LES MINISTÈRES
Les employés — Des vices du système administratif dans les ministères, et de leurs conséquences fâcheuses. — De l’amour des belles-lettres dans les bureaux a Paris — Un axiome bureaucratique. — Comparaison de l’administration française avec l'administration anglaise. — Les bureaux de l’Amirauté en Angleterre. — Des variations dans les mœurs administratives. — M. Bellemam. — Les
commis de l’ancien régime Disparition des grandes fortunes administratives. — Tentatives d’amélioration dans la condition des employés. — Les truites de présence. — Le cliet de division.
j e cjie|- ,|(> bureau. — Le commis d’ordre. ]. 'expéditionnaire. — La partie fringante de la bureaucratie. — De sa physionomie dans le monde élégant. ■ — Des divers ministères. — Des
changements récemment survenus dans l’organisation des ministères.— Ministères d’Etat et de la police.— Le nouveau ministère des affaires étrangères.— Quelques fêtes ministérielles.
Heureux qui, dépourvu d’ambition vulgaire,
A l’ombre du repos vou'ant couler scs jours, peut enfin aborder, après mille détours,
A ton port souhaité, tranquille ministère.
D’abord commis surnuméraire,
Il pourra travailler du matin jusqu'au soir Sans toucher le moindre salaire. . .
On lui fournit papier, encre, plumes, grattoir ;
Et, s’il sait contenter son chef, il a l’espoir Qu’un gouvernement tutélaire Un jour lui donnera pour ses émoluments Douze cents francs d’appointements Et la retraite viagère.
Heureux qui dépourvu d’ambition vulgaire,
Peut enfui aborder au port d’un nnnis'ere.
Si cet homme a des protections, il deviendra , au bout de dix ans, sous-chef et peut-être chef de bureau, et alors il aura des appointements convenables; de plus, il atira le droit de ne rien faire.
Dans les administi ations publiques, le travail se fai! toujours en raison inverse du carre dos émoluments. Le surnuméraire pioche, le commis travaille, le clief de bureau lit son journal, et le chef de division fait répéter un drame ou un vaudeville.
On ne saurait croire combien 1 atmosphère bureaucratique pousse un homme au vaudeville et au mélodrame. C’est comme l’étude du latin. Presque tous les auteurs dramatiques ont été employés dans les ministères.
En France, où l’on est si ingénieux pour tout fie qui touche à la direction première de l'intelligencu, les pères de famille ont recours, pour la plupart, à de singuliers moyens afin de préparer 1 avenir de leurs enfants. Ils les envoient au collège depuis dix jusqu’à dix-huit ans. Là, les jeunes gens cultivent les belles-lettres, c’est-à-dire, peu de latin, moins de grec et presque pas de mathématiques. Après quoi ils consacrent encore quatre ou cinq ans à faire, et quelquefois à ne pas faire leur droit. Puis, quand cette éducation est terminée, on les case, à l'aide de protections, dans un ministère quelconque. Ces jeupes gens, depuis longtemps habitués à une vie oisive, répugnent. au travail administratif, et cherchent des distractions dans les études littéraires — la fabrication d’un feuilleton ou d’un drame; - le travail littér raire ne réussit pas toujours, mais le travail du bureau se fait fort mal; et voilà des bacheliers, des licenciés et des docteurs en droit condamnés à végéter sans possibilité d’avancement, parce qu’on leur a appris à mépriser un travail qui doit être, bon gré mal gré, l’occupation de toute leur vie.
Aussi qu'arrive-t-il? C’est que, dans un ministère qui compte trois cents employés, la besogne laisse beaucoup à désirer. Cent employés, convenablement rétribués, pourraient, sans se hâter, expédier tout le travail. En Angleterre, les grandes administrations publiques ne comptent que quelques employés, et tout marche avec une ponctualité mécanique. L’amirauté n’a pas cinquante commis, et l’amirauté est peut-être la plus vaste administration du monde.
On a dit, et avec raison, qu’un Tableau de Paris, pour être vrai, devrait être refait tous les vingt ou trente ans. Il en est de même, ou à peu près, des peintures de mœurs, bien que la France soit le pays de la routine. Les mœurs de l’administration, particulièrement, qui paraissent le plus frappées d’immobilisme, n’échappent point à cette transformation graduelle et incessante qui fatalement renouvelle, en une période plus ou moins longue, la face des hommes
et des choses. Plus que d’autres peut-être elles sont variables, car elles subissent directement l’influence et sont le thermomètre des régimes et des pouvoirs, c’est-à-dire de ce qui est le moins stable parmi nous.
Un écrivain d’esprit et de talent, très-compétent en la matière, et de plus bon observateur, Imbert, vers le milieu de la restauration, a tracé un tableau piquant de ces mœurs administratives qu’une longue pratique ou, pour mieux dire, un long servage dans les bureaux l’avait mis à même d'étudier. Sa verve railleuse a inspiré Je crayon d'JteW’’ M-onui.er, et tout ce qu’on a écrit ou dessine depuis ce sujet n'est guère que la répétition, le calque des portraits et des tableaux de genre dus à cette quasi-e.oilaboration dont le succès fut colossal. L'imagination du public ne se représente guère l'employé autrement que sous les traits du vénérable et paterne M. PeJlemam. H a éfé entretenu dans cette erreur par les esquisses subséquentes à ce type célèbre qui toutes côtoient plus oq moins l’ornière de la convention. Cela vient de ce que les peintres ne connaissaient pas leurs modèles, Les portraits o.nt vieilli pourtant; des tableaux, trèsfideies en I8âb, ont cesse de l’être, ef nécessitent, sinon une réforme totale, du moins une forte retouche.
11 ne s’agirait de rien moins que d écrire tout un nouveau livre sur le sujet qui nous occupe. Ce côté' Curieux et souvent très-plaisant de nos mœurs en vaut bien la peine. 11 a etc démesurément élargi depuis dix-sept ans par l’extension prodigieuse de tous jeg services publics, qui tend à faire de la nation un peuple d’admini>trateurs.
Sorte de meubles dépendant des administrations publiques, les employés non-seulement voient d'un ,q*il impassible les changements de dynasties et de systèmes ; mais, sans affection ni enthousiasme pour le présent, sans inquiétude pour l’avenir, contre les éventualités duquel les protège leur infimité, s’ils ont quelque affection ou quelques sympathies, c'est au passé qu elles s'adressent. C’est, ou le sait, un faible de la nature humaine, Mais les réminiscences plaintives de l'employé rt(e sont pas sans quelque justesse. 11 se t appel le la brillante position des commis de Versailles, pourvus de larges traitements et honorés sous la monarchie absolue. Le titre sonnait haut alors, et la chose bien plus encore. C’était une espèce de seigneur qu’un commis : on savait son nom; il pouvait parvenir a tout ; aujourd’hui, c’est, moins que rien. L Empire condamna les commis à une besogne excessive; il fit régner dans les bureaux la discipline des armées; il sévit sans pitié sur les paresseux et les malhonnêtes. Mais les gens de mérite avaient de belles chances : un habile mémoire, une lettre bien faite, suffisaient quelquefois à appeler sur eux la faveur de l’astre impérial : l’œil du maître brillait sur tout. Son doigt allait chercher l’employé de talent dans le fond ignoré de quelque ministère, et l’élevait sans transition au grade de chef de division, à un siège au conseil d Etat. La restauration elle-même eut du bon: elle s’enquérait un peu trop du nombre de messes entendues par les serviteurs de l’État; mais elle avait de grandes manières, et, somme toute, se montrait paternelle et munificente.
Aujourd'hui, rien de tout cela. Aux commis de l’ancien régime ont succédé les employés, les attachés de ministères. Le mot commis est déprécié, j’ignore par quelle dérivation on quel caprice de langage; tou¬
jours est-il qu’on le rejette et que l’on apporte la même affectation a s’en cacher qu’autrefois à s’en revêtir. Pourtant Colbert était commis avant d’être premier ministre. Les employés ne sont plus rien que les fractions obscures, infinitésimales, d’un tout qui s’enfle chaque jour. Ils ont peu de travail, mais peu ou point d’avenir; ils sont pauvrement rétribués. La multiplication des grades, le développement de ce qu’on nomme la hiérarchie, oppose à leur avancement une telle filière de classes, de titres et d'emplois qu’aujourd’hui Targui ou Louvo’is, bien qu’ils en eussent, mettraient trente ans à devenir chefs de bureau. Les dernières grandes fortunes administratives datent de la restauration. Depuis, nous n’avons pas d’exemple d’un commis quj soit parvenu aux sommités de la carrière. Les derniers arrivés ont eu soin de couper le pont qu’ils venaient de franchir, comme s’ils eussent eu à leurs trouves les Croates ou les Hulans. Grâce à Dieu, ces Utessieurs peuvent vivre tranquilles : à couvert sous la jtriple ligne de fortifications dont ils ont su flanquer leqr position inaccessible, ils peuvent s’endormir en paix dans leur fauteuil. Ils n’ont rien à craindre du mérite subalterne cpii se morfond dans les bureaux. Celui-ci aura beau s’agiter, s’il s’agite; il ne saurait pas (dus percer qu’un pâle et froid soleil d’hiver en pleine brume de décembre. Mais il reconnaît lui-même l’inqtijité de la lutte. Après quelques révoltes, il s’apaise pt comprend qu’une vie entière suffit à peine à gravir les six classes de commis ordinaires, les trois ou quatre classes de commis principaux, les deux ou trois au moins de sous-chefs et de chefs qui barrent savamment la route à chaque pas comme les écluses d’un canal, ou des barricades qu’il faut, bon gré mal gré, prendre d’assaut; et, après trente ans de cette vie, il quitte l'administration avec quinze cents francs 4,e retraite.
filous n’examinons point les conséquences fâcheuses que peut déterminer un tel état de choses pour l’ad- Hunislration, et partant le pays. Nous voulons rester dans notre sujet et ne nous occuper que des hommes. Il résulté de tout ceci que les employés obéissent à leurs chefs immédiats comme de pures machines. Point d’émulation, point d’initiative. Ge qu’on demande aux employés, avant tout, c’est l’assiduité, c’est la présence continue. Nous verrons tout à l’heure comment on obtient d’eux cette vertu immobilière. Érivés de tout rapport, avec leur chef suprême, fondés à se croire de sa part l’objet du plus profond dédain, ils languissent et s’étiolent moralement, comme ces plantes cultivées dans des lieux bas que n’a jamais frappées un rayon de soleil. Un colonel passable connaît. ou à peu près, tout son régiment; César savait le nom de ses vingt mille soldats. Les employés vivent aussi ignorés de leur chef de file que si une murailledC’ la Chine s’élevait entre eux et lui. Il a si peu le temps de s’occuper d’eux !
Cette situation affligeante n’est point uniquement le fait du système représentatif L’incurie, l’indolence des hommes, y entrent pour une égale part. Il ne coûterait pas beaucoup à un ministre de s’astreindre dans ses bureaux à une tournée trimestrielle, — annuelle si c’est demander trop, — de juger par lui-même de l’état du service, de recevoir les vœux de ses subordonnés, de rechercher si, dans cette tourbe anonyme, ne se trouvent pas par hasard fourvoyées et découragées quelques intelligences d’élite.
En Angleterre, où le même mode de gouvernement