CHAPITRE XV
LES HALLES ET MARCHES (Suite)
Secouons la poudre de nos sandales, et reposons notre vue sur des objets plus gracieux que les friperies du Temple. Voici le mail, tout couvert de chasselas. Les poëtes du commencement de ce siècle s’obstinaient à ne voir dans le raisin que le jus de la treille, comme si la treille produisait directement le jus , comme s’il n’y avait pas un fort agréable intermédiaire qui ne se boit pas à la vérité, mais qui se mange fort bien. Tous ces chantres de Bacchus, tous ces rapsodes du Caveau ne songeaient qu’à boire; c’est à ce point que, pour nommer le raisin, je ne sais plus quel poète bachique l’appelle, par une métaphore plus que forcée, du vin en pilules.
Nos maîtres en toutes choses, les Athéniens et les Romains, connaissaient-ils la vigne à fruit? Le chasselas de Fontainebleau ou plutôt de Thomery, petit village charmant situé à deux lieues de Fontainebleau, sur la rive gauche de la Seine, serait-il renouvelé des Grecs? C’est une grave question d’érudition classique que nous nous sommes posée entre deux grappes, sans pouvoir précisément la résoudre. Les anciens semblent toujours s’être préoccupés, en parlant de la vigne et des soins à lui donner, de la quantité et de la qualité du vin qu’elle devait produire. Les espèces de plants étaient aussi très-nombreuses : Pline et Columelle en indiquent environ une cinquantaine, mais aucun ne nous rappelle le chasselas. Nous remarquons bien la
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vigne appienne, qui nous paraît être le muscat, et la vigne aminéenne ; mais l’érudit Pline et le sévère Caton n’en parlent que pour exalter l’excellence du vin qu’elle donnait. En somme, parmi les peuples anciens , nous n’en connaissons guère qu’un seul qui ait apprécié la beauté du fruit en lui-même: c’est le descendant de Sem, le fils aîné du patriarche, c’est l’Hébreu que la grappe de Chanaan stupéfia d’admiration. Il est à présumer, et tout bon cultivateur de Thomery partagera cette opinion, que le raisin de la terre promise n’était que le premier plant de Thomery et de Fontainebleau.
La culture du chasselas en grand a pour centres principaux : Thomery d’abord, et un autre bourg dont le nom est Champagne; toutefois la production de Thomery est plus importante que celle de la commune rivale ; la qualité en est peut-être aussi supérieure.
Quelques villages dans les environs s’occupent également de cette culture , mais ils sont loin d’atteindre les deux privilégiés.
Les vignerons de Thomery attribuent la supériorité de leurs produits ii trois causes principales : la qualité du sol, la nature do plant, les procédés de culture.
Le sol est léger, friable, sablonneux , fa-
plant, il a acquis une célébrité universelle, et Thomery a le privilège d’en fournir toute l’Europe. Les cultivateurs expédient au loin des rejetons, dans des paniers, par des procédés particuliers, et qui prennent le nom de chevelées en panier. Mises en terre et soignées suivant des méthodes spéciales, elles rapportent du fruit au bout de trois ou quatre ans.
Ces plants sont étalés en espaliers, le long de murs construits à cet effet, et crépis avec un soin tout particulier. La hauteur de ces murs, la saillie dos chaperons, et surtout l’exposition, en sont savamment calculées et rigoureusement établies suivant des règles fixes. On choisit de préférence l’exposition au midi, inclinée au levant, de manière que le soleil frappe sur le mur en plein le matin, et glisse obliquement dans le milieu de la journée, lorsque la trop grande chaleur brûlerait le fruit. C’est l’absence de ces combinaisons, dont on ne trouve aucune tracedans les agronomes anciens, qui ferait principalement croireque la culture du chasselas, comme fruit, leur était inconnue.
Il n’est nulle part mention des espaliers. Ils plantaient la vigne uniformément, en quinconces assez espacés pour labourer dans les intervalles. Ils l’at-
cile à s’imprégner d’humidité, tout en retem iT la chaleur du soleil. Thomery est, en outre, abrité des
Mode employé pour la récolte et le transport du chasselas.
vents dangereux du nord et du couchant par de hautes collines qui dominent ses espaliers. Quant au
Le Mail, marché pour la \ ente du chassela