CHAPITRE LVIII. — LES BIBLIOTHEQUES ET LES ARCHIVES
C’est dans ce corps de bâtiment que l’escalier principal a été pratiqué. Un seul étage divise la hauteur de l’édifice. Au-dessous règne un rez-de-chaussée. La façade méridionale est percée de trente-sept fenêtres cintrées, de dix-neuf barbacancs ou meurtrières et d'une porte d’entrée.
Présentons une rapide esquisse de la décoration extérieure. Mais auparavant disons quelques mots de l’artiste à qui elle est due.
M. Henri Labrouste a eu l’honneur, assez rare aujourd’hui, de conquérir, par la seule voie du concours, la position à laquelle il est parvenu. Après avoir obtenu le grand prix d’architecture, il marquait bientôt son séjour à Home par de savantes recherches, qui soulevèrent entre lui et MM. Quatremère et de Lagardette une polémique dont le temple de Pæstum fut l’objet, et d’où ses adversaires ne sortirent pas vainqueurs. Plus tard, un projet d’hospice d’aliénés ayant été mis au concours par la ville de Lausanne, les plans de M. Labrouste obtenaient le prix, et un même succès l’accueillait dans un concours ouvert en Piémont pour la construction d'une prison cellulaire à Alexandrie.
En 18-40, ce fut lui qu,e l’on chargea de la cérémonie funèbre dont fut ac.cmnpagnée la translation des restes de Napoléon aux Invalides.
Il faut le dire toutefois,
\L Labrouste n’avait point encore eu l’occasion de donner la mesure du talent que déjà l’on se trouvait en droit de lui reconnaître. Le théâtre qui allait lui être ouvert n’était ni fort vaste ni fort brillant ; mais il suffisait pour que les qualités de l’artiste pussent s’y faire apprécier.
A en juger déjà par l’extérieur de la nouvelle bibliothèque Sainte-Geneviève , M. Lahr.ouste, que l’on accuse d’un goût exagéré pour l'innovation, tranchons le mot, de romantisme, ne parait nullement dédaigner les règles fondamentales de la tradition arcj ii teeton iq u e ; comme ses devanciers, il s'élève du simple au composé; pomme eux, il respecte les proportions; connue eux, plus qu’eux peut-être, il sent la nécessité des contrastes; comme eux enfin, il écarte tout ornement qui n’est point assez motivé, et il est d’avis que l’originalité consiste encore plus dans l’emploi ([lie dans la création des formes. Mais il ne croit pas, et en cela il se sépare d’eux, il ne croit pas que la loi et les prophètes .soient contenus dans Vitrine et dans Barozzio de Yignole, et que hors de ees deux noms il n’y ait point de salut. Toute l'architecture, sauf les conditions spéciales aux mœurs et au climat de chaque pays, lui parait un même champ, dont aucune fleur ne doit être systématiquement dédaignée. Pourvu que la règle de l’harmonie et que la sévérité du dessin soient intactes, il laisse libre carrière au génie de l’artiste. Mais il demande que, même dans la décoration pure , on tienne compte des découvertes industrielles, et que, si l’occasion se présente, on leur emprunte des ornements.
Nous ne savons pas jusqu’à quel point l’emploi du fer pourra être introduit dans la construction de tous les édifices de luxe; mais l'adoption de ce nouvel ordre de matériaux était indispensable dans une bibliothèque où la salle de lecture peut être appelée a rois Cent LA LIVRAISON. — 156' Livr.
cevoir eu même temps plus de quatre cents lecteurs. Économie, légèreté et solidité , tels étaient les trois termes de la solution que promettait l’emploi du fer et qu’a obtenue M. Labrouste. Il aurait pu , comme d’autres architectes, dissimuler la présence de ce vigoureux auxiliaire, et se contenter de le substituer à la poutre des anciens. Il a chargé l'art de délivrer au fer des lettres de naturalisation , et il a mis franchement à découvert les matériaux qui lui avaient été si utiles. Dès l’extérieur, le fer s’annonce sous la forme de grandes patères ressemblant à des écrous. Audessus des fenêtres du rez-de-chaussée, c’est par la tête que ces écrous se présentent. Au-dessus des fenêtres du premier étage, c’est par la pointe. Dans la cavité sphérique de chaque tête se lit le» monogramme de Sainte-Geneviève. Les patères de fer du rez-dechaussée alternent avec des patères de pierre, et des bandelettes suspendent aux unes et aux autres de riches guirlandes de fleurs et de fruits qui entourent l’édifice. Sur chacune des deux façades latérales, et sur la façade principale, les intervalles entre les fenêtres sont remplis par des tables d'inscription, sur
Bibliothèque Saiiile-Oenivièvr. — Vestibule.
lesquelles se lisent en creux les noms de huit cent dix écrivains. Ces noms oui été empruntés à tous les peuples, et sont rangés par ordre chronologique. Moïse ouvre la liste, et Berzélius la ferme. L’édifice est couronné par une rangée de boucliers échancrés, ornement que nous retrouverons dans l’intérieur, et qui, rapproché de plusieurs autres détails du dehors, tels, par exemple, que les perles sculptées aux cpiatre angles du sommet de l’édifice, montre que l’ordre dorique a été la principale source à laquelle, en cette circonstance, a puisé M. Labrouste. Ces perles sont surmontées d’une volute , que nous retrouverons aussi dans l’intérieur. Mais il est temps d’y pénétrer.
De chaque côté de la baie dans laquelle s’ouvre la porte, a été sculpté en relief un candélabre destiné à rappeler l’institution des séances du soir, au mois de janvier 1838, par M. de Salvandy. La porte est de bronze: elle a été fondue par MM. Simonct père et fils. La décoration en est originale et pure. Dans la partie supérieure, deux liliaeées presque écloses se présentent de face et en pleine saillie au-dessus d une guirlande, qui se rattache au système d ornementation des quatre façades. La porte est un parallélogramme inscrit dans un plein cintre. L’arceau qui la
Aux bureaux de l' illustration, rue de Richelieu, 60.
surmonte est fermé par des meneaux semblables à ceux des fenêtres. La patère de fer qui se trouve précisément au-dessus de cet arceau porte inscrite dans sa ca\ité la date retentissante de 1848.
Trois degrés mènent au vestibule. Ce vestibule est soutenu dans sa longueur par deux rangées de colonnes cannelées, qui relèvent sans doute de l’ordre dorique, mais dont les chapiteaux ont été modifiés par leur association avec des arceaux en fer, dont les archivoltes viennent se poser sur des consoles tronquées. Quelque? ornements de peinture, dont le ton rappelle les vases étrusques, poursuivent ee que l’aspect de l’extérieur a déjà commencé. Le système décoratif de 1 architecte se développe graduellement.
Les colonnes du vestibule deviennent dos pilastres, en s’engageant dans les parois latérales et dans les quatre massifs qui s’élèvent, les uns à l’entrée, les autres au fond du veslibule. Sur chacune des deux paroi? est figuré un mur qui s’arrête aux deux tiers environ de la hauteur totale (les panés. Sur ce mur alternent des pilastres doriques non cannelés, et des niches à la hauteur d( sqpcjj.es s’élèvent des piédou-
ebes supportant des bustes en pierre. Ces bustes sont au nombre de vingt.
Les dix qui se trouvent à droite représentent saint Bernard, uontaigne, Pascal, Molière, la f ontaine, liossiirt, Massillon, Voltaire, Bubon et Laplace; ceux de gauche, ( Hôpital, Deseartes , Poussin , P.
Corneille, Racine, Fénelon, Montesquieu, J. J.
Bousœau, Mirabeau , et Cuvier. Ces bustes ont etc sculptes par MM. Fis choèt . Merlieux et Mallet.
Le plafond est couver I d'une couche d’azur pâle, et dans le dernier tiers laissé libre au-dessus du mur, M. Desgoft'es, paysagiste de style, a été chargé de peindre les branches culminantes des arbres que recommande , soit leur signification symbolique, soit la beauté (h* leurs formes ou de leurs fleurs, soit la douceur de leurs fruits. C’était un noble et gracieux commentaire à écrire au-dessus de la tète des hommes célèbres dont nous avons donné les noms; c’était, en outre, assimiler le vestibule de la nouvelle bibliothèque à une route élégante, menant aux belles études (d aux fructueuses méditations.
Ce vestibule est éclairé par deux fenêtres , par le cintre qui surmonte la porte et par la lumière qui tombe du haut de l'escalier principal. Neuf degrés et une grille à hauteur d’appui forment la limite entre la galerie centrale du vestibule et le palier qui mène, soit à la demeure du concierge, soit a la cour dont il a déjà été parlé. Les deux galeries latérales s’arrêtent au pied de ce palier, qui, sur ces deux points, se relève en terrasse, et a été muni de balcons de pierre supportant deux candélabres pour les séances du soir. Dans chacune des deux galeries latérales se voient encore un conduit de chaleur et un banc de pierre. Aux deux bancs ont ('té ajustes des élastiques et des étoffes qui les rendent suffisamment moelleux.
Quatre portes latérales . deux à droite , deux à gau che, ouvrent sur le vestibule : relies de dioite conduisent au département des manuscrits et des dessins; celles de gauche, au dépôt des imprimés. Ces deux
paris, tvp. de firmin DiDoT, 56, rue jacob. 20 C. par la poste.
divisions du rez-de-chaussée se subdivisent a leur tour en deux galeries dans le sens de la plus grande façade, en une galerie transversale et en un vestibule. Des trois galeries affectées aux manuscrits, c’est la galerie transversale qui a été réservée aux lecteurs. Eclairée par huit fenêtres, elle est soutenue par deux colonnes de fer d’un bon galbe, et deux conduits y amènent la chaleur du calorifère. I n escalier en forme de vis la met en communication directe avec la grande salle de lecture du premier étage. Cet escalier ne doit répondre qu’aux besoins du service. La seule voie de communication ouverte aux lecteurs , c’est l’escalier principal. Suivons-la.
En franchissant les neuf marches qui conduisent au premier palier, nous lisons sur la paroi du fond, audessous d’un grand tableau dont nous n’apercevons encore que le cadre, l'inscription suivante :