CHAPITRE LIX. — CES .MINISTERES
prédomine, les choses ne vont point ainsi. Le système administratif se rapproche de ce qu'il était chez nous sous la royauté du droit divin. Les employés sont honorés; on s’enquiert d’eux; ils sont libéralement traités, peu nombreux ; on exige d’eux beaucoup de travail, dont ils sont loin de se plaindre. On suit en France une marche précisément inverse. On ne vise qu’à dédoubler, à multiplier les emplois. On croit ainsi se faire beaucoup de créatures : on se trompe.
; Outre qu’on imite le berger de la fable, qui échange son matin robuste contre trois roquets inutiles, on ne peu contenter tout le monde, il s’en faut. Quel que soit le nombre des places, il est toujours en grande disproportion avec le chiffre des demandes. Ceux que vous ne pouvez renvoyer satisfaits se tournent néces- I sairement contre vous. Et quant à ceux que vous placez, n’imaginez pas qu’ils vous sachent le moindre gré de la faveur. Insuffisamment rétribués et profondément oubliés, du jour où on les inféode à la plèbe administrative, ils ne se trouvent pas traités selon leurs mérites, s’ils en ont, et encore moins s’ils en manquent. La tiédeur, le mécompte, et, je ne voudrais pas ajouter la désaffection régnent parmi les employés. Leur zèle est au niveau de leurs appointements; ils sont mécontents de leur sort, et passent à maudire leur chaîne les longues heures d’oisiveté bureaucratique.
De là l’humeur rogue et bourrue de l’employé, que Dieu a pourtant pétri du même limon que le commun des autres hommes.
Ainsi, de quelque manière que vous procédiez dans le système actuel, vous êtes : sûr de vous créer au moins dix ennemis pour un ami douteux. Plus vous multiplierez les places, plus vous accumulerez autour de vous, en échange de quelques succès éphémères, de sourdes animosités, d’irritation , d’aigreur, de haine. Les ministres ont fait évidemment fausse route: la spéculation est mauvaise; c’est une duperie, c’est une impasse.
On est allé si loin dans cette voie, que déjà une réaction se fait sentir. Les ministres, qui naguère encore, pareils aux neveux classiques de l’ancienne comédie, attendaient avec une certaine impatience la mort de leurs oncles, c’est-à-dire des fonctionnaires, pour distribuer leurs dépouilles, commencent à s’apercevoir que l’héritage est, somme toute, plus onéreux que profitable, et ne veulent plus l’accepter que sous bénéfice d’inventaire.
Nous assistons depuis quelque temps à ce singulier spectacle de gouvernants qui se dépossèdent eux-mêmes de leurs prérogatives, et se lient les mains pour échapper soit à l’embarras du choix , soit au conflit et à la fureur des demandes. C’est ainsi que l’on voit plusieurs natures d’emplois, dont la disposition était précédemment laissée à l’arbitraire des ministres, être, par ces memes ministres, soumises a des épreuves et à des conditions d’admissibilité qui leur ôtent virtuellement des mains la faculté d'y pourvoir C’est là un grave symptôme, et qui découvre bien toute l’étendue de la plaie. Ceci a lieu déjà dans quelques ministères, quant au mode de recrutement des employés qui ne doivent plus être admis dorénavant qu’après un examen et par voie de concours. Un concours d’administrateurs, cela paraît assez étrange. Comme il ne s’agit la d algèbre ni de connaissances techniques, le mode peut n’être pas très-bon; mais il témoigne d’un progrès, d’une velléité de réforme.
On sent aussi confusément le besoin d’améliorer la j position des employés, en la rendant tout à la fois plus sortable et plus sérieuse. 11 est question de garanties d’existence à leur assurer. Puis, quelques ministères ont commencé d’élever le minimum de leur traitement à un taux qui, sinon suffise, du moins
15 Cent. LA LIVRAISON. — 157' ET 158' Livr
leur permette de vivre à peu près aussi décemment qu’un bon ouvrier en charpente. Il est probable qu’en retour une plus grande somme de travail leur est demandée, et c’est justice. Il y a là un pas réel, bien que timide encore, vers l’anoblissement, la régénération de cette classe déprimée, et tôt ou tard la réduction de cette multitude d’emplois qui, inutiles à l’État, ne nourrissent pas leurs titulaires et ne profitent à personne.
Malheureusement , cette tentative de mieux faire est accompagnée de mesures acerbes et humiliantes qui ravalent la condition de l’employé et tendent à lui donner une idée peu élevée de ses devoirs et de lui-même. Le mérite de l’assiduité est évalué beaucoup trop haut parmi les vertus de la classe. La ponctualité militaire estime qualité subalterne, nécessaire tout au plus dans les relations directes avec le public, qui sont toujours l’exception. Néanmoins, pour l’obtenir de tous indistinctement, on exhume aujourd'hui les feuilles de présence , sorte de gêne et de carcan tombés en désuétude et qu’il eût convenu à toutes les époques de laisser aux régents de collège. Le but est
de forcer les employés à venir religieusement à leurs bureaux à neuf ou à dix heures sonnantes , et d’y séjourner jusqu'à cinq. Le résultat est de transformer une légion d’hommes mûrs et qu'on doit croire graves en autant d’écoliers qui jouent à cache-cache avec leurs supérieurs et dont l’esprit, au lieu de veiller sur les intérêts de l’Etat, est sans cesse tendu vers quelque scapinade propre à déjouer la surveillance, à rompre une consigne absurde. La belle avance quand vous aurez des dieux Termes dans vos bureaux ! Laissez 1 intelligence de côté en ce cas, et récompensez les fauteuils. De deux choses l’une , ou vous avez affaire à des écervelés qu’il faut congédier, ou vous avez en face de vous des hommes raisonnables, imbus du sentiment de leur devoir, et vous devez faire fonds sur leur honnêteté, leur conscience et les affranchir de ces puériles entraves. Pense-t-on, par hasard, que, pour être employé, on cesse d’appartenir à ce monde sur le seuil des bureaux, on doive , on puisse laisser, en entrant, les affaires, les soucis, les préoccupations, les inquiétudes du dehors.
Il n’en est rien, et la plupart des employés en sont réduits à cumuler, pour vivre, des occupations extérieuresavec les travaux de leur poste. Presque tous font
Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.
plusieurs métiers, les uns tiennent des livres ou donnent des leçons d’arithmétique et d’écriture; d’autres des leçons de musique. Il en est dont les femmes ont un petit commerce de mercerie ou de lingerie. 11 faut cela pour joindre à peine les deux bouts. On en a vu même obligés par le malheur des temps et la munificence de l’État à distribuer des contremarques dans un théâtre de boulevard. 11 en est d’autres enfin qui se mêlent d’écrire, et les neuf ministères comptent dans leurs bureaux quelques douzaines de gens de lettres. De pareilles positions, qui assurent au moins les premiers éléments du strict nécessaire, semblent en effet convenir aux écrivains, chez qui la folle du logis, mauvaise ménagère, compromet et oublie le garde-manger. Un gouvernement qui serait quelque peu Mécène trouverait sans peine dans la multitude d’emplois commodes dont il dispose de quoi favoriser les lettres. Mais, loin qu’ils doivent à leurs titres littéraires 1 humble existence dont ils jouissent dans les bureaux, les écrivains y sont mal vus. 11 est rare qu’ils y fassent leur chemin ; il l’est moins de les voir congédiés sans façon pour quelques écarts véniels; entre autres, ce terrible manque d’assiduité avec lequel il n’est, au ministère, point de salut. Leur capacité présumée ferait supposer qu’on leur confie des travaux de rédaction de quelque importance. Nullement : la plupart sont expéditionnaires et passent pour être dépourvus d’aptitude administrative.
Un directeur connu s’impatientait de compter plusieurs littérateurs parmi ses employés. 11 ne pouvait leur reprocher de consacrer le temps de l’État à leurs élucubrations; la chose était tout simplement impossible, vu le travail forcé qui, par exception, pesait incessamment sur les bureaux de cette direction neuve et active. Néanmoins il les tourmentait, se gardait de les avancer, et leur jetait continuellement à la face cette formidable appellation d’hommes de lettres. Ceux-ci objectaient humblement que, ne trouvant pas de quoi vivre dans leur emploi, ils étaient bien forcés d’utiliser leur plume; qu’au surplus en ceci ils ne faisaient qu’user du droit incontestable de disposer à leur guise du temps que leur laissait l’administration. «A la bonne heure ! répondait le directeur poussé dans ses derniers retranchements; mais vous apportez au bureau la préoccupation de vos travaux littéraires! ,1e n’aime pas cela, changez de métier ! — Mais lequel faire? — Eh bien! allez tenir des livres ! »
Quelques-uns réussissent cependant par la plume, mais c’est à la condition de tourner aux affaires et à la politique, c’est-à-dire de renoncer au titre de littérateur.
Avant de terminer, il nous reste à jeter un rapide coup d’œil sur quelques types retracés par la gravure et placés par nous sous les yeux de nos lecteurs.
Nous avons déjà dit plus haut l’employé malheureux qui arrive à dix heures une minute, juste à point pour constater la fermeture des portes, et se voir noter d’infamie sur la feuille dite de présence, épouvante et deuil des absents. 11 contemple mélancoliquement cet huis inhospitalier, et supporte dans sa pensée la réprimande que lui vaudra cette fatale minute de retard, voire l’amende, s'il est en cas de récidive, avec menace d’expulsion.
Voici le chef de division ou le directeur, grand prévôt et juge criminel, — rarement civil en effet— à l’encontre des délinquants. Les airs de tête, le col empesé et la cambrure du personnage indiquent assez que nous avons devant nous un homme important. Le chef de division donne beaucoup de signatures et d’audiences; c'est là sa fonction spéciale. Bien qu'il ait des airs protecteurs, il serait difficile d'induire de ses paroles l’assurance ou l’espoir qu’il vous proté-
PARIS. TYP. DE FIRM1N PIDOT, 56, RUE JACOB, 20 G par la poste.
La feuille de présence.
géra. C’est un grand diplomate, passé maître dans l’art d’éluder les engagements et de parler pour ne rien dire. Aussi regrette-t-il le temps ou il était député. Il a sans cesse le mot «ministre » dans la bouche. Il se retranche derrière le ministre ; il verra le ministre, rendra compte au ministre... Mais le sourire imperceptible qui détend l’arc de ses lèvres témoigne assez qu’au fond il n’est pas éloigné de s’appliquer le mot fameux de Louis XIV, et de convenir in petto que le ministre, c’est lui.
S’enfermer pour tuilier des plumes, c’est, depuis Figaro, le travers de certains administrateurs. L echef de bureau , on le voit, n’échappe pas toujours à cette monomanie. Sa mission , au reste, est de faire travailler, plus que de travailler lui-même. Je ne commettrai pas la méchante plaisanterie de le complimenter sur son zèle à remplir le seconde moitié de sa tâche. Le métier, quoi qu’on en dise, est laborieux et ardu. C’est du chef de bureau nue part l’initiative, car on peut bien juger, par tout ce qui précède, que l’impulsion vient rarement des hautes régions du pouvoir. Aussi est-ce bien lui qui, sur une foule de points, est véritablement ministre, plus que le chef de division et le directeur, qui s’en targuent. On compte relativement beaucoup plus d’hommes capables parmi
Le chef de'di vision.
les chefs de bureau des ministères que dans les hauts échantillons de la hiérarchie. La raison en est simple: ce grade est à peu près le seul où puissent conduire les services, l’expérience et l’ancienneté. On peut faire à coups d’ordonnances des ministres, des directeurs et des secrétaires généraux; mais il est difficile de produire par ce mode d’incubation artificielle des chefs ou même des sous-chefs.
Le commis d’ordre est une espèce à part, une façon de casier vivant, un répertoire monté sur deux pieds, qui revêt fantastiquement la forme humaine, et qu’eût affectionné Grandville. J’imagine que, si on procédait à I autopsie de sa cervelle, on la trouverait étiquetée et numérotée à l’encre rouge.
J’arrive à l’ expéditionnaire , qui clôt cette galerie de figures au trait. Le type négligé et misérable d’aspect offert à nos lecteurs me paraît emprunté aux idées vieillies d’Imbert et d’Henri Monnier. il rentre dans ce que j’appelais, en commençant, la convention. Si l’élégance et une sorte de lionnerie peuvent se glisser dans les ministères, c’est parmi les expéditionnaires et les bas employés. Cette partie jeune et fringante de la bureaucratie écrase du faste de ses st icks, de ses cravates Joinville et de ses habits Dusautoy, les employés supérieurs, ceux-ci n’étant ni assez pauvres , ni assez riches pour se livrer à pareille magnificence. Les expéditionnaires sont une providence pour les salons bourgeois, oii les jambes de bonne volonté se font de jour en jour plus rares. Il en est même qui se poussent sans beaucoup de peine jusque dans les plus hautes régions du monde titré ou richissime. On
se demande quel est ce parfait gentilhomme qui, chez la princesse B.., conduit, avec tant d’art et une si grande perfection comme valseur, un cotillon monstre? ou cet autre qui, chez M. de Castellane, joue la
L’arrivée au bureau.
comédie avec tant de désinvolture, chante l’opéra, el traite avec aplomb de mon cher duc les plus hautes tètes de l’assemblée; ou ce troisième enfin qui ne manque pas une seule représentation des Bouffes, et dont le visage plaît tellement à la Grisi, qu’elle chan¬
terait tout de travers s’il n’était la? — Celui-là est employé très-ordinaire de cinquième classe au ministère de la marine; celui-ci touche quinze cents francs au ministère de la guerre ; cet autre est expéditionnaire aux bureaux de la dette inscrite. On ne leur connaît
cj%
Le vieil expéditionnaire.
pas un sou de revenus. Par quel procédé mystérieux, par quelle science économique réalisent-ils cet effet de mirage qu admire 1 oui et dont s’étonne la pensée?
Cependant l’employé n est pas toujours appelé à mener une vi<* si pleine d épisodes heureux ; il n’ar¬
rive pas du premier coup à transformer son encrier en Pactole administratif. Il lui faut subir les dures épreuves d’un apprentissage, en un mot faire quelques années de surnu mérariat.
Lorsque vous voyez un brave garçon, au cœur de l'hiver, sortir de chez un boulanger avec deux flûtes dont les tètes indiscrètes passent à travers les poches de son paletot, vous pouvez dire, sans crainte de vous tromper, que c’est un surnuméraire. Ce timide paria des bureaux, éternel plastron de ses collègues rétribués, attend quelquefois trois ans, et même plus, que la manne céleste vienne enfin tomber dans le désert de sa bourse. Ce jour une fois arrivé, il se dépouille peu à peu doses formes humbles et respectueuses; il vient un peu plus tard, s’en va un peu plus tôt. C’est 1 juste, il est payé.
Pendant longtemps, le métier d’employé fut chose sinon brillante, du moins assez commode. En loyer, la neige, la glace et la froide bise étaient des motifs plausibles pour ne pas quitter le coin d’un bon feu, en compagnie d’un roman nouveau ou d’un ancien ami. Au printemps, les doux rayons du soleil de mai, les plaisirs de l’équitation, les parties de campagne, vous enlevaient la plus grande partie de votre temps. En été, comment rester dans un bureau, véritable étuve
Le commis d’ordre.
où l’on étouffait de chaleur? Aussitôt arrivé, on songeait déjà au départ. Enfin, en automne, on obtenait un congé de deux mois pour se reposer des fatigues de l’année. Certes, ce train habituel n’avait rien de bien dur ni de bien assujettissant. Et cependant des plaintes réitérées sur l’exiguité des traitements se faisaient entendre de tous côtés. Ce bruit s’éleva d’abord en rasant le sol, puis, s’agrandissant de jour en jour, alla frapper à la porte de la Chambre des députés. M. le chef des huissiers la lui ouvrit avec l’urbanité qui le caractérisait. Les honorables s’émurent de la condition précaire des employés; ils l’améliorèrent. Mais cette médaille eut un revers que nous avons déjà signalé; on établit la feuille de présence ! L’exaspération fut à son comble. Les ministres firent la sourde oreille. Que faire? Résister !... Mais les dispositions du règlement étaient bien explicites. Une première absence valait la réprimande; la réprimande! ce n’était rien; quelle bagatelle! Mais la seconde inexactitude emportait avec elle une exclusion à tout avancement dans l’année. Diable!... cela devenait un peu plus sensible!... Enfin, la troisième absence vous faisait rayer des cadres!... Malepeste !... La résislance était donc tout à fait impossible ! Aussi, bon gré mal gré, il fallut obéir; et depuis cette fatale époque, la première besogne de l’employé, en arrivant à neuf heures, est d’aller, dans le cabinet du chef, poser son parafe sur cette feuille détestée.
Après la signature de la feuille de présence, l’employé éprouve le besoin de réparer ses forces, épuisées par une course récente. Les bouillons circulent alors