CHAPITRE XII
LES THEATRES
leurs, les actrices et le public; il n’y a pas jusqu’au limonadier, dont la voix grêle offre, dans les entr’actes, des oranges, du sucre d’orge et des croquets, qui ne semble échappée de nourrice. Le foyer — il y a un foyer — est grand comme un mouchoir de poche. On y voit inscrit, dans un cartouche, les noms des jeunes élèves qui se font remarquer , aujourd’hui sur les grands théâtres. Hélas! le plus illustre de ces enfants prodiges faits hommes est M. Francisque jeune... Ab uno disce omnes. M. Comte est un physicien fort habile; mais, comme pépiniériste, il laisse beaucoup à désirer. Les Talmas, à ce qu’il paraît, ne se font point au biberon.
Immédiatement après le Théâtre-Comte, arrive en droite ligne celui du sieur Séraphin, le seul qui ait conservé Y homme-affiche. Sur cette scène, les acteurs sont en bois , et ils remuent des pieds et des mains d'une façon si intelligente , qu’ils laissent quelquefois bien loin derrière eux certains acteurs en chair et en os. C’est au Théâtre-Séraphin que le jeune public de trois à dix ans contemple avec une admiration infatigable les émouvants épisodes du Pont casse. Quand paraît la mère Gigogne, laissant s’échapper de dessous sa robe une nichée de petits enfants, la satisfaction du public éclate en cris, en rires, en exclamations bruyantes. Séraphin est le plus heureux des directeurs de spectacles : ses acteurs ne sont jamais malades, et c’est tout au plus si, de temps en temps, il faut faire venir le bimbelolier pour raccommoder un bras à celui-ci ou une jambe à celui-là. Et quant aux droits d'auteur, il ne sait ce que c’est, attendu que le répertoire est toujours le même. Heureux homme , encore une fois , qui n’a pas affaire , comme tant de ses grands confrères , à un public blasé, et qui est toujours sûr de faire recette le lendemain avec le spectacle de la veille !
Est-ce tout? Non. Il nous reste encore quelques mots à dire de deux théâtres d’amateurs. La salle Chantereine et la salle Chaptal, sans compter la nouvelle salle Barthélemy. La première est ouverte aux
artistes de province qui veulent se faire entendre par les directeurs de Paris, et aux sociétés de dilettanti
L’homme-affiche de Séraphin.
dramatiques qui éprouvent le besoin de divertir un public quelconque... à leurs dépens. Les aimables personnes connues sous le nom de lorellcs, qui toutes,
plus ou moins, rêvent un avenir théâtral, les diamants et ce qui s’ensuit , ont coutume de s’essayer à la salle Chantereine, oii elles convoquent pour cette solennelle circonstance le ban et l’arrière-ban des Alfreds et des Arthurs. Dans le nombre, il en est de maltraités qui ont gardé rancune, et qui sifflent ; et alors la jeune personne de s’avancer superbement au bord de la rampe, et de toiser avec hauteur les impudents qu’elle terrasse de cette foudroyante apostrophe : « Vraiment, Messieurs, il faut convenir que la galanterie n’existe plus en France. » Après quoi, la timide débutante reprend paisiblement sa tirade où elle l’a laissée. Ces façons d’intermèdes réjouissent assez souvent l’habitué de la salle Chantereine.
Il n’en est pas de même de la salle Chaptal, qui a des prétentions beaucoup plus élevées et tranche du petit théâtre Castellane (nous parlerons de ce dernier quand nous en serons au chapitre de la comédie bourgeoise). Au théâtre Chaptal, les représentations sont données par des élèves du Conservatoire. Le théâtre est joli , fraîchement décoré. On n’y est admis qu’en habit et sur lettre d’invitation personnelle. 11 n’est pas rare d’y voir jouer le vaudeville assez bien et la comédie d une façon supportable.
Parlons aussi d'une scène toute neuve et peu connue, de la salle Barthélemy.
Ce théâtre, qui porte le nom de son propriétaire, est appelé à modifier profondément les moyens de la représentation scénique à l’aide de combinaisons nouvelles. La salle est un immense hémi-ellipsoïde d’une coupe , d’une amplitude qui charment l’œil par la nouveauté et la hardiesse architecturale; immense coupole où sont étagés trois rangs de loges et de galeries. De chaque place on peut, sans fatigue, voir la scène, autre ellipse plus petite entée sur la grande et avançant presque jusqu’au milieu de la salle.
La scène n’a pas de dessus et se creuse en voûte , dont le centre est mathématiquement calculé de manière à faire rayonner le son dans toutes les parties de l'édifice; de telle sorte qu’avec un orchestre peunom-
Ajoué la Fille d’ Honneur à la salle chantereine.
La jeune première classique du théâtre Chaptal.
salle, plus léger que l’air froid extérieur, d’attirer les j ques. Cette voûte a permis encore à M. Barthélemy ondes sonores à contre-sens du public, et de se perdre j une innovation en apparence singulière , mais rationdans le dessus comme aux autres théâtres lyri- nelle dans ses résultats : e est de changer la place de
breux, des chanteurs moins puissants, on obtiendra des effets supérieurs aux effets des autres théâtres. La voûte qui ferme la scène empêche l’air chaud de la
l’orchestre et de soustraire aux regards des spectateurs la vue des pupitres, du mouvement des instrumentistes, et enfin des énormes instruments aux grognements sonores. L’orchestre , placé au-dessus de la scène, est caché au public par un rideau. Seul, le chef d’orchestre l’aperçoit de la place qui lui est assignée au bas de la scène, et d’oii il dirige
à la fois chanteurs, masses chorales et symphonistes.
De cette façon, l’artiste et le spectateur sont en rapport immédiat , et ils ne sont plus éblouis par la rampe, puisque, par un système nouveau d’éclairage, la rampe, les quinquets des coulisses, le lustre luimême sont remplacés, les premiers par des foyers lumineux à réflecteurs dont les rayons ditfractés se croi¬
sent, se mêlent et produisent une lumière étincelante sans cependant offusquer la vue des acteurs; le lustre, par un foyer de lumière représentant l’astre du jour: c’est le soleil dardant du haut d’un éther semé d’étoiles ses rayons lumineux sur la salle entière. Il est placé de façon à ne pas gêner les spectateurs des petites places, qui, la plupart du temps , ne voient que
' mi intérieur»! du nouveau Ue àtre construit par M. Barthélemy, rue Kcuvo-Saiitt-Nicolas.
des zones t rèsrr-strcintes de la scène, à cause du lustre qui leur terme l'horizon. L»; suj<d, allégorique du plafond représente la ronde des astres qui gravitent autour du soleil entouré de comètes et d’astéroïdes nageant dans l’azur du ciel.
Ce nouveau théâtre , qui n’a encore servi qu’à des solennités musicales, est un grand et beau travail accompli par un homme jeune, plein de courage , et qui
seul, sans appui, sans encouragement, avec sa fortune personnelle, à travers les crises financières de ces dernières années, a entrepris et mené à bonne fin ce rêve de toute sa vie : l’idée de moraliser par le théâtre les masses ignorantes, de les instruire en les amusant, de leur apprendre l’histoire de leur pays en faisant passer devant leurs yeux les grandes manifestations du génie national dans tous les modes de son
art, et de leur faire connaître les héros de la patrie.
Espérons qu'un jour ou l’autre , plus tôt que plus tard, le gouvernement donnera l’essor à cette idée patriotique en permettant à M. Barthélemy d’ouvrir la porte de son théâtre à la foule. C’est, dans le succès qui l’attend que M. Barthélemy trouvera la récompense de son courage et de sa persévérance.
11 y a bien encore les théâtres de Montmartre, de