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CHAPITRE LXI. — LE FEU ET L’EAU

ressortir. Le sculpteur n’a pas cru devoir faire choix du type, peut-être conventionnel, mais du moins consacré pour la figure de Molière, qu’avaient précédemment reproduit le burin de Piquet et le ciseau de Houdon. C’est un tort peut-être : il faut représenter les hommes populaires tels qu’ils sont conservés dans les souvenirs du peuple. C’était le sentiment du même artiste quand il a placé sur la colonne Vendôme Napoléon avec son chapeau et sa redingote historiques. Nous regrettons que cette fois il ait cru devoir adopter un autre parti. Les statues de Pradier, représentant la comédie sérieuse et la comédie enjouée, distinction que nous ne comprenons pas bien, et qu’il a été difficile, on le sent, d’exprimer en marbre, sont belles, etse marient bien à l’architectonique dont elles font en quelque sorte partie dans le plan du monument. L’effet général est donc excellent, et chacun îles détails support ; avec avantage l’examen.

Nous n’avons rien à dire de la fontaine qui se trouve sur la place Saint- Georges. Il faut en mentionner quatre autres, que l’exiguité de leurs proportions empêche de classer parmi les monuments , mais qui, grâce à leur finesse, à la perfection des détails et à d’autres qualités non moins remarquables, sont dignes de notre attention. L’une, qui remonte à une date déjà assez reculée, s’élève sur la place du Châtelet : c’est une colonne, non pas cannelée, mais en quelque sorte fouillée, comme le tronc du palmier :

d’intervalles en intervalles, cette colonne est ornée de bracelets unis, sur lesquels sont inscrits les noms des principales victoires de l’armée d’Italie : au-dessus, un génie doré, les ailes éployées, tient en main une couronne. La fontaine du Châtelet ou du Palmier produirait beaucoup d effet dans un jardin, ou dans la cour d’honneur d’un monument comme le Louvre; mais, située sur une place publique, en face des vieilles et massives tours du Palais de Justice, dont elle est séparée par le bras de la Seine, elle manque de grandeur et

de majesté. De même la fontaine, imitée du gothique, dont on a dernièrement décoré le jardin de l’ancien archevêché, fait une triste figure à côté de Notre- Dame : seulement ce défaut de grandiose paraît moins, grâce au peu d’espace libre dont elle est entourée.

N oublions pas la fontaine du Château-d’eau, élevée

sur le boulevard Saint-Martin. Cette fontaine^ construite en 181 1 sur les dessins de Girard, se compose d’un bassin circulaire, auquel on arrive par plusieurs marches, au milieu de ce bassin s’en élèvent trois autres, qui servent de base à une double coupe en fonte de fer, composée d’un piédouche et de deux patères inégales séparées l’une cîe l’autre par un fût. L’eau s’épanche du bassin supérieur dans les trois autres, et se répand en cascade d’étage en étage en formant cinq nappes. La

fontaine Médicis, à la Halle au blé, est pratiquée dans la colonne dite de Médicis. Cette colonne, qui a 93 pieds de hauteur, est d’ordre dorique ; elle faisait partie de l’hôtel de Boissons, qui avait été élevé en 1572 par Catherine de Médicis. Il faut citer aussi en passant la fontaine du marché Saint-Martin ; elle est conçue dans un bon sentiment, et les trois enfants représentant la Chasse, la Pêche et l’Agriculture, qui en ornent la hase, sont l’œuvre d’un ciseau habile.

Une fontaine toute moderne , contemporaine de date et de style à celle de la place Louvois se trouve de l’autre côté des ponts, visà-vis de la seconde basilique de Paris, vis-à-vis de Saint- Sulpice. L’auteur de ce monument a eu une idée originale; il a cherché à rattacher son plan général à celui de l’église, et à produire un ensemble assez grandiose pour que le plus petit ne fût pas écrasé par le plus grand. M. Viseonti n’a réussi qu’à moitié. Ce petit tem* pie, qui semble supporté par les lions couchés aux quatre angles , s’accorde bien, par ses lignes austères et par le caractère général de sa construction , avec la façade de l’édifice voisin; mais, malgré ses dimensions, il parait mesquin, à côté de la gigantesque création de Servandoni.

Les quatre compartiments du temple sont occupés par les statues assises de Bossuet, de Fénelon, de Fléchier et de Massillon ; ces morceaux de sculpture sont d'une valeur réelle. D’ailleurs, rien de plus juste et de plus convenable que de représenter ces quatre éminents prédicateurs si près de la chaire où leurs héritiers se font entendre ; cela a du moins quelque signification , et, vaut mieux que toute la mythologie et que toutes les allégories imaginables. Puis , si l’on peut reprocher a ces statues un peu d’uniformité dans la pose et un peu de roideur dans les plis des vêtements, au moins les figures sont-elles bien étudiées, et peuvent-elles passer pour des portraits. L architecte a donné à sa fontaine l’apparence d’un petit temple; ce que l’on peut excuser par la nécessité où il s’est trouvé de juxtapo-

ser les images de nos quatre orateurs sacrés. Les lions éitx-mêmesne manquent pas d’un mérite assez rare de vérité et d’exactitude; leurs auteurs ont sagement renoncé à copier cette figure de Jupiter Olympien, que les dessinateurs et graveurs héraldiques ont contrefait à l’envi. Les lions de Saint-Sulpiee rappellent ces deux bêtes magnifiques dont M. Barye a orné le jardin des Tuileries.

Telles sont les principales fontaines isolées que l’on rencontre dans Paris :

il en est d’autres, en grand nombre, qui s'adossent aux coins des rues, et dont le principal mérite est l’utilité hygiénique. Quelques-unes cependant sont Ornées de sculptures : ainsi la fontaine du carrefour Gaillon, la fontaine de la rue de Sèvres, la fontaine du Diable, rue de l'Échelle, etc. Dans la rue de Grenelle -Saint -Germain, on remarque une fontaine de ce genre, ornée de trois Statues assises sur des glaçons, et d’une exécution assez remarquable.

Cette fontaine, dont la grâce et l'élégance sont justement appréciées, a été achevée en 17J9, sur les dessins de Bouchardon, qui est l’auteur de toutes les figures, de tous les basreliefs, et même de quelques-uns des ornements qui

Fontaine de la rue de Grenelle Saint-Germain.

veillent aussi des souvenirs historiques. Allez dans le bas de la rue Saint-Martin, et perdez-vous dans ce dédale d’obscures ruelles, qui aboutissent à la rue Quincampoix , vous trouverez une fontaine à laquelle se rattache un souvenir du temps de Law.

Pendant que les maisons de ce quartier obscur et sans issues étaient louées à des prix fabuleux * à cause du voisinage de la Banque du Mississipi, un comte de Horn, descendant des premières familles de la Suède, aidé de deux aigrefins, avait trouvé, pour s’enrichir, un procédé plus expéditif encore que la spéculation et l’agiotage.

Il attendait les porteurs d’actions, les surprenait au détour de la rue Maubuée, la même où se trouve aujourd’hui la fontaine , et les massacrait. La roue a fait justice de lui et d’un de ses complices.

Terminons en rappelant ces quelques fontaines que l’on trouve dans différents quartiersetqui presque toutes sont ornées d’une inscription d’un auteur jadis à la mode; c’est ainsi qu’on lit encore sur la fontaine de la place Saint-Michel ce distique de Santeuil :

Hoc su b monte suos reserat sapientia fontes,

Ne lamen banc puri respue fontis aquam,

la décorent. Elle s’étend sur un plan demi-circulaire de quinze toises, à une hauteur de dix-huit pieds, et présente, sur un double soubassement, une ordonnance de pilastres et de niches, avec un entablement

surmonté d’un acrotère. Au milieu se trouve le groupe de figures, dont la principale représente la Ville de Paris; les deux autres sont la Seine et la Marne. Quelques-unes de ces modestes constructions ré¬

Traduit ainsi par Bosquillon :

Quoique la science profonde Du sommet de ce moqt épanche ses ruisseaux, N’allez pas mépriser les eaux De um source pure el féconde.

Santeuil est aussi l’auteur du distique si gracieux de la fontaine de la place des Petits-Pères :

Quæ dat aquas, saxo latet Itospita nymplia sub irno :

Sic tu, cumdederis doua, latere velis.

(pie le traducteur déjà cité a rendu de la façon suivante:

La nymphe qui donne cette eau Au plus creux du roeber Se cache ;

Suivez un exemple si beau :

Donnez, sans vouloir qu’on le sache.

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