CHAPITRE LV. — LES ECOLES
'rétablissement : c’est, d’un côté, Valentin Haiïy enseignant le travail à ses élèves, de l’autre, une institutrice donnant des leçons aux jeunes fdles aveugles, et, au milieu, la Religion les encourageant tous deux. Les dispositions intérieures du local ont été combinées de mainière à isoler les fdles Ides garçons, et les uns comme les autres trouvent les mêmes commodités, les mêmes dispositions dans la partie qui leur est affectée. Le (bâtiment du milieu, formant la séparation des deux quartiers, n’a de commun que la chapelle qui se trouve au premier étage. Les garçons sont placés dans l’aile de droite, et les fdles dans jl'aile de gauche au rezde-chaussée; à l’entrée sont, des deux côtés, des réfectoires garnis de tables de marbre posées I sur des trépieds en fonte fort élégamment ouvragés; les cuisines se trouvent. derrière, et, dans le fond, les salles de bains disposées de manière à servir à la fois trente- deux bains de corps et trente - deux bains de pieds. Le puits de Grenelle fournit à tous les besoins de l’établissement, et son eau y arrive conservant encore une température assez élevée.
A droite et à gauche
sont les salles de récréation. Les salles de classe et d’étude sont au premier étage, au-dessus de ces dernières; à leur extrémité, sur le boulevard, les salles de conférence, entre lesquelles se trouve. celle du conseil. L’appartement du directeur est à côté, dans le pavillon de droite, et celui de la première institutrice dans le pavillon de gauche.
La chapelle se trouve, ainsi que nous l’avons dit, dans le bâtiment du milieu; elle est des ordres ionique et corinthien combinés ensemble ; la nef est soutenue par vingt- quatre colonnes , dont quatre en marbre plein et les autres en stuc; le plafond des bas - côtés est coupé par des cais- I sons, décoré uniformément par des peintures de fan- | taisie. Le grand plafond est orné
de rosaces dorées qui produisent un très-bel effet. Des inscriptions renfermées dans des médaillons régnant au pourtour relatent les phases successives de l’institution. Le monument est de forme demi-circu¬
laire, terminé en calotte ; l’autel est placé au fond contre le mur, dans lequel est ménagée une niche pour le tabernacle. Des tribunes sont élevées de chaque côté, et se prolongent d’un bout à l’autre de
Inauguration de l’établissement actuel des Jeunes-Aveugles.
la nef ; les dispositions intérieures ont été prises de manière à pouvoir couper le vaisseau en deux parties par une cloison mobile placée à l’origine de l’hémicycle, et ménageant en avant une grande salle d’exercice pour les élèves. L’appartement de l’aumônier
Le gymnase.
est contigu à la chapelle. Le deuxième étage est composé , dans les deux quartiers, de vastes salles servant de dortoirs, de logements pour le médecin, l’agent comptable , etc,. ; le logement des sœurs est
au troisième étage, entre l’infirmerie des garçons et celle des filles, à côté desquelles se trouvent d’autres salles de bains pour les malades et un promehoir pour les convalescents. Les archives sont placées
sur la chapelle, au bout d’un grand dortoir supplémentaire. Viennent ensuite les logements des professeurs, des divers employés de l’établissement, et les ateliers. En résumé, rien n’a été négligé dans le nouvel édifice pour conserver la santé et assurer le bien être des hôtes infortunés qu’il a reçus :
ils y ont trouvé un air pur, des logements vas- .
tes et sains, de beaux jardins où ils peuvent sé livrer à des exercices gymnastiques, et enfin une distribution commode et parfaitement entendue.
Toutes les personnes qui sont admises à visiter cet utile établissement rendent, en sortant, hommage à l’habile et consciencieux architecte qui a dressé les plans et dirigé les travaux de cette construction. En trois années, il est parvenu à la mener h fin. parce qu’il a su en même temps se renfermer dans ses devis et nè pas dépasser le chiffre de dépense qu’il avait annoncé. 11 n’a donc pas eu de crédit supplémentaire à demander et à attendre ;• il na donc pas laissé le temps à l’administration supérieure de changer successivement vingt fois d’avis; enfin, il a su éviter tous les inconvénients et tous les scandales qu’on a signalés dans une foule d’autres* travaux
publics. Cet artiste éminent et honnête homme est M. Philippon.
On lui a demandé un édifice qui pût recevoir nonseulement les élèves gratuits, dont le nombre est porté à, cent vingt, mais au besoin , pour faire face aux éventualités d’augmentation nouvelle du chiffré des boursiers comme du nombre des élèves payants, un total de trois cents jeunes gens. V.
Philippon a fait ce qu’on lui a demandé. Il ne s’est pas borné à construire un établissement
salubre pour remplacer celui de la rue Saint-Victor, qui ne l’était guère; on a voulu un collège, non pas un de ces tristes, humides et froids couvents dé-
15 Cent. LA LIVRAISON. — 149'' ET 1501’ Livr
Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60
PARIS. TYP. DE FIRMIN DIDOT, 5C, RUE JACOB. ^0 C. par la poste
1 VH
TABLEAU UE PAHIS.
le seront probablement encore, mais un collège bien ciré, bien chauffé, bien illuminé, cpii fit enfin dans les établissements d’éducation et de bienfaisance une véritable révolution. Ce programme a été admirablement exécuté.
Mais maintenant que nous avons rendu pleine justice à l’artiste , nous sera-t-il permis de penser et de dire que le parti qu’on a pris et que l’on suit ne nous parait pas le meilleur de tous? D’après les calculs de M. Dufau, il y a en France de trente-six à quarante mille aveugles. Vous construisez un hôtel oii vous pourrez en recevoir trois cents de l'âge de dix à quatorze ans qui pourront y demeurer huit années. C’est une population qui se renouvellera bien lentement et qui est dans une proportion bien minime avec le chiffre de tous les êtres qui naissent affligés de cette même infirmité. Nous voudrions, et nous croyons ce vœu tout à fait exécutable, nous voudrions que tout enfant aveugle-né de parents pauvres fût admis de droit et gratuitement dans cet établissement, y reçût une instruction sommaire, et y apprit un métier; que, cela fait, il fût immédiatement rendu à sa famille et fit place à un autre infortuné. Nous ne croyons pas que cela entraînât l’État à des dépenses bien lourdes pour le budget , dépenses que nous regarderions comme l’acquit d’une dette sacrée envers le malheur. 11 ne faut pas le dissimuler, ce n’est pas plus le travail manuel qui domine dans l’éducation donnée à ces enfants que ce ne sont les ateliers qui tiennent la plus grande part de l’édifice de M. Philippon. L’enseignement y est triple : l’enseignement intellectuel , musical et industriel. Tous les élèves reçoivent l’instruction primaire, c’est fort bien; maison donne l’instruction supérieure à tous ceux qui ne sont pas d’une intelligence absolument rebelle, et nous pensons que les élèves payants et les boursiers annonçant des facultés exceptionnelles devraient être seuls admis à ces cours. Nous avons lu dans un des médaillons qui régnent au pourtour de la chapelle l’inscription suivante : «Paingeon, ancien élève de l’Institution et lauréat du concours général, est nommé professeur de mathématiques au lycée d’Angers. » C’est sans aucun doute un fort honorable souvenir pour l’établissement; mais nous avons vainement cherché la mention de quelque succès du même genre dans l’industiie. La musique instrumentale ne nous parait pas de même devoir être enseignée qu’à ceux des élèves gratuits qui annoncent pouvoir y trouver par leurs dispositions toutes particulières un moyen d’existence. Quant aux professions, concenlrez-y presque entièrement l’attention et les efforts des enfants. Déjà vous avez reconnu que les garçons pouvaient être utilement appliqués au tressage des chaussons et des nattes, au tour et à l’ébenisterie , à la brosserie, au tissage de la toile et du molleton, à la vannerie ; et les filles au filet, aux dessous de lampe, au rempaillage; déjà aussi la maison et les hospices sont fournis d’un certain nombre d’objets dus à leur travail. Faites qu’ils s’adonnent presque tous et presque uniquement à certains travaux manuels; élargissez encore le cercle des professions auxquelles ils ont été jusqu’ici reconnus applicables; la construction que vous venez d’édifier demeurera le collège de l’Institution, et M. Philippon vous construira une école d’arts et métiers qui la complétera bien utilement.
Déjà s’est formée une société de patronage pour les aveugles travailleurs qui a ouvert des ateliers où elle les reçoit et les fait travailler pour son compte. File les loge et les nourrit , et en échange leur demande des produits dont la valeur atteigne 1 franc 25 centimes. Lorsque la journée a été plus productive, l’excédant est acquis à l’aveugle. Nous n’hésitons pas à croire que mettre ainsi tous les aveugles-nés en position d'aborder ces ateliers et d’v assurer leur existence , est une tache plus vaste sans doute , mais aussi plus utile dans ses résultats que celle de fournir quelques bacheliers de plus aux examens de l'Université.
Dieu nous garde de laisser peser sur l’homme
éclairé et dévoué qui dirige cet établissement la critique que cet article renferme. Comme l’architecte, il est forcé de suivre le plan qui lui a été tracé. La révolution que nous demandons ne dépend pas d’un directeur. Elle dépendrait d’un ministre qui voudrait bien prêter à cette question l’attention qu’elle nous semble réclamer, et qui aurait auprès du pouvoir une réputation de conscience et d’études assez bien faite pour qu’elles n’hésitassent pas à lui fournir les moyens de l’opérer. Ce que nous disons des Jeunes- Aveugles, nous pourrions le dire des Sourds-Muets. Par les mesures prises et la marche suivie jusqu’à ce jour, l’État ne vient pas en aide à plus de 1,000 aveugles indigents et aveugles-nés et à plus de 800 sourds-muets. Nous avons déjà dit que l’on compte 30 à 40,000 des premiers; les seconds sont au nombre d’environ 25,000. Dans plusieurs États d’Allemagne, ils sont tous secourus. Nous croyons que le gouvernement français pourrait faire mieux encore: ce serait, à l’aide d’un sacrifice mieux entendu, de les mettre presque tous à même de n’avoir besoin de personne.
Institution des Sourds - Muets. — Il existe en France vingt -cinq mille sourds-muets et quarante mille aveugles : le nombre des écoles où ces infortunés peuvent recevoir une éducation qui les mette à même de suppléer les sens qui leur manquent, est restreint à trente-neuf, recevant environ deux mille élèves. Pourtant il n’y a pas de conquête plus désirable, pour la civilisation, que celle de ces parias de la nature : nous leur devons mieux qu’une stérile compassion, que de vaines aumônes, capables tout au plus de soutenir en eux la vie animale. Les rendre égaux de leurs frères entendants et clairvoyants, les faire participer à la vie intellectuelle et sociale, c’est une œuvre digne de fixer toute l’attention des hommes éclairés, c’est une œuvre qui doit attirer les bénédictions universelles sur l’abbé de l’Épée et sur H a ii y.
L’école des sourds-muets est actuellement située dans les bâtiments d’une ancienne communauté religieuse, entre les rues Saint-Jacques, d’Enfer et de l’abbé de l’Épée ; cet édifice n’a rien de monumental, et ne présente à l’amateur des arts qu’une chapelle assez insignifiante et qu’un petit nombre de bustes sans nulle valeur. Mais, dans un établissement de cette sorte, I architecture, la sculpture, la peinture, n’ont rien a faire; on doit s'intéresser peu aux règlements intérieurs comme aux dispositions extérieures; ce qui fixe surtout les regards et l’admiration universelle , c’est la méthode d’enseignement ellemême, la manière dont on a pu remplacer un sens par l’autre, faire comprendre à des malheureux, privés d’un organe essentiel, les idées les plus compliquées et les plus abstraites, parmi toutes les idées qui ont coutume de pénétrer jusqu’à notre intelligence par l’intermédiaire de cet organe. Kendre sensibles aux yeux les sons primitifs représentés par les lettres de l’alphabet, enseigner, sans le secours de l’ouïe, les diverses combinaisons de ces sons, et la formation des diphthongues, des syllabes et des mots, puis faire comprendre l’application des mots aux choses, telle est la première face du problème. 11 faut ensuite renverser les données, et rendre possible par le geste l'expression des idées les plus abstraites, les moins propres à être figurées. Voici, en prenant un exemple, la marche que l'on suit :
* ùi montre d abord a l’élève qu il faut instruire un objet d’un usage journalier, tel qu’une fourchette, un couteau, etc., et, en même temps, un dessin, représentant cet objet, avec le nom écrit en caractères
qui existe entre chaque chose et l’image qui la représente; sur un signe, il apporte tour à tour l'objet ou la représentation. Ensuite, on isole l'inscription, et on l’exerce à saisir également le rapport entre l’image et les caractères qui en désignent le nom. Puis le mot lui-même est décomposé en syllabes, en let¬
tres, etc.; le jeune sourd-muet, toujours mécaniquement, s’habitue à les combiner. Enfin, l’instrument précieux qu’il a enlre les mains, lui est connu tout
entier; il sent qu’il possède un moyen de communi¬
quer à ses semblables toutes ses idées, moyen bien plus précieux et bien plus rigoureux que les gestes, que la mimique la plus expressive. Peu à peu la lecture, l’écriture, par des exercices et des difficultés qui sont gradués avec un soin infini, lui deviennent familières; à force d’activité, de temps et de patience surtout, on est parvenu à faire connaître l’objet à l’élève, à lui en faire trouver le signe, à le lui faire dessiner, à écrire le nom, à lui en apprendre l’alphabet
manuel, et, à force de répétitions, à lui en faciliter
l’exécution rapide.
11 reste à lui rendre la parole. Cette expression
n’est pas littéralement exacte; car le sourd-muet ne
s’entendra pas parler, et on ne peut réussir qu’à lui faire articuler volontairement, sciemment, les voix confuses, les sons qu'il fait machinalement sortir de son gosier. Pour cela, l’instituteur épie les sons qui jaillissent par hasard de leur bouche comme l’étincelle du briquet; et que l’on ne croie pas que la bonne fortune d’entendre des voix articulées soit bien rare; malgré leur confusion, l’on remarque souvent que les voix que ces malheureux font entendre dans leurs conversations muettes sont accentuées, empreintes d’émotions vives et de sentiments tendres.
Un enfant fait entendre, par exemple, les sons a, e, et les articulations ii, et mi. Après plusieurs essais, on parvient à les lui faire répéter et prononcer distinctement. L’enfant ne sait pas encore ce qu’il possède; il ne le sent pas; cependant, quoiqu’il soit plongé dans le mutisme le plus absolu, il sentira un jour, ou plutôt il distinguera, à travers les mouvements confus de sa glotte, quand elle produit des sons et quand elle n’en produit pas; el, avec ce tact exquis naturel aux malheureux déshérités, il pourra les reproduire à volonté, et s’en servira pour appeler des entendants à distance. Tel est le premier pas, pour arriver à la possibilité de soutenir des conversations suivies.
Cependant le langage des signes est encore le plus usité entre sourds et muets ; ce langage a été régie et complété par l'adjonction d’un alphabet particulier, grâce auquel chaque lettre est représentée par le mouvement des doigts. Mais, pour la figuration rapide des idées abstraites et de celles qui s’élèvent au-dessus du niveau vulgaire de la conversation, les sourdsmuets et leurs instituteurs ont imaginé des combinaisons de signes souvent très-pittoresques et très-poétiques. En voici quelques exemples.
Demandez à un élève, sans lui donner le temps de la réflexion, de vous montrer un. Aussitôt il vous présentera sa canne, son chapeau. Vous lui ferez remarquer qu’il vous montre un objet, et non pas le nombre un, isolé, séparé de tout autre objet. Il vous montre son doigt ; même objection de votre part. Il cherche à se tirer d’embarras en traçant une ligne en l’air; mais
celte ligne ne laisse aucune trace, et fût-elle empreinte, permanente et visible sur un plan, elle finit toujours par lui prouver qu’il est impossible de vous montrer le nombre un seul, isolé d’un objet. Il est alors convaincu qu’il ne peut isoler l’abstrait du concret, et qu’il est peut-être impossible de le concevoir.
Le sourd-muet se sert du pinceau du peintre pour exprimer le rire et le pleurer. Four rire, il lui suffit de tourner les doigts plusieurs fois avec rapidité les extrémités de l’arc de la bouche vers le ciel; veut-il pleurer, il les renverse sur la terre.
Un prince, dit-on, visita la galerie de Florence, et, voyant un Amour qui pleure dans un coin du tableau, il pria 1 artiste de le faire rire. En ce temps-là, désir <lf prince était un ordre : en deux traits de pinceau, l’Amour se mit à sourire.
Si I élève imite 1 action de peindre, comme s’il avait le pinceau de la main droite, la palette au pouce gauche, et s il transporte cette opération à l’esprit, en indiquant le front et en simulant l’action de plonger