CHAPITRE XIV. — LES HALLES ET MARCHES
d’heure en heure. Déjà s’organise la vente en gros : les petits détaillants arrivent à la file, munis de voitures à bras, de corbeilles, de hottes; et les provisions amoncelées tout à l'heure se divisent à l’infini, au milieu des disputes, des vociférations, des criaillerios, choses peu récréatives, et qui passeraient souvent les bornes sans l’intervention incessante de l’autorité, représentée par les fracs bleus de messieurs les inspecteurs, sergents de ville et autres grands personnages. A ces heures matinales, l’affluence est considérable ; mais c’est plus tard qu’arrivent les masses bigarrées d’acheteurs. Jusqu’à neuf heures, on ne voit guère que les fournisseurs, les marchands ambulants et les maîtres d'hôtel, cuisiniers et pourvoyeurs de grandes maisons, qui viennent, non pour s’approvisionner à meilleur compte, mais pour prélever, avant l'accès des profanes, les morceaux d’élite qu’attend le fin palais des gourmets opulents. A neuf heures, tout change : la cloche du marché sonne, et l’on voit soudain se disperser, chassée par la police, la foulé
des détaillants, (pii ne peuvent pas exercer leur industrie et leurs poumons dans un rayon de cent mètres à l’entour des Halles. Dès lors, pendant tout le reste de la journée, se succèdent, dans le plus inénarrable imbroglio, cuisinières, femmes de charge, petites bourgeoises, ouvriers en blouse, en un mot les mille et mille nuances du populaire parisien. Jusqu’à midi surtout, l’immense carré des Halles, récemment élargi par les démolitions qui ont déblayé, entre la rue Saint- Honoré et l’église Saiht-Eustache, assez d’espace pour une ville de vingt mille âmes, le carré des Halles et ses nombreuses artères offrent l’aspect d’une fourmilière humaine, d’un Océan dont chaque vague aurait sa physionomie originale, d’une Babel de cris et de sons étranges représentant toute la sérié de modulations et de bruits que l’oreille peut percevoir; et, si l’on en croit les physiciens* cette série comprend depuis quittante jusqu’à soixante mille vibrations par seconde. Certes! l'air doit être ébranlé d’une tempête perpétuelle, et sans doitte les oiseaux se gardent de
passer au-dessus des Halles, car il leur adviendrait malheur, comme à ce vol de corneilles, qui périrent étouffées, dit l’histoire, au bruit des acclamations des Grecs réunis aux jeux Olympiques.
Indépendamment des types singuliers ou étranges que Ton rencontre dans ce quart ier merveilleux comme dans tous les coins de Paris, les halles présentent à l’observateur bien des individualités qui leur sont particulières, et auxquelles une certaine illustration n’a pas fait défaut, grâce à quelques rimeurs de Pécule de Yadé et de Panard. Chacun a lu dans sa vie quelque chose sur les dames de la halle et les poissardes : je connais même des gens assez naïfs pour avoir acheté et appris par cœur le vocabulaire d'injures et de locutions pittoresques, compilé par un amateur du dernier siècle : c’était faire provision d’esprit au marché à fort bon compte : le livre coûtait cinquante centimes, moins d’un millième de francpour dix ou douze coq-à-l’âne et un pareil nombre de calembours. Mais la langue a changé, et ces mes-
Ln dame rte la Huile.
Préparant une épithète.
En tenue de cérémonie.
sieurs en sont pour leurs frais de mémoire. Au lieu de ces dames fortes en argot, campées sur la hanche, au costume bizarre, bras nus et hautes pu couleurs -, on ne voit que des mégères assez repoussantes, débitant avec colère des injures banales, quand leur voix mielleuse n’a pu allumer le particulier. La dame de la halle, barricadée derrière ses monceaux d'épinards, ses avalanches de légumes, ses forêts de verdure; la poissarde, assise sur son trône qui domine carpes, turbots et barbues, parlent aujourd’hui le français picard, normand ou beauceron : la grammaire et le lexique de Vadé sont passés à l’état de curiosités scientifiques. J’ai entendu, je crois, la dernière poissarde : elle fut démontée, c’est le mot, par l’aplomb d’un blanc-bec de province, d’un polytechnicien, qui avait voulu rire à ses dépens.
— «Combien cette carpe, la mère?
— Cette carpe?., ça vaut cent sous comme un liard, mon fiston! mais, comme vous êtes un joli garçon, on vous la passera à quat’ francs dix... Hein! c’est
donné, cela; mais on a un faible pour la jeunesse.
— J’en donne trente sous, moi; et vous me la ferez cuire.
— Tiens! pas gêné! et Ton vous donnera le potage par-dessus le marché ! Voyez un peu le gars! trois poulets d'Inde et lui, ma foi! ça irait bien, devant un carrosse ! »
Ici le lecteur n’exigera pas une reproduction exacte de la kyrielle de jurons, fort grossiers et plus que vulgaires , dont fut accompagnée la tirade. Profitant d’une halte due au besoin de respirer, le futur ingénieur reprend, avec une pantomime tragique :
— «Veux-tu te taire, affreuse hydrocyanure de potasse! Exécrable acide chlorazotique ! hideuse progression logarithmique, épouvantable hygromètre de Saussure, détestable carré de Thypothénuse , abominable parallélipipède! »
Une fois sur ce terrain, l’élève de l’École polytechnique était sûr de ne jamais manquer à la riposte. Toute la nomenclature chimique, l’algèbre de Lefé-
bureet la géométrie de Bourdon y passèrent : cela fut compliqué de synonymes et d’épithètes fournis au hasard par le feu de l’improvisation; et, abasourdie d’un pareil débordement, la mégère restait bouche béante, se demandant de quel enfer sortait toute cette diablerie, pourvue de noms si étranges et si rébarbatifs. Enfin, le jeune homme s’arrêta, prêt à recommencer avec les termes de minéralogie et de botanique.
« En voilà une, de platine! dit avec conviction la dame : tu n’es pas un blanc-bec, petit ! prends ma carpe. » Le sacrifice était consommé.
Kalkbrenner, le célèbre pianiste , avait coutume d’aller lui-même à la halle dans les grandes occasions. Kalkbrenner s’exagérait un peu sa réputation, et il croyait naïvement que son nom était connu de tout le monde, même du monde de la halle. Voici à ce sujet l’anecdote qu’il racontait lui-même :
J'étais aile à la halle un matin. Là, j’avise un magnifique turbot et j'en demande le prix. — Vous n’au-
rez pas cette pièce, mon brave homme , me répond la marchande; elle est vendue. — Combien? — Un lcmis. — Je vous en offre deux louis. — C est impossible. La bête ne m’appartient plus.
Dans ce moment un ami passe auprès de moi et me dit : Bonjour, Kalkbrenner.
J’allais m’éloigner avec lui lorsque la marchande m’appelle. — Vous êtes donc M. Kalkbrenner? — Luimême. — Le grand pianiste? — Oui. — Oh ! c’est bien différent, prenez mon turbot pour un louis, prenez-le même pour rien. Du moment que vous êtes M. Kalkbrenner...
Kalkbrenner ne manquait jamais d’ajouter après le récit de cette gasconnade : Voilà pourtant ce que c’est que la gloire !
La halle nous montre encore un vieux, un bien vieux débris, seul reste peut-être d’une antique et noble corporation, celle des copistes, enlumineurs et scribes, auxquels nous devons les manuscrits merveilleux que le bibliomane achète au poids de l’or. L’écrivain public, descendant bien dégénéré des imagiers qui couvraient d’or et de pourpre le vélin des missels, l’écrivain public, chassé par l’imprimerie, conserve de nos jours une mesquine échoppe dans un angle obscur du marché des Innocents, llâtons-nous de tixer son image, tout décrépit que soit le modèle. Il y a un siècle, moins que cela, Mercier en comptait encore un grand nombre; le tombeau des secrets survit seul dans ces lieux... Campos ubi Troja fuit.
Le tombeau des secrets ! Voilà un joli titre pour cette humble baraque, lézardée, suintante, fendue, déchirée connue le vieux manteau de son propriétaire. Jadis son enseigne eut amaré plus d'un troupier, jaloux d’écrire à sa payse; ou bien encore quelque bonne envoyant des nouvelles à sa mère. Mais, hélas! ces gens-là, qui payaient si bien trouvent partout, dans notre siècle de lumières, un ami complaisant qui se charge de leur correspondance. Rien ne vient interrompre les trop longues heures de loisir du pauvre diable, si ce n’est de temps à autre une cuisi¬
nière s’embrouillant dans la balance des recettes et des dépenses, et cherchant un complice plus habile
L’écrivain public.
à dissimuler toutes les fredaimes que cache l’anse du panier. L’honnête possesseur du tombeau des secrets
rougit d’avoir à porter en compte des articles de la force de celui-ci : « Un pain d’un sou, pour madame, deux sous; » mais il faut bien vivre, et se taire surtout.
Nous n’aurions pas une idée complète des halles si nous passions sous silence la manière dont se consomme sur place une petite partie des provisions qui y arrivent en nature. A la rigueur, et avec un peu de bonne volonté, on pourrait dîner dans ce quartier d’une manière très-confortable : bon nombre de marchands de vin offrent aux amateurs une chère qui vaut mieux sans doute que les tables d’hôte du pays latin par exemple, et, en cherchant bien, on trouverait des salons de restaurateurs dignes du boulevard. Là n’est pas l’originalité. On mange chez le traiteur, sous les piliers des halles. L’ordinaire, composé de pain, d’un potage et d’un plat de mêlé, c’est-à-dire de viande accommodée avec des légumes, coûte la somme fixe de soixante-cinq centimes : on est libre d’apporter son vin ou de le payer à part. Cette alimentation, assez saine et fort économique, est le partage des privilégiés du quartier : bon nombre d’ouvriers en chômage et même d’artistes ruinés, viennent incognito savourer le morceau de bœuf aux choux ou aux carottes servi par les amphitryons du lieu : ceuxci se retirent le plus souvent avec une fortune rondelette, qu’ils dépensent presque toujours à pure perte par excès d’ambition, en voulant devenir, eux aussi, des restaurateurs de la haute. Nous trouvons ensuite les dîners à quatre sous : la carte est ainsi composée, d’une façon invariable :
1 sou de potage (aux légumes).
1 sou de pain.
1 sou de montagnards (gros haricots rouges).
1 sou de café (sucré).
Le service est fait d’une manière très-simple : la table consiste en un énorme billot de bois, creusé de trous en guise de plats et d’assiettes, et les couverts sont en fer et attachés avec des chaînettes du même métal. Le repas fini, un ruisseau d’eau passe sur
Le café du matin, à la halle.
la table, tout est nettoyé, et le couvert est mis pour <1 autres, qui, soyez-en sûrs, ne se font jamais attendre.
Les marchés particuliers, au nombre d’une trentaine environ, ressemblent, pour les mœurs et la phy¬
sionomie générale, à une réduction du grand marché des Innocents. Les uns, comme le marché Saint-Ho