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CHAPITRE XII. — LES THÉÂTRES

Belleville, du Mont-Parnasse; mais nous retrouverons ces établissements dramatiques lorsque, franchissant la barrière , nous irons faire une promenade dans la banlieue.

Depuis un certain nombre d’années, Paris a vu s’évanouir différentes entreprises théâtrales que nous citerons pour mémoire.

L a Panorama dramatique, inauguré en 1821 et fermé en 1823, où l’on jouait le mélodrame et le vaudeville, sous la condition de n’avoir jamais en scène que deux acteurs parlant. Le Théâtre des Nouveautés, ouvert dans la salle Feydeau, aujourd’hui la salle du Vaudeville, et qui vécut de 1827 à 1832. La salle et ses dépendances avaient coûté 3,467,000 francs ; elles ont été vendues en 1832 au prix de 1,100,000 francs.

Le Théâtre-Molière, dans le passage de ce nom, qui va de la rue Saint-Martin à la rue Quincampoix. Ce théâtre fut ouvert en 1791.

En 1793 il prit le titre de Théâtre des Sansculottes ; supprimé en vertu d’un décret impérial, il fut rouvert après 1830 et ne vécut que quelques années.

Le Théâtre du Panthéon était établi dans l’ancienne église Saint-Benoît, dont la construction date de 1520. Ouvert en 1832, il fut fermé en 1845. Transformer en théâtre une église, c’était une profanation. Le fait est que ce théâtre du Panthéon végéta pendant treize années an milieu des chutes et des faillites.

Le Théâlre-Ventadour vécut quelques années et fut remplacé par le Théâtre de la Renaissance, qui , lui-même, eut une existence courte et assez misérable.

Je m’aperçois (pie je n’ai rien dit encore de la claque ni des sifflets. Pour les sifflets, ils n’existent

Le Chef de claque chez lui.

plus, à vrai dire, à Paris; ils se sont réfugiés dans quelques théâtres de troisième ordre et dans les parterres de province. Le public parisien est devenu le plus débonnaire des publics: il écoute une rapsodie et s’en va sans faire payer, séance tenante, sa mauvaise humeur à l'auteur, à l’administration et aux acteurs. Aussi il n’y a presque plus de chutes sur les théâtres de Paris; toute pièce médiocre passe, et fournit sa carrière de quinze à vingt représentations. On a remarqué seulement que c’est depuis qu’il y a si peu de chutes qu'il y a, par contre, si peu de succès.

On s’est beaucoup élevé dans tous les temps contre ces distributeurs d’applaudissements payés , et cependant aucun théâtre n’a jamais pu s’en passer. Chaque théâtre a un certain nombre de gens appointés qui viennent chauffer les acteurs et le public. Ces gens-là sont embrigadés comme des soldats; ils ont un officier et des caporaux. Le chef de claque d’une grande scène comme l’Opéra est un personnage très-choyé des acteurs et des actrices, qui le payent pour soigner leurs entrées et leurs sorties; très-bien rémunéré par les protecteurs de ces dames, pour qu’elles ne soient

Le chef de claque, Mercadd dramatique.

point oubliées dans la distribution des applaudissements et des vivats, le chef de claque peut réaliser en peu d’années une assez belle fortune. Nous ferons mieux comprendre les mystères de cette existence à part en esquissant la monographie de l’homme.

Je rencontrai, il y a quelques jours, sur h; boulevard Saint-Martin, un littérateur pour tout faire. C’est ainsi que l’on désigne un homme de lettres qui n’a pas de spécialité bien déterminée, et qui est tour à tour dramaturge, historien, vaudevilliste, romancier, critique et faiseur de rébus. M. Alexandre Dumas est la plus haute expression de ces intelligences encyclopédiques. — Vous me voyez, nie dit-il , dans le ravissement. Je viens de conclure uni' affaire commerciale magnifique. — Vous faites donc aussi du commerce? — Quelquefois. — Et de quoi s’agit-il? — J’ai lu hier à l’Ambigu, me répondit mon interlocuteur, un drame en cinq actes qui a été reçu avec enthousiasme, et je viens de le vendre au prix dequinze cents francs à mon banquier ordinaire. — Vous avez vendu le manuscrit de

votre drame avant sa représentation? — Pas du tout, j’ai vendu mes droits d’auteur, j’ai aliéné ma propriété, j’ai mangé mon blé en herbe. — Singulier marché ! — Cela dépend, le drame peut tomber à la première soirée comme il peut régner sur l’affiche pendant trois mois. J’avais besoin d'argent aujourd’hui même, et je suis allé frapper à la porte de la providence des auteurs à sec. — Comment appelez-vous cette providence? — X..., me répondit-il; c’est un certain homme qui a gagné à ce jeu-là maison de ville et maison de campagne. Pour le vulgaire il est entrepreneur de succès dramatiques, autrement dit chef de la claque : c’est une position qu’il a adoptée, parce qu’il faut absolument en exercer une en ce monde pour jouir de la considération de son concierge; mais son vrai commerce consiste surtout à escompter l’avenir des auteurs pressés par le besoin. X., ajouta-t-il, est une des figures les plus curieuses du pavé parisien; il ne gagne guère que cinq cents pour cent à tous ses marchés. Il prête de l’argent aux directeurs, aux acteurs, aux musiciens de l’orchestre, aux ouvreuses et aux marchands de contre-marques, argent bien prêté et encore mieux rendu, car il ne peut pas perdre ; il ne fait que prendre des hypothèques sur les appointements. Toutes ses journées se ressemblent : le matin il court visiter les directeurs de théâtre qu’il sait besoigneux, et, moyennant un prix convenu, il leur achète à ses risques et périls la recette de la soirée. 11 offre plus ou moins, d’après l’état de l’atmosphère, le nom des auteurs et des acteurs et la composition de l’affiche.

Je pourrais vous citer une conversation assez singulière qui s’est tenue devant moi dans le cabinet (Puu directeur. X... arrive et offre quatorze cents

Les chevaliers du lustre.

Le revers de la médaille.

francs de la recette. — 11 m’en faut seize cents, dit le directeur. — S’il pleuvait, répond X.. , je n’hésiterais pas à vous les donner , mais le temps est beau et le ciel sera étoilé au moment de l’ouverture du théâtre. On dirait que le bon Dieu le fait exprès. — Cependant, reprend le directeur, le baromètre est à la pluie, regardez plutôt! — Mauvaise patraque de baromètre, il ne sait ce qu’il dit, ou vous vous entendez 1 un et l’autre pour me soutirer deux cents francs de plus. Vous ne les aurez pas. — Nous aurons une pièce de Dumanoir. — Il n’y a pas assez de femmes dans votre pièce ; que voulez-vous que le public fasse (h* deux femmes? Si seulement vous aviez eu l’esprit d’afficher le vaudeville de N... dans lequel on voit toute une ribambelle de petites filles décolletées!... — Je l’ajoute sur l’affiche , s’écrie le directeur. — Allons, voici vos seize cents francs, réplique X..., mais je ne gagnerai pas cent, sous, j’en suis sur; et il court à un autre théâtre pour faire la même opération.

A deux heures X... est de retour chez lui. C’est le moment de la journée où il donne audience à ses nombreux clients. Il a quitté sa vieille redingote de castorine, son chapeau

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graisseux qu’un pauvre ne ramasserait pas au coin d’une borne. 11 endosse une robe de chambre a laquelle ses dix années de service donnent une apparence respectable, et il s’établit devant son bureau.

Pan ! pan ! — Entrez. — Bonjour donc, mon cher X..., comment vous portez-vous? — Ah ! c’est vous, mon cher ami !.. Comment vont les affaires? — Tout doucerr. nt. J’ai fait recevoir un drame ces jours dei .ïiers a la Porte-Saint- Martin. — A la Po le- Saint-Martin! répond X..., qui se doute nien qu’il s’agit d’un marché, mauvais thé tre pour le quart d’heure..., des moitiés de recettes... des acteurs pitoyables..., des décors de l’autre siècle... Pourquoi n’avez-vous pas porté votre ouvrage à la Gaieté?

— J'en ai déjà un en répétition à ce théâtre. —

Au fait, reprend-il, la Gaieté est bien tombée, elle aussi; elle ne vaut guère mieux que la Porte-Saint-Martin; il n’y a vraiment plus que le Vaudeville aujourd'hui qui rapporte encore quelque chose. — Voyons, père X..., dit le dramaturge impatienté, il ne s’agit pas de vaudeville, mais de drame; combien me donnezvous de mes cinq actes de la Porte-Saint-Martin?

— Eh! eh! l’argent est rare, et le public a de la peine à se déranger. C’est un drame moderne ?

— Tout ce qu’il y a de plus moderne. — Une pièce à habits noirs? — Oui. — Mauvaise idée, l’habit noir fait difficilement de l’argent, c’est triste, c’est lugubre, c’est croque-mort en diable..., ça n’attire pas les femmes... Si c’était aussi bien un drame à costumes, dame... nous verrions. — Votre prix, père X..., je suis pressé.

— Attendez donc un peu. Ces auteurs, ça croit qu’on n’a qu’à se baisser pour trouver de l’argent... Est-ce bien enchevêtré, bien intrigué, bien enlripaillé? — C’est aussi corsé que le Sonneur de Saint-Paul. — Tant pis! il n’y a plus que le sentimental qui réussisse: voyez plutôt la Grâce de Dieu et François le Cliampi. Aujourd’hui le genre Hugo ferait four ; Dumas ne bat plus que d’une aile ; Dennery lui-même est usé comme une vieille ficelle. — Ainsi vous ne voulez pas m’acheter mon drame? — A vous dire vrai, je n’y tiens pas beaucoup... , à moins que vos prétentions. . . — J’en veux trois mille francs. — Trois mille francs! vous voulez donc me réduire à la mendicité ! vous voulez donc m’assassiner! — Vous savez bien, père X..., que vous avez gagné dix mille francs nets sur mon dernier ouvrage. — Ils n’ont que des choses semblables à me dire, ces auteurs. J’ai gagné, j’ai gagné... c’est vrai..., mais j’aurais pu perdre. Voulez-vous douze cents francs de votre drame à habits noirs? — Impossible, père X..., je vous le laisserai au plus juste prix à deux mille cinq cents. Le cinquième acte est superbe, du Shakespeare pur. — Alors, il n’y a rien de fait, ce sera pour une autre fois. — Si c’était quinze cents francs, on pourrait peut-être s’arranger. — Va pour deux mille francs, père X... — Non, quinze cents. — Adieu donc, dit le dramaturge en se dirigeant vers la porte. — Dix-huit cents, crie X... — Je vous ai dit mon dernier mot. — Allons, j accorde les deux mille francs; mais vous me donnerez un acte de vaudeville par-dessus le marché.

— On se débat encore pendant quelque temps, et le

plus. — Comptez sur moi ; vous aurez, pas plus tard que ce soir, une entrée de premier choix, deux salves

traité est signé.

Arrive un comédien. — Bonjour, X... —Bonjour, mon garçon; qu’avez-vous donc aujourd'hui? Seriezvous malade? — Non, mais je ne suis pas coûtent. — Bah ! vous est-il arrivé quelque malheur? — Vous savez bien ce qu’il m’est arrivé. Vos gens ne soignent plus mes entrées ni mes sorties, la claque ne résonne plus pour moi; hier j’ai été chuté. — Ah! mon Dieu. — Faites donc l’étonné; pourtant je n’étais en retard avec vous que de quelques jours. — Il faut se mettre en règle avec les amis, mon cher; je ne connais que ça, moi. — Oh ! je le sais bien, que vous ne connaissez que ça. Tenez, voilà vos cent cinquante francs mensuels; j’espère que vous ne m’oublierez

Le donneur de contre-marques.

et des agréments tout le long de votre rôle. Au revoir.

Une actrice se présente sur le seuil du cabinet. — Toujours jeune, toujours jolie, toujours charmante,

L’ouvreuse de loges.

s’écrie X..., qui daigne porter la main au bonnet grec qui cache la nudité de son crâne; ma parole d honneur, vous êtes h1 plus long printemps que j’aie vu au théâtre.— Écoutez, père X...: il s’agit d’une

affaire sérieuse. Je viens vous demander un service. — Parlez, ma belle enfant. — Voici de quoi il retourne pour le quart d’heure : on a donné un de mes rôles à Évelina. — Un de vos rôles à Évelina! — C’est comme j’ai la chose de vous le dire. — Mais c’est très-grave cela. — Si c’est grave, je le crois bien ! — Voyons , que puis-je faire? — Évelina joue ce soir. — Bien. — 11 faut qu’elle soit chutée à mort. — Diable! Évelina est une do mes meilleures pensionnaires , une solde excellente. — Combien vous donnet-elle? — Deux cents francs, et, chaque premier jour du mois, elle paye rubis sur l’ongle; c’est une considération. —Vous pouvez bien lui faire une petite infidélité, une fois en passant. — Eh ! eh ! — Si je vous donnais un billet de cinq? — On ne peut rien vous refuser; Évelina disparaîtra ce soir dans le troisième dessous.

L’actrice fait place à un directeur de théâtre. — Je suis perdu, dit celui - ci, si vous ne me prêtez pas cinq mille francs sur-le-champ. Mes acteurs refusent de jouer ; ils veulent être payés avant la représentation. — Désolé, mon cher : je suis à sec. — Laissez-vous attendrir; j’ai une pièce qui fait un argent fou , vous le savez bien... Je vous abandonne trois jours de recettes. — Il me faut huit jours. — C’est impossible. — Mettons alors que nous n’avons rien dit. — Voulez-vous quatre recettes? — Huit; je n’en démords pas. — Cinq; et si vous me refusez, je vais chez un autre qui sera peut- être plus raisonnable. — Allons, je suis bonhomme; je me contenterai de six recettes, et vous me mettrez à l’étude, la semaine prochaine, deux petits actes charmants que j’ai achetés hier à un jeune homme qui donne les plus belles espérances. — Mais si vos actes sont des ours ? — Vous les ferez retoucher par un faiseur; je ne m’y oppose pas. Et le malheureux directeur est contraint d’en passer par ces inexorables conditions.

Le soir, X. . . va d’un théâtre à un autre pour s’assurer si ses gens fonctionnent; puis il fait encore des affaires dans les entr’actes avec des auteurs qu’il rencontre au foyer, et des comédiens qu’il va voir dans les coulisses; à minuit il rentre chez lui, prêt à recommencer le lendemain. A l’heure où je vous parle, cet homme est trois fois millionnaire , et il ne dépense pas vingt mille francs par année.

— Mais, dis-je à mon interlocuteur quand il eut esquissé le portrait de ce banquier de la littérature dramatique, comment se fait-il que les vaudevillistes et les dramaturges consentent à aliéner pour une misérable somme les productions de leur intelligence, c’est-à-dire leur fortune?

— Par la même raison qui porte les fils de famille à escompter leur avenir et à faire passer les écus paternels dans les mains des usuriers. Il n’y avait rien à répondre.

Parmi les petites industries parasites qui vivent sur les théâtres comme le gui sur le chêne, un observateur attentif pourrait reconnaître encore certaines individualités assez originales, qui méritent à coup sûr de fixer un instant le regard de l’écrivain et le crayon du dessinateur, certains types tout particuliers, tels (pie ceux du donneur de contre-marques ou de l’ouvreuse de loges. Ainsi, croyez-vous que ce ne soit pas une curieuse existence que celle du préposé aux billets des parterres ou des premières galeries? N’a-t-il pas une histoire, et une histoire complète, l’homme (pii vous donne, au moment d’une sortie de quelques minutes, à l’entr’acte, cette contre-marque qu’une nuée d’industriels équivoques vont se disputer et vous arracher des mains, si vous ne savez la défendre? Il a été, de son temps, un des héros de la scène; il a mérité et obtenu les applaudissements, les hourras que vous allez prodiguer à quelqu’un de ses pâles héritiers. Il a joué le rôle de ce bon Corasmin, le modèle des confidents; il a écouté et accueilli les soupirs de

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