LES HALLES ET
MARCHÉS (Suite).
animaux soumis à l’épreuve de leurs forces, pour entraîner de lourds fardeaux. Ceux auxquels on ne demande que de la vitesse font leurs preuves dans la promenade principale.
Tel est, dans toute sa simplicité, le théâtre de tant de tromperies et de subterfuges; le lieu où il se dépense plus de ressources d’invention qu'il n’eu faudrait pour tous les drames du boulevard, où il se débite plus de paroles en l’air, plus de propos trompeurs et plus de serments que dans toutes les assemblées politiques.
Arrivons maintenant, et glissons-nous incognito, un jour de marché, au milieu de cette foule affairée, qui va, vient, s’interpelle, échange des propositions, des ( ris, des jurons, et se mêle au milieu des chevaux qui piaffent, galopent, s’essoufflent à l’envi. Voici venir un honnête épicier retiré qui veut acheter un cheval. On devine tout de suite son faible :
deux ou trois maquignons le circonviennent, et ne le lâcheront pas qu’il n’ait, topé pour l’acquisition d’une bête fourbue, édentée, efflanquée, qui ne tient sur ses jambes que grâce à une double ration d’avoine ou à l’action excitante du poivre long appliqué sous la
Pour un cheval d 'homme aisé.
queue. Nul n’est, adroit comme un de ces commerçants équivoques pour déguiser un animal, le faire paraître tout à son avantage, et le rendre absolument méconnaissable. Un particulier ayant, sans doute dans un moment de gène, vendu son cheval, vint au maris Cent. LA LIVRAISON. — 40e Livr.
ché, quelques mois après, faire l’emplette d’un autre ; on lui fit accepter l’animal dont il s’était, défait, bien entendu avec les intérêts et le profit légitime du vendeur. Plus tard, l’honnête acquéreur retourna auprès
vente d’un cheval.
de son marchand, désireux à toute force de ravoir son ancien cheval, afin de l’appareiller avec le nouveau.
On remplirait un volume de toutes les rubriques, tromperies, et, tranchons le mot, les friponneries qui accompagnent le commerce des chevaux. Les anciens, qui avaient donné Mercure pour patron aussi bien aux marchands qu’aux voleurs, ne se sont pas doutés que cette épigramme traverserait les siècles et les religions, en conservant toute sa justesse. Comme ces honorables industriels sur qui le limier de la rue de Jérusalem a les yeux ouverts, les maquignons ne parlent guère entre eux qu’une sorte d’argot dont tous les termes appartiennent, ou peu s’en faut, au dictionnaire de l’Académie; mais les termes en sont employés avec une signification détournée ou allégorique, de manière à empêcher que les profanes, c’està-dire les dupes, ne se tiennent au courant de la conversation. Si vous entendez dire : « Tel cheval a besoin de coco, » soyez sûr que l’animal est poussif, sans force, à bout et hors d’âge; s’il a du brillant, de l’apparence, c’est un éclat factice et momentané, produit par quelque stimulant énergique. « Cette bête est mariée avec une borne, » méfiez-vous encore^ le cheval qu’on vous offre se couche ou s’abat à chaque instant. Le Parisien est l’animal qu’on n'a pu vendre à aucun prix ; en d’autres termes , le rossignol du maquignonnage. En voilà un autre des plus pacifiques; méfiez-vous encore, car c'est peut-être à l’opium qu’il doit cette tranquillité inaccoutumée. Quelquefois le maquignon, surtout s’il s'aperçoit que l’acheteur appartient à la race taillable et corvéable à merci des badauds, s’amuse à parler par termes équivoques avec un sien compère ; ou bien il vous jure ses grands dieux de la sincérité de ses paroles, et dit en effet, la vérité, sûr qu’elle ne sera pas comprise. Tel fut ce héros du genre, qu’on obligea de s’engager à être véridique, sous peine de résiliation du marché. — « Le cheval n’a-t-il aucun défaut? — Il boite et mange bien. » Sur cette assurance, et comme l’appétit d’un cheval sert de garantie pour sa force, on l’achète : le cheval était boiteux. — Une vieille histoire.
A côté de l’estimable commerçant retiré dont vous voyez ici la silhouette, un autre marché, de nature différente, est sur le point de se conclure. Voici , entre les griffes des Judas du boulevard de l’Hôpital, un fils de famille, un de ces jeunes gens
Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.
qu’on nous dépeint dans leur fringant équipage, menant joyeuse vie, et qui ne mettent, avec leur élégant tilbury, qu’une distance de trois mois entre la rue de Provence et la rue de Clichy. Jadis ces jeunes
lions se rendaient aux mystérieuses écuries de halte échelonnées sur la route d’Angleterre : là , messieurs les marchands de haute volée les conduisaient auprès des étalons et des coureurs tout frais débarqués. Enchanté d’avoir la primeur, et de choisir de la première main au milieu de ces coursiers incomparables , l’innocent dandy payait des prix fous pour avoir un cheval orné de fers à l’anglaise, et d’une généalogie remontant tout droit au fameux Godolphin, le père authentique de tous les pur-sang du Royaume- Uni. Qu’arrivait-il de cet excès de confiance? Le héros inconnu faisait son entrée au Champ de Mars; il apparaissait dans la lice, après un entraînement préalable et des frais énormes de jockey, d’éleveur , de haras, que sais-je... puis il arrivait le dernier! Pour comble de malheur, sa robe déteignait sous la sueur, et le maître désolé reconnaissait, quoi? son ancienne monture, mise au rebut, et vendue à vil prix l’année précé-
Pour un cheval de luxe.
dente. L’animal, refusé à tout prix et devenu Parisien par l’entêtement des acheteurs qui s’obstinaient à ne pas en donner six ou sept cents francs , avait dû être transformé en Anglais tout fraîchement débarqué, et, comme tel, vendu quelques mille francs. IIIS-
LaRIS. TYP. DE FI RM IX DTDOT, 56, RUE JACOB. 20 C. par la poste.
trait par cotte fâcheuse expérience, notre amateur a voulu tâter du marché aux Chevaux ; pour plus de sûreté, il amène avec lui un connaisseur, un ami , pour tout dire, le vétérinaire. Malheureusement, il existe de par le monde un vieux proverbe qui prétend que les loups ne se mangent pas entre eux. Avant de dire son avis, après 1 inspection des dents de la bête, par exemple, le vétérinaire cligne de l’œil; si le maqui-
il va tourner la meule ou traîner les chariots, remplissant ainsi, moyennant une pitance assez maigre pour mettre à découvert sa misérable charpente, les fonctions d’un moteur faible mais économique.
gnon répond par un clignement analogue.
il s’engage à payer un pour-boire. Autant de clignements échangés, autant de sommes convenues d’avance, que le marchand du cheval promet au compère, si celui-ci fait réussir le marché. 11 valait autant s’exposer à acheter un Parisien mêlé aux enfants d’Albion.
Duper l’acheteur n’est cependant pas toujours une besogne si facile. On ne voit pas uniquement, au marché aux Chevaux, une population de sport men ignorants, qui font aujourd'hui une mode ridicule du turf, du sport, du steeple- chose, du handicap, et autres importations britanniques aussi étrangères à nos mœurs que la boxe ou les combats de coqs ou de chiens contre des rats. Indépendamment des lions à tous crins qui veulent ajouter à leurs charmes naturels et factices l’ornement d'un coursier splendide ou d’un cheval brillant qui traîne leur tilbury, les maquignons ont affaire soit a des gens rompus aux ruses du commerce en général, soit à des confrères qui viennent incognito à la recherche d’une bonne fortune hippique.
Bien que peuplé de Limousins et de Normands, avec quelques échantillons des espèces que nourrit le midi de la France, le marché aux Chevaux fournit aux écuries aristocratiques, par voie indirecte il est vrai , un nombre considérable de pur-sang arabes ou anglais: il a été déjà question, dans ce chapitre, des transformations et des déguisements nécessaires pour arriver à ce résultat éminemment honnête et moral.
Il faut observer qu’en général les acheteurs, quels qu’ils soient, malgré les déboires et les tromperies de toute espèce, préfèrent s’adresser aux éleveurs, et que les éleveurs, sûrs d’avoir un débouché direct de leurs meilleurs chevaux , n’envoient le mardi et le samedi, jours de marché, que les bêtes de rebut. On y trouve également les chevaux usés par les dévorantes compagnies d’omnibus : car, lorsqu’un cheval a trottiné deux ou trois ans sur le pavé ou le macadam, traînant après lui cette lourde embarcation en tôle qui charrie dix-huit ou dix-neuf personnes, il quitte le service fourbu, éreinté, la bouche brisée. Les tiacres envoient là aussi leurs invalides; les écuries d’amateurs et de bourgeois, leurs chevaux hors d’âge ou malades de maladies incurables. En un mot, le boulevard de l’Hôpital sert de dernière station dans la carrière active du cheval, avant qu’il arrive au terme de ses pompes et de ses misères, l’abattoir. Quand il passe au marché, sauf les quelques exceptions précitées, le cheval n’a plus guère pour acquéreurs que des fabricants sur une petite échelle, dont
Pour un cheval de labour.
Un autre côté du marché aux Chevaux, assez pittoresque pour l’animation et l’imprévu des physionomies, c’est le point de vue offert par l’hémicycle destiné aux chevaux de trait. Les habitués ne sont plus des dandys sur le déclin et des marchands cherchant
paysans, c’est-à-dire vendeurs et acheteurs, sont de même force : on peut dire, comme dans le proverbe, A trompeur, trompeur et demi. Les paysans des environs viennent s’y fournir de bêtes pour le labour ou bien pour le service de leurs pesantes charrettes : et chacun connaît combien le paysan est retors et madré sous son apparence rustique; à quel point il se montre défiant et y voit clair, quand son intérêt est en jeu. 11 n’a pas besoin d’études préliminaires sur les diverses races hippiques, sur leur physionomie propre et leurs croisements : il n’a jamais vu, jamais entendu parler de steeplechase et autres exercices destinés à l’amélioration de la race: néanmoins soyez sûr que si on lui offre un animal fourbu ou faible des jambes, malgré toute l’éloquence et les protestations du vendeur, il saura trèsbien le laisser de coté. S il se présente aucontraire un cheval fort d encolure, bien planté, lourd et massif de formes, c’est sur lui qu’il va jeter son dévolu. Mais ne croyez pas qu’il laisse trop paraître sa préférence . il ne suffit pas pour lui d’avoir un bon cheval, il faut encore l’acquérir au meilleur marché possible. Aussi va-t-il 1 examiner de la tête aux pieds, compter, énumérer tous les défauts et tous les vices imaginables dont il pourrait être affligé ; regarder avec soin sa bouche , se plaindre qu’elle a 1 air fatigué, dire que les dents marquent à peine, que 1 animal doit être ombrageux , etc., etc. Comme contraste, le maquignon s’extasie sur les perfections île sa marchandise : c’est un Limousin, un Normand sans égal, jeune, sobre, robuste, habitué au travail et à la vie dure des champs. 11 est certain que si l’animal ainsi mis sur la sellette conserve la moindre parenté avec cette race de coursiers philosophes que visita jadis Gulliver, il doit se faire une singulière idée de l'espèce humaine, à laquelle l’ont soumis les injustices du sort. Heureusement pour nous qu’il ne reste pas longtemps livré à ses réflexions : on l’attelle à une charrette, puis l’acheteur et les voisins se mettent à caler et à retenir les roues, afin d’évaluer sa force • on l’oblige à courir, à s ar¬
rêter, a traîner des poids considérables ; et quand toutes les épreuves sont terminées, le propriétaire l’emmène, en échange de quelques vieux louis d’or t de quelques vieilles pias-
Kssai (Tun cheval de trait.
à refaire leurs collègues ; on n’y voit pas d’anciens pur-sang, précipités par l’inconstance de la fortune jusqu’à ce dernier terme de l’abaissement, ni des chevaux grossièrement parés et déguisés pour séduire l’œil d’un acheteur inexpérimenté. Ici, maquignons et
très et pistoles, c’est-àdire pièces de cent sous, mises depuis longtemps en réserve pour l’acquisition, et longtemps regrettées ensuite. On conclut ordij nairement ces sortes de
1 marchés le verre en main,
dans quelqu’un des cabarets qui bordent le boulevard : il parait, au dire des intrépides flâneurs pour lesquels Paris a si peu de secrets et qui nous fournissent tant de précieux matériaux, que les cerises à l’eau-de-vie obtiennent la préférence. Un cheval ne serait pas bien vendu si le maquignon n’avait fait a son client la politesse de lui offrir un de ces fruits dont la consommation augmente considérablement depuis un an ou deux à Paris.
Le marché aux Chevaux, comme on doit bien le
nresmner
oc voit imère nue des pur-sang français