‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 80 sur 230 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LES THEATRES

Le champ de bataille de Bilboquet.

U es réunis ue rans b ouvreurs et 467 ouvreuses.

Le nombre total des artistes dramatiques en France est, d’après un rapport de M. Samson de la Comédie- Française, de 6,000 environ. Sur ces six mille artistes, près de huit cents, les choristes du chant et de la danse non compris, sont attachés aux différents théâtres de Paris.

Dans cetteclasse nombreuse, on compte h peine quelques positions brillantes, que se sont faites les artistes les plus éminents, et 1 aisance n’est obtenue que par un certain nombre de ceux qui ont joué avec succès sur les scènes de Paris et des grandes villes. La plupart des autres comédiens sont voués à une existence toujours précaire et souvent misérable. Grippe-Soleil et La Ramée ne sont pas plus fortunés aujourd’hui que du temps de Scarron. Bilboquet, ce prototype de l’artiste nomade toujours à la recherche de 1 écu de cent sous, qu’il appelle énergiquement le tigre à cinq griffes, Bilboquet, transportant de ville en ville, de campagne en campagne, sa famille et ses talents, continue à n’être pas hureux. C’est pour soulager ces infortunes, pour forcer à la prévoyance, qu’a été fondée, il y a quatorze ans, l’Association des artistes dramatiques, qui compte en ce moment plus de trois mille sociétaires. Cette association ne possédait, à son début, qu’un fonds de 3,000 francs. A la fin de 1850, elle disposait de 22,600 francs de rentes à 5 pour 100.

Nous parlerons en temps et lieu des auteurs et compositeurs dramatiques, de leur organisation en société et de leurs droits sur les pièces représentées.

Titus, les plaintes d’Oreste, les derniers mots de Tancrède. Tour à tour coiffé du turban et du casque, vêtu de la toge et du pourpoint, il débitait, d’après les principes les plus corrects du cours de déclamation, les nobles alexandrins de MM. Racine, Voltaire, Crébillon, Soumet et Delavigne : jamais les rocailleuses tirades d ’Hernani ou des Bur graves n’ont passé par son larynx éminemment classique.

Et pour prix de cette longue fidélité aux dieux de l’Olympe, pour digne récompense de trente ans d’épithètes et d'hémistiches consciencieusement appris et récités, il distribue, à la porte des couloirs, de maigres et humbles contre-marques!

Quantum mutalus ab illo! Ce n’est plus là Albin, Théramène, Osmin, l’ami, le confident des grands hommes classiques; il ne reste du Grec, du musulman farouche, d’Ali et d’Arcas, qu’un pauvre hère à vingt francs par mois :

D» plusgranddesRomains, voilàtout ceqtii reste!

Mais allez plus avant dans l’intérieur du théâtre, une autre ruine non moins respectable frappera votre vue attristée. C’est une pauvre femme, grisonnante , mise avec cette propreté douteuse et cette simplicité exagérée qui décèle la misère : elle vient vous offrir un programme , réclamer votre chapeau et votre par-dessus. Gardez-vous de refuser la modique rétribution quelle demande pour prix de cet empressement : la pauvre femme, elle aussi eut ses jours de grandeur et de gloire; votre père peut-être, peut-être vous-même, il y a quelques années, l’avez couverte de fleurs, l’avez entourée de frénétiques bravos : mais alors elle était

an; quelques ouvreuses gagnent plus de 2,000 fr. dans certaines années. A la Comédie-Française, les ouvreuses achètent leur poste moyennant une somme

de 2,000 fr., qui demeure acquise au théâtre. Il est alloué à chacune d’elles des appointements dont la

Femme Bilboquet.

Le seigneur Bilboquet.

M. Bilboquet lits.

Cléopâtre, Bérénice, Clytemnestre , que sais-je? Aujourd’hui c’est une misérable ouvreuse! 11 en est cependant quelques-unes qui ont laissé sur la scène des souvenirs plus vivants : telle, par exemple, celle qui s’occupe à ramasser les bouquets et les couronnes en monceau au pied de sa fille, héritière de tant d’éclat, et de fortune. Ces fleurs sont encore fraîches malgré leur chute, et, certes, on pourra les vendre au rabais à des amateurs peu difficiles : une mère prudente, qui a pour elle l’expérience des révolutions et des catastrophes scéniques, ne doit- elle pas songer à tout ?

Les ouvreuses de loges, à l’exception de celles de la Comédie-Française et du théâtre du Petit-Lazari (le commencement et la fin), ne sont pas payées par les directeurs de théâtres; elles n’ont d’autre indemnité que les gratifications volontaires qu’elles reçoivent du public. Dans les grands théâtres, ces gratifications produisent en moyenne 600 fr. par

quotité n’est jamais inférieure à l’intérêt de l’argent versé, et dont le maximum n’excède pas 300 fr. Au Vaudeville, les ouvreuses acquittent une redevance

Bilboquet et sa cour.

mensuelle de 10 francs. Dans deux ou trois théâtres, les conditions sont différentes; mais, dans tous les autres, elles n’ont rien à payer. Il y a dans les théâ-

Qu’on nous permette un dernier mot. N’allons pas non plus passer sous silence ce théâtre qui se dresse sur toutes les places publiques, et quelquefois dans certains salons littéraires et politiques; ce théâtre que l’on rencontre aussi bien à Rouen qu’à Paris, à Marseille qu’à Lonsle-Saulnier ; le théâtre cosmopolite du seigneur Fontanarose, vendeur d’orviétan, prometteur de merveilles et arrachant les dents à la satisfaction des personnes, avec accompagnement de prospectus et de gencives. Que de gens, je parle desplus huppés, des plus admirés, des plus applaudis, et finalement des moins estimés, sont montés sur les tréteaux de ce théâtre du puff, de l’annonce et de la réclame, pour débiter à la foule toujours crédule leur panacée universelle, pendant que le compère Paillasse entraînait les chalands au son de la grosse caisse. Voilà le vrai théâtre du dix-neuvième siècle, dont la devise sera celle-ci, si l’on n’y prend garde : En avant la musique! U

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