LES CANOTIERS
Bercy.
Les embarcations du moyen âge. — Les loups d’eau douce. — Les touristes maritimes. — Les yachts de Londres. — A quoi tient la paix . ’ “T 'i>M,'.rc„le — < (militions du canotage. — Les yoles. — Les péniches. — Les gigs. — Les cullers. — Les lougres. — Les goélettes. — Une. pirogue
du "baleinièVe^ntreParis et Saint-cloûd . - Les naufrages'. - La jeunesse dorée du canotage. - Argot maritime. - Les grandes panathénées. - La taverne des canotiers.
- Le canotier. — Une tempête dans un verre d’eau.
-Les sobriquets.
Nous allons descendre, si le lecteur veut bien le permettre, la Seine à partir de Bercy jusqu’à la barrière des Bons-Hommes ; c’est ainsi que l’on fait à Londres, quand on veut admirer les monuments qui s’étendent de London Uridyc jusqu’à Greenwich. Les bateaux à vapeur, ces hirondelles de la Tamise, volent dans tous les sens, et transportent le visiteur, comme par enchantement, d’une extrémité a l’autre de l’immense métropole. Nous n’avons pas, nous, de pyroscaphe à notre service; mais un simple canot, voguant à la dérive, nous permettra mieux de contempler ces bords fleuris oii ont poussé les moellons et la pierre de taille.
Et d’abord, avant de dire ce qu'est Bercy, parlons tout de suite du canotier. Qu’est-ce qu’un canotier? Un homme appartenant à la vie réelle? une abstraction ou un type de carnaval? Adressez-vous aux grands et aux petits dictionnaires, tous vous donneront une définition dans le genre de celle-ci : un canotier est un homme qui fait partie de l’équipage d’un canot. Autant vaudrait dire que tout homme armé d’une carabine est un carabinier.
Depuis un temps immémorial, les habitants de Paris se croient doués d’une aptitude singulière à conduire une barque sur les Ilots et à braver les efforts tle la tempête. C’est pour eux qu’a été créé ce proverbe : Une tempête dans un verre d’eau. Quand les Normands arrivèrent sous les murs de Lutèce, dans leurs grossières pirogues
groupes d’écoliers. Les nautonniers qui tenaient l’aviron ou le gouvernail étaient les canotiers de ces siècles-là.
Le canotage n'est donc pas précisément une science nouvelle; cetle passion pour la vie aventureuse qu’on mène entre le pont de Bercy et le pont de Chaton n’est donc pas un trait particulier de notre époque,
ils
aperçurent une nuée de bateaux de toutes formes qui fuyaient devant eux. Plus tard, durant les jours poétiques et sombres du moyen âge, la Seine était couverte d’embarcations couronnées de feuillage, qui allaient jeter sur la rive de l’ile de la Gourdaine ou de l'ile aux Treilles des couples d’amoureux ou des
Un canotier à terre.
elle appartient aux instincts du Parisien de tous les temps.
Néanmoins le nombre des canotiers s’accroît si rapidement depuis quelques années, les mœurs et les allures de ces loups d’eau douce, comme ils s’appellent eux-mêmes dans leur pittoresque et orgueilleux langage, subissent de telles transformations,
que, malgré les descriptions qui ont déjà été faites, nous croyons devoir recommencer de plus belle. 11 est temps que tous les Français soient initiés aux secrets de la vie orageuse des canotiers parisiens.
Londres compte plusieurs clubs dont les membres possèdent en commun ou individuellement des yachts somptueux avec lesquels ils vont croiser dans la Manche, dans le canal Saint-Georges , dans le petit ou dans le grand Minch; abordant tour à tour sur les côtes de Jersey, de l’ile de Man, des Hébrides ou des Orcades. Munis de toutes les ressources que procure l’argent, ces hardis touristes cherchent sur la mer des émotions qu’on ne rencontre guère plus souvent sur le pavé du West-End que sur l’asphalte du boulevard italien. Ils découvrent des îles où ils renouvellent l’histoire de Robinson. Ils boivent du vin de Champagne sur le rocher battu par les flots, et tirent des aigles sur les rivages déserts. Leurs blondes et frêles compagnes supportent parfaitement le mal de mer. La patrie de l’Anglais et de l’Anglaise est partout où il y a une goutte d’eau. Quand un lord sent l’approche de cet invisible ennemi qui s’appelle le spleen, il abandonne son château ou son palais , et se confie au coursier à la crinière d’écume. Les trois ou quatre hommes d’équipage vivent toujours à bord du yacht, occupés à frotter, à cirer le pont qui brille comme un miroir. Où veut, aller sa seigneurie? demande le pilote. — A Naples, à Athènes, à Pétersbourg, à Constantinople? Et aussitôt le yacht bondit sous le gouvernail comme le cheval sous l’éperon. Dans l’espace de quelques mois le propriétaire de la frêle embarcation a touché barre aux quatre coins de l'Europe. Où qu’il aille, il dort sous le pavillon de sa patrie. Il emmène sa famille, ses domestiques, ses
cuisiniers dans son palais flottant; un palais qui ne coûte guère annuellement que cinquante mille écus d’entretien. On comprend cet orgueil de la nation britannique qui voit l’Angleterre partout où l’Océan promène ses vagues sous le soleil. Ce que l’on comprend moins , c’est que ce peuple pérégrinateur reste immobilisé dans ses idées, dans ses mœurs, et cuirassé dans ses préjugés. Comme il en est parti, il revient à son nid battu par les flots : on dirait que l’Anglais passe à travers toutes les nations enveloppé