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CHAPITRE XL. — LE LONG DE LA SEINE (Suite

l'ile d’Elbe et ses dangers à Waterloo, et qui alla jusqu’à Sainte-Hélène adoucir l’infortune de son maître par une abnégation qu’on retrouverait à peine dans les siècles héroïques. — Duroc, que l’Empereur aima comme un frère, compagnon de toutes ses batailles de 1797 à 1813, jusqu’à ce qu’il tombât en Silésie avec la gloire d un soldat et le dévouement d’un ami !

On avance dans cette ombre religieuse, et, au point où la baie de la crypte commence à rendre quelque clarté, on trouve, à droite et à gauche sous un vestibule, deux grands bas-reliefs en marbre blanc, d’une exécution qui eût pu être meilleure. L’un représente le roi Louis-Philippe recevant des mains du général Bertrand l’épée de Napoléon. — L’autre montre le prince de Joinville recueillant à Sainte-Hélène, au nom de la France, la dépouille du héros, qu’il est allé chercher à travers les mers, sur l'initiative de son auguste père. On dit aujourd’hui que ces deux basreliefs doivent disparaître... Nous pensons que c’est là un bruit mal fondé; 18-48 les a respectés. D’ailleurs, arrache-t-on les feuillets de l’histoire ?

Ce vestibule franchi, on est dans la crypte, qui est circulaire. Sa profondeur au-dessous du sol du dôme est de 6 mètres; le diamètre de 53. Le centre, qui est à ciel ouvert, et bordé de la balustrade dont nous avons parlé au début , se développe sur 1 3 mètres. Le reste du diamètre général est sous le parvis supérieur et forme portique.

Ce parvis est supporté par douze pilastres en marbre blanc de Carrare, d’un seul bloc, et offrant chacun une figure colossale tenant en mains les symboles des principales victoires de l’empereur. Ces Génies, ces Victoires sont les dernières grandes œuvres de Pradier, mort avant l’inauguration qui lui fera un si grand et posthume honneur. Ces douze figures ont le regard tourné vers le cercueil qu’on élève à cette heure au centre de la crypte.

Ce sarcophage est d’un granit rouge antique de Finlande, plus dur et d’un grain plus fin que celui d’Afrique, matière superbe, faite pour braver les siècles, et qu’a découverte M. de Montferrand, architecte du czar, qui en a fait des colonnes au temple de Saint-Isaac, à Pétersbourg. Cette précieuse et belle matière était inconnue chez nous. L’idée de son appropriation appartient à M. Visconti. Le cercueil a -i mètres de long sur 5 de large, et i mètres centimètres de haut. Il est formé de quatre blocs : la cuve, le couvercle et deux supports. Il est posé sur un socle de granit vert des Vosges. Le dernier coffre, qui recevra les cercueils de cèdre et de plomb rapportés de Saint-Hélène, est d’une substance nommée algaïla, venant de Corse, et semblable au soubassement de la colonne de la place Vendôme.

Pour scier et polir le cercueil de granit rouge, il a fallu le recours puissant d’une machine à vapeur ; les bras humains n’y suffisaient pas.

Au pied du sarcophage s’étend un riche pavé de mosaïque, offrant une immense couronne de laurier dans le goût de l’antique Rome. Des rayons jaillissent de cette couronne qui entoure le monument. On y lit les noms des principales victoires de l’Empereur : Rivoli, les Pyramides, Marengo, Austerlitz, Iena, Friedland, Wagram, Moskowa

La portion ouverte de la crypte sera éclairée par douze lampes de bronze prises sur les modèles en terre cuite de Pompeïa, et qui ne seront allumées qu’aux jours solennels, la naissance, la mort de l’Empereur.

Les parois de ce portique circulaire sont recouvertes de dix grands bas-reliefs en marbre blanc, dont les projets sont de M. Simart , et qui ont été exécutés par MM. Chambard, Petit, Ottin, Lanno, etc. Ils représentent les sujets suivants, allégoriquement traités : La pacification des troubles ch ils; l’institution de la Légion d’honneur; le concordat; l'administration; le conseil d’État ; le Code; l’Université; la Cour des comptes; les encouragements donnés au commerce et à l’industrie; les travaux publics. La suite de ces bas-reliefs est deux fois interrompue, par la porte du vestibule, et par celle de la chambre souter¬

raine, espèce de sanctuaire en marbre noir, d’un aspect austère et religieux , où seront déposés, défendus par une grille, diverses reliques spéciales, à savoir: l’épée que l’empereur portait à Austerlitz, les insignes qui décoraient sa poitrine aux jours solennels, la couronne d’or votée par la ville de'Cherbourg, et soixante drapeau provenant de nos conquêtes. Ces drapeaux ornaient autrefois la salle du Sénat. Ce fut M. de Sémonville qui les cacha lors de l’invasion des armées étrangères. Les reliques seront déposées sur un coussin placé sur un coffre de bronze. Les drapeaux orneront les parois, faisant ressortir leurs couleurs européennes ensanglantées et altérées par l’atmosphère des batailles, sur le marbre noir des parois. Au fond, enfin, s’élèvera une grande statue de Napoléon, en costume impérial, et taillée dans la carrière par M. Simart.

Une lampe suspendue à la voûte sépulcrale, et toujours allumée, entretiendra une clarté mystérieuse dans ce sanctuaire, qu’on ne verra qu’à travers les ciselures d’une grille défensive.

L’aspect de ce monument a, on le peut comprendre, une grandeur, une richesse sévères, et un caractère religieux qui explique la préférence donnée aux plans de M. Visconti, vainqueur du concours. Lorsque le roi Louis-Philippe conçut la pensée, qu’il fit adopter à ses ministres, et qu’acclama le pays, de profiter de l’état de nos rapports avec l’Angleterre pour enlever à cette vieille ennemie le corps de celui qu’elle n’avait pas seule vaincu , il eut un de ces nobles et

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patriotiques mouvements qui doivent être comptés dans la vie politique des souverains. Le roi, qui avait personnellement traité de cette restitution dans un entretien familier avec la reine Victoria, pendant une visite de cette dernière au château d’Eu, et cela, avant d’entamer les négociations de gouvernement à gouvernement, désira qu’une somme considérable fût affectée à la construction de ce tombeau , et fit demander aux Chambres quatre millions. Plus tard, un nouveau crédit de 300,000 fr. fut encore jugé nécessaire. Mais, arrivé à ce chiffre, il fut depuis déclaré à l’architecte que, si la somme dépassait, ce serait à lui de payer... Nous avons encore à dire quels travaux de la cour et de l’entrée doit couvrir cette somme.

La cour Vauban, qui précède la principale entrée de l’église, en est, pour ainsi dire, le vestibule. Il faut donc qu’elle annonce le monument qu’on va voir. M. Visconti a eu l’idée de la décorer des statues de douze maréchaux créés par l’Empereur, lorsqu’il fit revivre cette -institution des monarchies; des bancs placés au bas des piédestaux de ces statues, formeront l’enceinte de cette cour. Au centre, sur un riche piédestal, s’élèvera la statue de Napoléon, en costume militaire, tel qu’il se montrait sur les champs de bataille. Ainsi, au dehors, l’homme, — au dedans, l’apothéose !

Maintenant, après la description, un mot sur la curieuse histoire de ces travaux.

A dater du jour où le concours en investit M. Visconti , ces travaux furent suivis avec sollicitude et ra¬

pidité (de 1840 à 1848), et presque toujours sous la surveillance empressée de M. le comte Duchâtel. Lorsque éclata la révolution de Février, tous les détails d’appropriation étaient terminés pour mener à prompte fin cette colossale entreprise d’art; tous les matériaux étaient réunis dans les chantiers; tous les détails d’ornementation, bronze, bas-reliefs, mosaïques, statues, étaient aux mains des artistes les plus habiles; encore deux ans, 1850, et le gouvernement qui avait conçu et exécuté cette noble et généreuse idée en inaugurait la destination glorieuse...

Le 53 février, tous les travaux sont interrompus. Ils ne purent reprendre que plus de deux ans après , le 15 juin 1850. Pendant cette longue interruption, l’architecte subit toutes les tortures qui puissent être infligées a un artiste, à un homme, — à un honnête homme , a un grand artiste. Une des commissions quelconques de ces temps-là vint, et parla de tout défaire. Ce furent alors des débordements d’attaques incroyables contre les ministres qui avaient surveillé; cette grande entreprise, contre leurs agents, et contre le célèbre architecte auquel ses mérites avaient donné le prix du concours. « Les mauvaises passions semblaient s’être donné rendez-vous sur le même terrain, » — dit un document que j’ai sous les yeux. — Haines d’hommes politiques, jalousies d’artistes, tout se dressa en même temps pour formuler les plus outrageantes des accusations. Les plaintes les plus étranges retentirent, les récriminations les plus violentes furent accueillies , avec cet empressement qui ne fait jamais défaut à la méchanceté humaine. On nomma des commissions, on ouvrit une enquête avec une solennité inaccoutumée , on fit passer tous les travaux , tous les marchés au crible de 1 investigation la plus rigoureuse, la plus impitoyable, pourrait-on dire. Les commissions extraordinaires nommées par l’Assemblée, les commissaires du budget, composées d’hommes de tous les partis, s’appesantirent sur les plus minces détails de cette opération immense... Et elles ne purent, malgré ces haines et ces désirs, arriver à aucune conclusion capable d’entacher la loyauté , la probité des ministres de Louis-Philippe, de leurs agents supérieurs ou secondaires.

Partout il fut hautement reconnu que le vœu de la France avait été dignement exécuté. La cour suprême, la cour des comptes , devant laquelle aucun méfait , aucun abus, aucune malversation ne pouvait être dissimulé , confirma hautement ces jugements partiels, par le plus éclatant des arrêts !

Mais on comprend que de pareilles haines, de pareilles jalousies , de semblables persécutions , tout en demeurant sans résultat, ne pouvaient toutefois qu’avoir, pour l’exécution des travaux, l’effet le plus déplorable. Le découragement, le doute étaient partout. Lorsque M. Visconti reçut de sa part du triomphe la nouvelle investiture de ce travail grandiose , il eut quelque peine à réorganiser ses chantiers, ses ateliers, dissipés par l’outrage des soupçons. A force de résolution et de peines , tout parvint pourtant à être reconstitué, et, depuis deux ans, les travaux ont repris une activité qu’on pourrait appeler fiévreuse.

Aujourd’hui, fine reste plus guère à terminer que le sarcophage du centre, — la statue du reliquaire, — les ornements de la cour, — et divers travaux de mosaïque et de ferronnerie. M. Visconti, quelque écrasé qu’il soit désormais par les honorables travaux qui lui ont été confiés pour l’achèvement du Louvre, ne laisse pas passer un jour sans visiter ses chantiers, ses ateliers des Invalides. Il est donc permis d’assurer que la grande cérémonie qui fera suite à celle que présidèrent, le 15 décembre 18-40, le roi Louis-Philippe et le prince de Joinville, aura lieu en 1853, sous le gouvernement du neveu du héros. Il est permis d’espérer que l’image historiquement reproduite de ceux qui ont fondé ce monument de gloire nationale et de réparation touchante, ne disparaîtra point, pour un tel jour, des détails de l’œuvre grandiose qu’fis ont créée au profit de celui que les destins appellent a 1 inaugurer !

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