CHAPITRE XV. — LES HALLES ET MARCHÉS (Suite
Irait, année commune ; cela parait énorme à la première vue, et cependant, en moyenne, c’est, à peine si chaque Parisien en mange deux livres dans l’année.
Après le goût, l’odorat.
Voici maintenant le plus gai et le plus charmant des marchés, le marché aux Fleurs. La tout est frais, tout est éclatant , tout est gi acieux , tout exhale un délicieux parfum. C’est sur le quai aux Fleurs que la joyeuse grisette du quartier latin vient chercher le vase de réséda ou de violettes qu’elle place sur la fenêtre de l’étudiant; que l’ouvrière laborieuse vient choisir la fleur préférée qui doit égayer sa mansarde; que le mari attentionné fait emplette du fastueux dahlia, offrande destinée à célébrer la fête de sa femme. Ici, les visages des chalands offrent encore un reflet de la marchandise qu'ils convoitent, ils sont riants, ouverts, épanouis.
Mais nous vivons dans le siècle de la concurrence : le vieux et respectable bazar de la flore parisienne, autrefois sans rival, voyait accourir de tous les points de la capitale, a pied, en omnibus, en fiacres, en équipages, tous les fidèles adorateurs de la florissante déesse ; pas un salon, pas une chambrette qui ne tirât du quai aux Fleurs son atmosphère suave et embaumée.
Aujourd hui le quai aux Fleurs règne encore, mais il ne règne pas seul; deux autres marchés se partagent son odorante couronne: 1 un étale ses gracieuses richesses dans le quartier de la Chaussée-d'Antin , et déroule aux pieds de la Madeleine son merveilleux tapis aux mille couleurs, aux mille parfums , c est le marché aristocratique par excellence; l’autre, plus modeste, mais plus animé, improvise chaque semaine un ravissant parterre autour des cascades du Château-d’Eau, à l’extrémité du boulevard Saint-Martin. C’est là que le fantassin sentimental offre à la payse
le classique vase de giroflée; c’est là qu’accourent de tous les ateliers d’alentour des troupes rieuses de folâtres ouvrières; l’actrice du boulevard, en négligé du matin, s y promène comme dans son jardin, et vient choisir les fleurs favorites dont elle emplira les vases de sa cheminée et la jardinière en bois de rose de son boudoir.
Le goût des fleurs va chaque jour se propageant en France, depuis quelques années; mais nous n’avons pas encore pour ces plantes embaumées la même passion que nos voisins d’outre-mer.
On cite quelques belles serres dans les environs de Paris ; mais l’aspect des serres d’Angleterre est bien autrement merveilleux. Nous n’avons rien chez nous qui puisse se comparer à cette richesse floréale. Les plantes de l'Inde, du Japon, de la Chine, des plus extravagants pays, s’offrent au regard ébloui, et tout cela brille, resplendit, s’enlace, se confond et éclate comme un feu d’artifice. Les serres de Kew- Gardens, près de Londres, sont au-dessus de toute description. Le duc de Richemont, le duc de Dé¬
tachaient sur des échalas de sept pieds de haut, et Caton et Pline recommandent également de la faire monter le plus haut possible dans les arbres. Il est vrai que ce n’était pas la méthode grecque, à en juger par cette plaisanterie de Cynéas, l’ambassadeur de Pyrrhus, qui, peu flatté, à ce qu’il paraît, du bouquet des vins italiens, s’écria : « Je ne m’étonne pas qu’on ait ici de si méchants vins, puisqu’on y pend au gibet la vigne qui les produit. »
Nous ne ferons pas un cours complet de la culture du chasselas. A quoi bon'? Le Parisien se contente de manger négligemment, à son dessert, la grappe dorée, sans songer à tout ce qu’elle a coûté de peines, de travaux, de veilles, pour arriver à ce degré de perfection. D’abord, cinq années improductives de labours, tailles, fumures, ébourgeonnements, binages, etc. , ensuite de recherches incessantes pour la destruction d’insectes, presque invisibles souvent, qui menacent la vigne: le ver blanc, qui attaque les racines; l’urbé, l’arpenteur, qui dévorent le bouton; la chenille du sphinx, qui détruit la grappe en fleurs; le colimaçon, qui ronge le fruit, et puis les oiseaux vendangeurs, qui le ravagent.
Enfin, le fruit si bien protégé est venu à terme. On tourne et on retourne la grappe pour la présenter adroitement au soleil. On la couvre et on la découvre alternativement pour que les rayons la dorent sans la brûler. On enlève avec des ciseaux, fabriqués exprès pour cet office, les grains qui refusent de mûrir ou que la pluie a tachés. Tout est prêt. On cueille alors cette grappe surveillée depuis si longtemps; on lui fait subir un nouvel examen et on l’emballe, à l’aide de fougère, avec un soin minutieux, dans des paniers de deux kilogrammes. Cette industrie de l’emballage du chasselas a tellement dépeuplé de fougère les environs de Fontainebleau, que c’est à plus de vingt-cinq lieues de cette ville qu’il faut maintenant aller cueillir cette plante. Enfin, on emporte la récolte dans des hottes spéciales, et on l’expédie vers le centre de toutes les gourmandises, vers Paris.
Pour ce trajet, les cultivateurs s’associent au nombre de huit ou dix , et forment une de ces sociétés qui, dans le pays, s’appellent courbes. La courbe loue un bateau et y empile avec art de quinze cents à deux mille paniers. On voit quelquefois dans la même soirée soixante ou quatre-vingts bateaux descendre la Seine. Quatre des associés dirigent le bateau, qui part de Thomery de cinq à six heures du soir et arrive au port du Mail de sept à huit heures du matin, après avoir parcouru quatrevingts kilomètres pendant la nuit. Le chasselas débarqué sur le quai est acheté en gros, revendu en détail, et Paris le consomme.
Or, le Gargantua parisien, après avoir grapillé à
son dessert deux cent mille kilogrammes de raisin de vigne, dévore en outre, à chaque saison, sept cent
cinquante mille kilogrammes environ de chasselas, dont la plus grande partie, renfermée dans plus de
Le jardin de l’ouvrière.
trois cent mille paniers, venant de Fontainebleau, s’accumule annuellement sur le quai du Mail.
Vue du Marché aux fleurs du Château-d’Eau.
En somme, la vigne des environs de Paris met sur la table de la capitale deux millions de livres de
15 Cent. LA LIVRAISON. — 39e Livr.
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vonshire, et bien d’autres grands seigneurs britanniques ont fait construire des serres assez vastes pour pouvoir s’y promener à cheval ou en calèche, quand la pluie ne leur permet pas de parcourir leurs parcs.
Pour comprendre ces magnificences ignorées du continent, il faut connaître le goût décidé des Anglais pour les fleurs. A Londres, il n’est pas une maison aristocratique qui ne soit tapissée de fleurs de la base au sommet. On monte au premier étage au milieu de caisses d’orangers, de grenadiers, d’hortensias et de plantes des tropiques; des géraniums sur tous les balcons; des fleurs dans le salon, dans la salle à manger, dans e parloir, dans le vestibule, des fleurs partout. Chacun de ces splendides hôtels est un jardin couvert. Il en est de même dans les petites maisons de la classe bourgeoise. Là, vous verriez aussi des serres de fruits merveilleux; vous vous promèneriez au milieu des ananas, des pastèques, des poires magnifiques, des raisins splendides, le dessert de Lucullus, le jour où il invitait le grand Pompée, ou tout autre gentilhomme romain, à dîner dans la salle d’Apollon.
« Vous avez de l’engrais excellent, disais-je un jour à un Anglais. — Oui, me répondit-il: nous limons nos terres avec des guinées. » O puissance créatrice de l’or ! Comment voulez-vous que ce peuple anglais puisse croire à un autre dieu qu’à la livre sterling?
Notre engrais, à nous autres Français, est moins précieux. Cependant le goût des fleurs, qui se développe, depuis quelque temps surtout, dans toutes les classes de la population parisienne, nous fait espérer que nous arriverons, avec moins de sacrifices que nos voisins, à des résultats aussi beaux que ceux qu’ils obtiennent.
Un journal disait dernièrement que le commerce des fleurs, à Paris, s’élevait chaque année à une dizaine de millions : c’est déjà quelque chose.
Une des industries qui vivent du marché aux Fleurs, c’est celle du porteur-commissionnaire, lequel emboîte
est parvenu à obtenir la faveur de porter un pot sous chaque bras. C’est le messager ordinaire de Flore, à raison de cinquante centimes la course.
On a souvent demandé ce que deviennent les vieilles lunes; l’Académie des sciences n’a jamais daigné répondre à cette question. Ne pourrait-on pas demander aussi ce que deviennent les vieux bouquets?
Hélas ! ces fleurs si brillantes qui s’étalaient hier sur les consoles ou dans les jardinières rustiques, ces fleurs ont été jetées au coin de la borne ! Demandez à cette actrice qui reçoit des bouquets à son lever, des bouquets à son coucher, combien de fleurs elle effeuille chaque jour? Voici la fossoyeuse, un bouquet de l’a- ^ vant-veille, celle-ci qui spécule sur le retour des | choses d’ici-bas. Elle se plaint que le coton ait i remplacé la toile. Elle trouve la société bien changée depuis la dernière révolution. Que trouve-t-elle encore, la malheureuse? Le bouquet de la veille , qu’elle écarte avec mépris et colère comme s’il lui rappelait qu’elle-même, autrefois, en a reçu ou en a vendu. Elle dédaigne de recueillir dans le Capliarnaüm oii elle porte sa fortune ces fleurs dont on ne saurait même pas faire du papier pour le Journal il' horticulture.
C’est donc l’ignoble tombereau qui portera ce bouquet où il porte toute chose,
Même la feuille de rose Kl la feuille de laurier.
Toutes les fleurs parisiennes ne finissent pas ainsi; il en est un grand nombre qui, après avoir vécu l’espace d’un matin, s’étiolent dans la misère et périssent à l' hôpital.
Le marché aux fleurs est moins un marché qu’une promenade. Nous l’examinerons à ce dernier point de vue quand nous parlerons des grandes fêtes, oii il se fait une terrible consommation de pots de fleurs et de bouquets. 11 se vend plus de fleurs le jour de la Sainte-Marie, par exemple, que dans les vingt premiers jours du printemps.
Le porteur-commissionnaire.
le pas derrière tout promeneur ou toute promeneuse, et ne nnitte la nersonne ou’il poursuit nue lorsqu’il
Le bouquit du lendemain.
Le bouquet de la veille.