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CHAPITRE LX. — LES MAGASINS

IDans la construction d’un chapeau de femme, il entre plus d’éléments solides qu’on ne se l’imagine ; le gros linon, le tulle à triple apprêt, le carton, la cannetille et le laiton en constituent la carcasse et l’échafaudage.

Ces apprêts divers sont successivement déposés devant la première demoiselle. C’est à elle ;l’architecte, à elle l’artiste, qu’il appartient de les réunir et d’en former un tout. Celle qui a : conçu le chapeau ou la capote peut seule lui donner le souffle, la vie.

Bientôt elle élève la capote en l'air sur l’une de ses mains, la l’ait tourner légèrement, l’examine sous tous ses aspects, rectifie quelquesuns des plis de la gaze, et donne enfin son harmonie et sa perfection à l’ensemble de l’œuvre.

Le tailleur parisien est un artiste. Il se souvient du temps où tailleur d’habits se disait par opposition à tailleur d'images, et partageait avec le sculpteur le domaine de la plastique.

L’un se charge du nu, l’autre de l’habillé, voilà toute la différence.

Le tailleur sait et sent cela. Un habit manqué, ic’est pour lui une statue refusée à l’exposition. Odieux jury !

La incuiiv.

C’est aussi chose idéale que le prix d’un habit, dont la moitié au moins, chez le tailleur de quelque

renom, représente tout à la fois l’aléatoire du commerce, la prime d’assurance payée ( ou promise) contre les sinistres mutuels, le mérite de la coupe.

Ce dernier point est l’essentiel, et le ciseau est tout pour l’artiste. On sait cette superbe réponse d’un célèbre tailleur à un honorable économe des dernières années du règne de Louis- Philippe, qui, trouvant le prix d’un habit (cent cinquante francs) un peu cher, demandait à fournir son drap. — Bien volontiers, Monsieur, lui répondit l’artiste avec un sourire de condescendance.

Livraison faite, habit endossé, l'honorable législateur demanda le prix. — Cent cinquante francs, Monsieur, comme toujours, dit le tailleur en s’inclinant. — Tout compris, je le sais; mais j’ai fourni mon drap. — Monsieur, je ne compte jamais le drap. Je le donne par dessus If marché!

C’est très-certainement pour échapper à la fantaisie artistique du tailleur, que les trois quarts de Paris se font habiller aujourd’hui dans les magasins de confection. L’habit qui valait cent cinquante francs chez le tailleur ne coûte plus que

L’ouvrier tailleur

l.e maître tailleur en tournée

soixante francs chez le confectionneur. Mais le tailleur se console quand il voit passer un de ces habits sur les épaules d’un ancien client, en disant : Il manque de chic.

Le coupeur est un être à part. C’est, comme on le conçoit sans peine, l’homme important de la maison. Tout tailleur a été coupeur; mais il y a en revanche des coupeurs qui ne deviennent jamais tailleurs. Ce sont des âmes d artiste et des intelligences enthousiastes de la gloire, mais insensibles au profit. Le coupeur rêve, la nuit, d’un certain cran au gilet et d’une échancrure de basque. 11 s éveille en sursaut, ruminant dans sa tète, combinant harmonieusement les numéros 86, 70, 36, 44 et 33. Ce n'est point un quine à la loterie, c’est la formule, le signe abstrait, la grande ligne rudimentaire d’une coupe inédite et savante, qui fera son apparition dans le monde merveilleux du jardin Mabille, le mardi qui vient ou celui d’après. O puissance des chiffres! qui croirait (pie ces nombres cabalistiques recèlent tant de poésie apollonienne, tant de grâce, tant de contours, tant de déhanché séducteur !

Il faut admirer le coupeur; mais il ne faut pas avoir trop de foi en lui. Non-seulement, dit la

15 Cent. LA LIVRAISON. — 159' Livr.

Bruyère, un honnête homme doit se laisser habiller par son tailleur à la mode courante et sans s’en

L’essai.

Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.

occuper; mais une des premières conditions de l’élégance, dit Pelham, un héros de M. Bulwer ( the Advenltires of a gentleman], est de n’avoir pas un habit trop bien fait, observation fine et trèsjuste.

Il nous reste à dire quelques mots de l'ouvrier tailleur {pique-prune). J’avoue mon ignorance et déclare 11e point connaître l'étymologie de ce sobriquet populaire. Cette classe d’ouvriers , vouée à l’immobilité, est sans doute, (ai vertu de la loi des contrastes et par esprit d'opposition, douée d'un naturel remuant; ennemie de la tyrannie, elle a pris pour maxime : « Les grands ne nous paraissent tels (pie parce que nous sommes accroupis, levons-nous! » — Ut elle se lève fréquemment, sachant bien (pi il dépend d’elle de taire du peuple français une nation de sans-culottes. Mais, les lois sur les grèves 11’étant point abolies, tout rentre -bientôt dans l’assiette et la couture accoutumée, et le peuple français finit par s’habiller tant bien que mal. Ainsi soit-il.

Kn règle générale et pour terminer, le tailleur parisien pourrait se définir ainsi : « Un industriel allemand qui taille des habits anglais. »

PARIS. - TVT. DE FIRMIN DIDOT, RUE JACOB, 56. 20 C. par U poste.

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