour aller déployer ses talents devant les têtes couronnées de l’Europe (style de prospectus), et l’ancien théâtre de madame Saqui fit place aux I)élassements-t.omiques , qui ne sont pas précisément fréquentés par la société la plus aristocratique de la capitale.

Reste le Petit - Lazari. Le Petit -Lazari est au Théâtre-Français ce que le singe est à l’Apollon du Belvédère. Avant qu’on y jouât le drame, le mélodrame et le mimodrame, c’était un véritable spectacle, un spectacle de marionnettes, et qui devait sa vogue aux parades que Bobèche improvisait devant la

porte d’entrée; mais le drame rutilant, fulgurant et truculent est venu, qui a emporté Bobèche, ses parades, ses calembours, et tout son bataclan dramatique. Aujourd’hui, le drame et le vaudeville se sont faufilés partout, même au Petit-Lazari; ils n’ont pas respecté cette dernière scène modeste, ouverte à toutes les naïvetés de l’improvisation; et le Petit- Lazari a des actrices qui ont huit cents francs d'ap-

Une loge de famille au tlièàtrejCointe,

pointements ! Voilà ce que c’est que de vouloir jouer le drame ; cela vous entraîne à des dépenses folles. L année dernière encore, on applaudissait sur les planches de ce théâtre élémentaire un piquant minois qui ne gagnait que deux cents francs par année, ce qui ne I empêchait pas d’avoir un coupé et un domestique nègre; et il y a des gens qui prétendent qu’il ne faut pas moins de quarante mille francs de rentes pour mener ce train-là !

Il y a encore un peu plus loin un théâtre populaire qui s’ouvre de temps en temps ; je veux parler du théâtre de la Porte-Saint-Antoine , qui fut inauguré en 1835, et qui ne compense pas le tort de son emplacement trop excentrique par la piquante et vive originalité qu’il lui faudrait pour attirer à lui un public rebelle et lointain. 11 avait compté sur la clientèle de la Bastille et du Marais...

Mais le Marais est près du boulevard du

[Temple.

Et maint directeur qui rêvait le Capitole dramatique n’a trouvé que la roche Tarpéienne. Pourtant le théâtre de la Porte-Saint Antoine avait brillamment et, qui mieux est, littérairement débuté par un drame de Méry, la Bataille de Toulouse, qui , ce jour-là , fut bien gagnée. La Victoire, femme volage, a déserté, depuis, le théâtre avec armes et bagages.

Plus tard, Saint- Antoine, pris d’une nouvelle tentation, se mit sous l’invocation du plus spirituel des auteurs dramatiques et des horlogers : il s’appela théâtre Beaumarchais. Mais l’ombre de Figaro n’a pas protégé cette scène, qui a cependant fourni deux actrices piquantes aux théâtres de vaudevilles, mesdemoiselles Scrivaneck et Boisgontier, et qui , pour le quart d’heure , est veuve d’actionnaires, de directeurs, d’acteurs, d’actrices et de public.

O Momus! ù Cornus! aimables compagnons!

Votre temple n’est plus qu’un plan de champignons!

Nous n’en dirons pas autant du théâtre d’enfants, du passage Choiseul, plus connu sous le nom de Théâtre-Comte : c’est la scène classique des berquinades. Tout est petit au Théâtre-Comte, les pièces, les ac-

Page 1