‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 93 sur 230 · CHAPITRE XV. — LES HALLES ET MARCHÉS (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV. — LES HALLES ET MARCHÉS (Suite

Râleuses cherchant à attirer la pratique.

lui adressent tout au plus quelques invitations polies pour qu’il examine les splendeurs de leur étalage. Mais il faut un certain courage pour se hasarder dans les ruelles sordides du Pou volant et de la Forêt- Noire. Si l’on a le bonheur d’échapper aux râleuses, on échappera difficilement aux mille provocations qui sont lancées d’un ton moitié câlin, moitié menaçant; puis, comme dernière mousqueterie , viendront les apostrophes directes, les quolibets ad hominem et même les injures.

Un ou deux spécimens du genre.

Ju promeneur qui arrive : Achetez quelque chose, mon aimable monsieur ! — Achetez-vous, monsieur? — Vous n’achetez pas? —

Que faut-il à monsieur? Un tapis,

— un habit pour aller au bal, — un manteau premier numéro, — une niolte bon genre, — un décrochez-moi -ça pour m’ame votre épouse, — des bottes vernies, — un parapluie, — une pelure, — toutes les frusques de la Saint- Jean, au choix?

Si le promeneur continue sa route sans répondre aux agaceries do ces syrènes commerciales, celles-ci retournent immédiatement le feuillet du vocabulaire: — De quoi! de quoi ! voilà tout ce qu’il achète? —

Eh ben! excusez!... — Qué qu’y vient faire ici , ce méchant moderne? — Monsieur, faites donc rapioter au moins les coudes de votre habit. — Ça marche sur ses tiges; ben sur, pas pus de braise que dans mon œil. — Ohé, pané! — Laissez-donc passer monsieur, c’est un ambassadeur qui s’en va à la cour de Perse. Hu !

Au delà des quatre carrés s’élève la rotonde du Temple, dont nous reproduisons plus haut le dessin. C’est, ainsi que son nom l’indique, un édifice entièrement circulaire, formant à l’extérieur, au rezde-chaussée, un cloître ou galerie de quarantequatre arcades soutenues par des piliers toscans.

d’observer peut, sans trop d’inconvénients, se risquer dans le Palais-Royal ou au Pavillon de Flore, les marchands de ces deux carrés aristocratiques ayant trop le sentiment de leur haute position commerciale pour interpeller le chaland. Ils se bornent donc en général à l’attendre dans leur boutique, et

Débitante delà Forêt-Noire.

droit désignent aussi cette pièce indispensable du vêtement de l’homme sous le nom de pantalzar.

Que de tentations offertes au promeneur ! Mais nib de braise... Sans argent, rien. Crédit est mort au Temple plus encore que partout ailleurs.

Le passant ou le promeneur qui n’a pour but que

Sous ces arcades on voit étalés les oripeaux, les vieilles frusques, vestes de hussard , habits pailletés du carnaval, tuniques de garde national, habits rouges galonnés, les costumes les plus étranges , les pelures les plus hétéroclites.

Cet édifice d’un si singulier aspect fut construit par Perrard de Montreuil, en 1781. Avant la révolution, il servait de logement aux débiteurs récalcitrants retirés dans l’enclos du Temple. Aujourd’hui il semble habité par la descendance fripière de ces honorables réfugiés. Une cour humide et obscure en occupe le centre. Douze escaliers le desservent; on évalue à plus de mille les habitants de ce triste phalanstère. Cette rotonde est la demeure des hausses ou gros bonnets du bazar , lesquels abusent de leurs capitaux pour tyranniser le marché et faire la hausse ou la baisse sur la bourse aux effets fripés.

Le crayon de Gavarni est plus éloquent que ne le saurait être la Bruyère lui-même , pour dépeindre et faire deviner la physionomie , les mœurs, la vie entière des êtres douteux, à face humaine, qui peuplent les profondeurs de cet étrange et immense bazar. A la vue de ces femmes couvertes de haillons encore prétentieux , avec leurs vastes cabas gonflés par un contenu mystérieux, leurs antiques .chapeaux gardant les derniers vestiges d’une opulence primitive, et surtout leurs figures éraillées comme leur voix , leurs doigts crochus et leurs lèvres contractées en fermoir de bourse, il semble qu’on se trouve en présence des génies occultes qui président à cet ignoble et intime commerce, à ces spéculations basées sur la prodigalité ou la misère ! Cette race est une des variétés inférieures des marchandes à la toilette : on sait que les marchandes à la toilette sont, dans la série féminine, l’ordre des

La Jiausseresse.

rongeurs correspondant aux marchands d’habits, providence et fléau en même temps des infortunes de la jeunesse des écoles ou du boulevard. Mais le plus souvent ces industriels gardent encore quelques dehors honorables, tandis que la harpie se montre au Temple avec toute sa hideuse réalité, et parait pres-

nocents; mais l’argot du Temple est bien plus pittoresque.

Nous avons vu ce que c’est que le mastiqueur ; voici les roulants ou chineurs, marchands d’habits ambulants qui, après leur ronde, viennent dégorger dans le grand réservoir de la friperie leur marchandise portative. Les niolleurs sont les marchands de vieux chapeaux. On appelle niolle un chapeau retapé, et décrochez-moi-ça un chapeau de femme d’occasion. Il y a, dans le carré du Palais-Royal, des décrochez-moi-ça qui encadreraient encore très-bien de fort jolies figures, et qui, dans tous les cas, ne seraient pas trop déplacés dans l'étalage d’une modiste du passage... du Saumon.

Les hausses et les bausseresses sont les patrons et les patronnes huppées de la communauté. C’est l’aristocratie de l’endroit.

Les galifards sont des façons de commissionnaires saute-ruisseaux qui portent au client les marchandises vendues. 11 y a aussi des gali far des.

Dans le langage du lieu, les places, boutiques ou échoppes se nomment ayons. IM. Hugo dirait: Pourquoi pas haillons?

Les râleuses méritent une mention spéciale.

Ce sont les femmes qui circonviennent le bourgeois égaré dans ces parages, le tirant par l’habit, par les bras, et menaçant de le déchirer comme jadis les femmes de Thrace l’époux désolé d’Eurydice. La râleuse est une courtière lâchée par le marchand sur le y once (passant) pour le forcer à acheter. L’argent, au Temple, est de la braise, ou de la thune, ou de la bille. Les pièces de vingt sous sont des points, et six forment une croix.

Les vêtements, en terme générique, sont des frusques. Une pelure est un habit ou une redingote; le pantalon est un montant. Les fasbionables de l’en-

que aussi repoussante que l'indigence elle-même.

Entre les quatre carrés et la rotonde du Temple, s’étend en plein air, sur le pré, un espace nommé le Carreau. C’est là que les chineurs, marchands d habits roulants, viennent apporter chaque jour la cargaison de vieilles nippes qu’ils ont recueillie le matin dans les chambrettes d’étudiants ou chez les. gentilshommes gênés; c’est la que s établissent les cours de la pelure ou du punlalsar hors de service; c est là que se tient la bourse des vieux habits, des vieux galons, des vieilles bottes , des vieux chapeaux, des vieilles casquettes, des vieux gilets, et généralement de toutes les loques de la capitale. des lumières et de la civilisation.

Qu’on ne s’y trompe pas, l’agiotage est là tout aussi meurtrier qu’au Casino et sous le péristyle de la Bourse : il se fait des marchés à terme sur les fonds de culottes et les vêtements trop mûrs, exactement comme sur la rente, les huiles, le charbon, le gaz et les spiritueux; la bourse du Temple a aussi ses Rothschild. Aujourd’hui le bleu est en faveur et les por¬

teurs sont triomphants; demain ils seront dégraissés par des livraisons écrasantes : il y a la demande fallacieuse qui produit la hausse factice, bientôt suivie de

La Roulante.

la débâcle. Quand ceux-ci veulent delà baisse, ils jettent sur le marché tout leurs fonds de boutique, et Dieu sait quels fonds! si c’est le contraire, ils raréfient sur la place la vieille fmsque , ils font la sou¬

pape aspirante en expédiant le trop-plein de la garderobe au Congo, au Sénégal ou aux Indes orientales, et les habits, régénérés par la traversée de 1 Atlantique , vont faire les délices des monarques nègres, des princes de Saint-Domingue et des petits-maîtres des Barbades.

Cependant , il faut l’avouer, dans le commerce d’exportation des vieux habits comme dans celui des cotonnades et de la coutellerie, la France est battue par l’Angleterre. Paris le cède à Londres, en cela comme en beaucoup d’autres choses horribles ou hideuses. 11 existe à Londres des boutiques de haillons beaucoup plus sales, beaucoup plus sordides (pie nos haillons parisiens. Los vieux habits, lorsqu’ils ont parcouru toute l'échelle sociale, lorsqu ils ont passé de la garde-robe du lord sur les épaules (1e l’ouvrier, lorsque, revendus par ceux-ci, ils ont fait les beaux jours des mendiants de la métropole britannique, sont expédiés aux mendiants d’Irlande; puis, quand ces vêtements innommés, usés, eflilés, réduits à la trame, sont passés à l’état de loques, ils sont encore l’objet d’ex-

l.cs Chineurs.

portations considérai des. On fait alors partir pour l’Australie des cargaisons entières de frusques impalpables tels que les plus habiles niolleuscs de Paris n’oseraient même les montrer. Il existe à Londres tout un quartier, et un quartier immense, appelé la Paroisse Suint-Cillos. Ce quartier est un; Temple gigantesque avec cette différence que les moins affreux vêtements qui s’y trouvent ne seraient pas dignes de s’étaler dans le pavillon de la L'orêl-JSoire ou du Pou volant du Temple de Paris.

Tout le quartier du Temple participe plus ou moins des agréables professions qui viennent d’être passées en revue. Le marché déborde sur les rues du Temple, du Petit-Thouars, Phélippeaux, Percée, du Forez, et plusieurs autres, dont les boutiques sont autant de succursales vouées au culte de la friperie et de la matelasseric.

Puis de nombreux cabarets, où les marchands du Temple trouvent en tout temps le litre à huit, le ragoût à trois sous et le moka sucré à cinq centimes, émaillcnt 1 1 égayent les abords du marché. Les plus

célèbres et les mieux hantés sont ['h'Iephant et les Deux Lions, où se rassemble à l’entre-sol l'aristocratie du Temple. C’est là que les hausses préméditent le coup de bourse du lendemain.

Viennent ensuite, dans un ordre plus secondaire, la Girafe, le Lion (l'Or, les Deux Houles , et quelques autres, où se réunissent les petits spéculateurs en vieilles nippes. Enfin, il y a encore le Camp de la Loupe, fréquenté par les bas courtiers en tous genres, et dont les rixes brutales ensanglantent souvent la nappe du marchand de \in, déjà toute souillée d’un vin bleu et des stigmates d'un festin nécessairement d’occasion, comme tout ce qui se débite au Temple et dans ses environs. La plupart de ces guinguettiers joignent à leur profession celle de prêteur d’argent. La première de leurs industries est censée alimenter les clients, la seconde ne manque jamais de les affamer h la longue.

Après le Temple on est appelé tout naturellement à parler de la halle aux draps. La halle aux draps et a::x toiles est située au coin de la rue de la Poterie cl

de la rue de la Petite-Friperie. Ce monument a été construit en I7X(>, sur les dessins des architectes Legrand et Molinos, qui ont employé pour la couverture de cette halle le même procédé dont ils s’étaient servis dans la coupole de la halle au blé. La voûte en berceau d’un demi-cercle de cinquante pieds de diamètre sur quatre cents pieds de longueur est éclairée par cinquante grandes croisées carrées. Un escalier à double rampe, placé dans le milieu de la galerie, facilite le transport des marchandises qui sont enfermées dans des armoires pratiquées au pourtour, sans nuire à 1 ensemble de la décoration. Le bâtiment est isolé et entouré d un trottoir défendu par des bornes.

La halle aux draps et aux toiles, très- florissante sous nos rois, n’est plus aujourd'hui «pie l’ombre de ce qu’elle était autrefois. On n’y fait plus guère que le commerce des draps de rebut et des toiles grossières. Restent encore quelques autres balles et marchés, qui, sauf la halle au vin et le marché aux veaux dont nous parlerons plus tard en détail, n’ont pas de physionomie bien originale.

Page 1