‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 92 sur 230 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

tous sons de ruelles obscures et assez larges pour que deux personnes puissent y cheminer de front. C’est

sur ces ruelles, sur le passage et sur les quatre rues fermées, dont le nombre est de deux mille environ adjacentes, que s’ouvrent les places ou boutiques ren- dans les quatre carrés. Cette disposition ne saurait

Le Pavillon de Flore.

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mieux se comparer qu’à celle d'une énorme ruche, à cette différence près, que le miel déposé dans ses alvéoles n’a pas précisément le calice des fleurs pour origine, et que les frelons y pullulent en nombre

égal, si ce n’est supérieur, à celui des abeilles.

Cet essaim frelaté n’y butine pas moins pour des millions de marchandises. 11 serait assez difficile d’énumérer tout ce que renferme ce bazar. On y trouve de

tout, depuis l’objet le plus infime jusqu’aux articles les plus précieux. J’y ai vu vendre de vieux clous et des rideaux de satin de mille écus. Néanmoins il est juste de reconnaître que la friperie et le vieux cuir y dominent.

Cane du Palais-Royal

Chaque place ou échoppe se loue trente-trois sous par semaine. Le loyer est perçu par la ville, qui a fait la dépense du marché.

Au centre des quatre compartiments s élève un pavillon affecté à la surveillance du bazar, et dominé à son sommet par le pavillon national.

Les deux carrés, à droite du passage principal, forment ce qu’on nomme la série rouge. Les deux autres sont la série noire.

Le Temple a, comme toute association humaine, son aristocratie et sa démocratie : le premier compartiment se nomme emphatiquement le carré du Palais- Royal. Là siège le haut commerce du bazar, les marchands de soieries, de malines et de valenciennes, de tapis, de gants, d’essences, de

Galifarde, femme faisant les commissions. , r

corsexs . nogo-

ciants trouvent chaque jour de jolies et élégantes acheteuses souvent alléchées par l’appât du rabais, et qui, le marché conclu, s’échappent, légères comme des oiseaux effarouchés. Los dentelles du Temple notamment, jouissent d’une haute réputation parmi les princesses parisiennes nécessiteuses et même auprès des honnêtes femmes économes, Et cependant I

Remis à neuf.

il ne faut pas croire que ce Temple, bazar universel et pittoresque, ne soit fréquenté que par la très-petite propriété. C’est, là que des femmes, je parle des plus huppées, vont, le matin, chercher leurs dentelles et mille autres colifichets qu’elle ne trouveraient pas ailleurs.

Je connais bon nombre d’hommes qui sont femmes

sur ce point : ou , en d’autres termes , le Temple ne recèle pas seulement les mystères de l’élégance équivoque du beau sexe , mais il offre encore en ce genre de précieuses ressources aux dandys. Comment, en effet, nommerez-vous ce ci-devant jeune homme, cambré dans son habit d’occasion, étincelant du lustre renouvelé de son pantalon , le crâne abrité sous la soie ou le castor douteux de son chapeau retapé, et s’élançant ainsi remis à neuf, la mine fière et superbe? Je me rappelle avoir vu, et de cela il n’y a pas longtemps, un honnête provincial, arrivé de la veille par la diligence de Caen ou de Périgueux, auquel sans doute les économies maternelles ne permettaient pas l’accès deHumann ou de Dusautoy, et qui, l’innocent! ignorait les splendeurs à bon marché des Quatre Nations et de la Belle Jardinière. 11 entra au Temple, et en ressortit métamorphosé des pieds a la tète; il avait revêtu la dépouille d’un ex-lion, et il n’avait pas même songé à ôter de la boutonnière de son vieil habit neuf le ruban rouge oublié par l’ancien propriétaire.

Il y a dans les rues qui avoisinent le Temple des magasins splendides enterrés dans d’affreuses maisons noires. Dans ces magasins sont entassés les bahuts, les meubles de Boule, les potiches du Japon, les magots de la Chine, toutes les curiosités du bric-àr brac, des baguiers adorables , des coupes ciselees, l’or, la soie, le satin, un monde de richesses; et tout cela se vend, comme de juste, à des prix exorbitants. Or, les propriétaires de ces magasins merveilleux tiennent également une échoppe dans un des quatre carrés dont nous allons parler. Cette échoppe, où ne sont étalés que des objets communs, est en quelque sorte le vestibule du magasin. Si le marchand voit qu’il a affaire à une personne riche, il se hâte de la faire conduire dans le sanctuaire. Tel individu, venu pour observer, ou bien encore pour faire un achat de mince valeur, découvre avec stupéfaction qu’il est de certains caprices artistiques qu’il ne se passerait pas, dans ce Temple si affreux d’aspect, pour la bagatelle de dix mille francs. Le Temple est une médaille dont le revers est plus beau que la face.

Le second carré se nomme pavillon de Flore, et voilà un compartiment bien nommé. Là ne sont déjà plus que les objets utiles: la matelasserie, la literie, les robes d’indienne, les rideaux, les layettes, etc.

Le pavillon de Flore est le carré bourgeois comme le Palais-Royal est le compartiment mondain, j’allais dire fashionable du Temple.

Le troisième carré ,

j’en demande bien pardon à mes aimables lectrices, s’appelle le Pou volant ; ce qui y domine, ce sont les chiffons, la vieille ferraille, la vieille friperie. Au reste, cette dernière branche d’industrie englobe tout le marché du Temple; elle envahit même le carré aristocratique.

Le quatrième carré a nom : la Forêt-Noire. Je veux

croire que l’aspect enfumé de ses ruelles, les odeurs plus que nauséabondes qu’y dégagent le vieux cuir rance et la graisse dont on l’enduit, sont pour beaucoup dans cette appellation. Du reste, les habitants du lieu ne s’en formalisent pas, et ne font nulle difficulté de s’en servir eux-mêmes dans le langage courant. Ils sont presque tous marchands de savates ou débitants de choses encore plus innommées. Lavoix publique, vox populi , vox Dei, les accuse de mastiquer la marchandise qu’ils sont censés raccommoder, c’est-àdire d’en dissimuler ingénieusement les avaries et les voies d’eau au moyen d’un enduit spécial de graisse noire , ou autre drogue équivalente. D’où le sobriquet de mastiqueurs , sous lequel on les désigne, et d’où peut-être le sobriquet de Forêt- Noire décerné à leurs effroyables taudis.

Tels sont les quatre quartiers du Temple. Chaque boutique porte un numéro d’ordre, et la plupart sont, en outre, décorées d’enseignes. Ce genre de prospectus ou d’annonces, qui se compose d’une grossière enluminure accompagnée d’une devise ou d’une dédicace quelconque, fleurit surtout chez les mastiqueurs ,

Niollcuse, marchande de vieux chapeaux.

Sortant du Temple.

chiffonniers et autres bas fripiers de la Forêt noire , Au Polichinelle vampire, à la Grâce de Dieu, à la Redingote grise, etc. lin général, plus le commerce est infime, plus l’enseigne est ambitieuse. C'est peutêtre rationnel, le pavillon devant non-seulement couvrir, mais rehausser la marchandise.

Le Temple a son argot, comme le marché des In-

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