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LES ÉTRANGERS A PARIS

quartiers favoris. — Le but colonie allemande. — Les rance. — La société russe rai Parisien. — Du ambassadeurs.

La présence des étrangers dans une capitale comme Paris, ajoutée à la population flottante, forme une bigarrure de visages, de. manières, de mode, qui n’est pas un des moindres attraits de la grande ville. Avant l’établissement des chemins de fer, on calculait que les grandes entreprises de messageries, sans parler des petites voitures, des chaises de poste et des bateaux à vapeur, amenaient à Paris en moyenne 3,000 personnes par jour, et en exportaient autant, soit pour la province, soit pour l’étranger. On pouvait donc dès lors porter à environ 10,000 individus le chiffre du mouvement quotidien de Paris, qui agit continuellement sur l’Europe et sur la France comme une pompe, à la fois foulante et aspirante. Ce chiffre de 10,000 individus, journellement absorbés et renvoyés par Paris, représente au moins la population de deux sous-préfeclures, et, depuis

l’établissement des chemins de fer, ce chiffre à triplé, si ce n’est quadruplé.

C’est qu’aussi, de toutes les capitales de l’Europe, Paris est sans contredit la ville qui offre à l'étranger le plus de ressources et de plaisirs, l’hospitalité la plus douce, la vie la plus facile et la plus attrayante. Aussi toutes les races du globe y sont représentées par un très-grand nombre d’exemplaires. Quelques - unes d’entre elles y ont même fondé de véritables colonies, et, tout en subissant l’influehee parisienne, conservent cependant assez leurs mœurs, leur langue, leurs habitudes, en un mot ce qui constitue leur nationalité, pour pouvoir être distinguées au premier coup d’œil, même par un observateur pëtt exercé.

I! y a d’abord la colonie anglaise qui habite plus particulièrement dans le quartier des Champs-Elysées et dans le faubourg Saint-Honoré. En dépit des habitudes françaises et des' usages français, on vit là comme à Londres et dans les comtés, le matin le thé, les tartines beurrées, le sempiternel jambon. Le soir, le rosbif, le rumstake , le plumpouding, l'ale, le porter et le porto. Doués d’un grand esprit pratique, les Anglais qui ne font que passer voyagent presque

tous avec un but déterminé, et, lorsqu’il en est ainsi, rien ne leur coûte pour l’atteindre; riches ou pauvres le poursuivent avec la même logique, le même calme, mais en même temps avec la même persistance. v\ussi les voyez-vous toujours en mouvement, pénétrant partout, l’œil interrogateur, l’oreille tendue, partageant pour ainsi dire leur vie entre la réflexion et l'investigation. Quand les Anglais sont à 1 étranger, on peut dire que leitr vie est une véritable enquête; personne ne sait mieux mettre à profit son temps, ses courses, ses démarches. Sérieux, logiques, ordinairement merde froids et hautains dans leurs rapports habituels; ils ne dédaignent pas de faire des avances toutes les fois qu’il est dans leur intérêt de sortir de leur froide dignité. Quant à ces voyageurs britanniques, ils s’occupent bien peu des éditions et des manuscrits; et, quoique avides de tout connaître, les bibliothèques sont peut-être les seuls lieux publics où on ne les rencontre pas. La plupart font ce qu’on appelle des affaires. A part ceux qui viennent et ne font que passer, presque tous les autres sont intéressés dans des entreprises, associés dans quelques spéculations. L’instinct commercial est tellement développé chez tous les individus de ce peuple original, qu’il n’est pas étonnant de voir les Anglais appelés uniquement à l’étranger par les besoins de leur famille ou par l’attrait de leurs plaisirs, et, parlant à peine la langue du pays, connaître parfaitement les prix de toutes les denrées aussi bien que le négociant qui serait tous les jours à la bourse et ferait sa société habituelle des courtiers de commerce. Bien différent en cela de l’Allemand, l’Anglais ne perd jamais de vue l’Angleterre. C’est à lui surtout que peut s’appliquer l’adage : Vbi pnlriu, ibi bene; car il a beau faire le tour du monde, spéculer, faire des entreprises sur tous les points du globe, il revient toujours à son gîte, comme le lièvre, sans avoir cessé de travailler en vue de l’Angleterre. Aussi quelle action différente il a exercée sur les peuples avec lesquels il s’est mis en contact !

Il faut pourtant excepter une certaine classe de gentlemen qui voyagent moins pour voyager que pour avoir voyagé. J’ai connu un des plus singuliers excentriques de ce vaste musée d’originaux qui s’appelle les îles Britanniques. Contrairement à ses pérégrinateurs compatriotes, sir John Bathurst avait les habitudesles plus casanières. Retiré au fond duDevonshire, il ne quittait le comté que pour aller à Londres pendant les trois mois de la saison. Après quoi , il revenait dans son château, où il passait les autres neuf mois de l’année à empailler des oiseaux. Poussant jusqu’au fanatisme la passion de l’ornithologie, sir John, à l’âge de trente ans, avait eu la gloire bien rare d’empailler toutes les espèces de volât illes connues, depuis le banal rouge-gorge jusqu’au fantastique gnau bleu, qui ne se trouve que dans les déserts de la grande Cafrerie. Sir John, comme on le pense bien, jouissait de la flatteuse réputation du plus grand empailleur des trois royaumes, et il aurait été capable d’empailler, séance tenante, quiconque lui aurait contesté un titre si bien mérité. Mais sir John, malgré sa gloire ornithologique, n’avait pu faire oublier un dédain des convenances impardonnable chez un gentleman, et surtout chez un baronnet. Sir John, à trente ans, n’avait pas encore franchi le détroit. Or, en Angleterre, tout le monde doit avoir fait son tour. Les amis du baronnet lui démontrèrent avec tant de persistance que l’étrangeté de

sa conduite compromettait l’aristocratie tout entière, que sir John, faisant un effort sur lui-même, résolut de payer sa dette à la tyrannie de la mode. Il commanda une immense berline de voyage, dans laquelle il fit placer un lit, une table, des livres scientifiques, et ses cadavres emplumés; dans l’arrière-train de la voiture il établit sa batterie de cuisine et son cuisinier; puis, il ordonna à son valet de chambre de le conduire dans les endroits les plus pittoresques et à travers les sites les plus renommés du continent. Au bout d’un an, sir John Bathurst, ayant strictement accompli ses devoirs de parfait gentleman, revint dans le Devonshire, et rapporta dans son musée quelques centaines de volatiles empaillés dans la route. L'honorable baronnet avait dormi, bu, mangé et empaillé dans sa berline, e’t n’avait jamais songé à

Allemand.

mettre la tête à la portière; mais l’honneur était sauf, sa voiture avait visité l’Europe.

La plus nombreuse colonie étrangère établie à Paris est la colonie allemande. C’est aussi parmi les individus de cette nation que se rencontrent en plus grand nombre ceux qui s’expatrient sans esprit de retour. De tout temps en Allemagne ces expatriations ont été nombreuses. Nous ne parlons pas ici de ces bandes de cultivateurs wurtembergeois et rhénans qui émigrent vers les deux Amériques, mais seulement de ceux qui sont venus élire domicile à Paris.

Ceux-ci se divisent en deux classes : celle des ouvriers intelligents et laborieux qui habitent, au nombre de plusieurs milliers, le faubourg Saint-Antoine, où ils exploitent le commerce de l’ébénisterie, et remplissent les ateliers des scieurs, des plaqueurs, des ajusteurs, de tous ceux enfin qu’occupe la grande industrie des meubles, et ensuite la classe des lettrés ou soi-disant tels. Cette classe est certainement la plus curieuse.

En général, les Allemands qui appartiennent à cette dernière classe sont censés venir à Paris dans un but scientifique. Ils croiraient manquer à leur dignité s’ils avouaient ingénument qu’ils sont venus en France

pour voir et pour connaître Paris; aussi sont -ils, ostensiblement du moins, amenés par d’autres considérations. Les plus raisonnables viennent y étudier la médecine ou visiter les hôpitaux, observer l’organisation judiciaire, ou s’y occuper d’une question spéciale, comme, par exemple, de l’institution du jury ou du système pénitentiaire. Les autres, et ce sont les plus nombreux, viennent, disent-ils, apprendre quelque langue inconnue, telle que le mantchou, le thibétain ou l’idiome malais, fouiller dans les bibliothèques, et surtout collationner des manuscrits dans l’intérêt d’un auteur mille fois réimprimé, et dont ils vont, à leur retour en Allemagne, publier une édition nouvelle, illustrée, annotée, augmentée et enrichie de gloses, de variantes, au point de noyer le malheureux auteur dans ce déluge d’érudition. Ce que les manuscrits de la Bibliothèque impériale ont amené d’Allemands à Paris est vraiment quelque chose de prodigieux. Le nombre n'en peut être égalé (pie par celui des éditions qu’ils ont fait naître.

Toutefois, et pour l’explication de ce qui va suivre, disons que, s’il en est beaucoup qu’amène à Paris le désir de satisfaire une érudition que certaines personnes sont tentées d’appeler puérile, il serait injuste de méconnaître que souvent nous avons dû à ces Allemands voyageurs de précieux travaux, de patientes recherches, de laborieuses investigations. Tous les Allemands ne viennent pas à Paris pour y collationner des gloses ou des variantes, pour y faire des éditions. Seulement , c’est là le travers du travail allemand, à côté de cette philologie puérile que nous signalions tout, à l’heure, viennent se placer d’autres travaux d'une haute importance. C’est à la patience et à la laborieuse assiduité de ces savants d outre-Rhin que l’Europe lettrée doit une partie de ses plus belles découvertes philologiques, de ses plus célèbres ouvrages de pédagogie et de méthodologie.

Presque tous les Allemands qui viennent pour visiter la France et sa capitale y arrivent avec des prétentions démesurées et les illusions les plus juvéniles. Les uns mettent dans leur poche, comme lettre de recommandation, la traduction d’une méditation de Lamartine; les autres, 1 ébauche d’un traité quel-

Ksjiagnol.

conque de philosophie. Ils se figurent qu’à l’aide de l’un ou l’autre de ces deux talismans, philosophique ou littéraire, toutes les portes vont leur être ouvertes, et que leur séjour sera une suite d Ovations de la part des F rançais reconnaissants , qui enfin , grâce à eux , ouvriront les yeux à la lumière. L’Allemand a eu de tout temps un grand faible pour la philosophie. Celui-

ci adore Fichte, celui-là Kant, un autre Hegel. Ce dernier n’est pas le moins dangereux de tous des fétiches; car dans l’espace de quelques années, à Paris seulement, sept Allemands sont devenus fous pour avoir trop étudié cet homme prodigieux qui disait en mourant : « De tous mes disciples, un seul m’a compris, et encore celui-là m’a mal compris. »

Russe.

Les poches ainsi remplies, l’Allemand voyageur s’achemine vers un hôtel ou il sait devoir trouver quelques compatriotes. C’est, la plupart du temps, vers le faubourg .Saint-Germain qu’il dirige ses pas pour être plus à proximité des cours, des facultés, en un mot , de la gent studieuse et savante. Là , la connaissance ne tarde pas à être faite, et naturellement les plus anciens font aux nouveaux venus les honneurs de leur taverne, de leur estaminet, de tous les lieux enfin qu’ils fréquentent. Tous ces Allemands, vivant ensemble, en bandes , parlant continuellement leur langue nationale , ne s’imprègnent pour ainsi dire que d’idées allemandes. Ils se frottent peu au contact des nations étrangères. Nous venons de parler de leur manière de vivre : c’est la plus générale. Quand par hasard ils vont dans les lieux publics, dans les théâtres par exemple , c’est toujours ensemble, toujours avec des compatriotes aussi peu instruits qu’eux-mèmes, et (pii, partant, ne peuvent rien leur apprendre de la vie intime du peuple chez lequel ils sont. Si nous voulons pénétrer plus haut, et parler de ce qu’on appelle en terme général la société, c’est bien [lire encore, car ils n’y vont jamais. Est-ce défiance d’eux-mèmes, timidité? est-ce répulsion instinctive contre cette vie active, mouvementée, oü chacun s’éclaire et se frotte au contact de tous? nous ne saurions le dire; mais toujours est-il qu’on rencontrerait dans un salon de Paris plus de Turcs ou d’Egyptiens que d’Allemands. Faut-il s’étonner alors qti en quittant la France ces savants voyageurs ne sachent la plupart du temps rien de nos habitudes, de nos mœurs, de nos usages; que les rouages et la constitution de la société française restent pour eux de véritables mystères, et qu’ils ne rapportent de leur excursion au delà du Rhin que quelques variantes de manuscrits et des notes plus ou moins inédites?

La société russe parisienne se compose presque toujours de personnes riches et élégantes. Dans la colonie anglaise on trouve un assez grand nombre de lords continentaux qui étaient jadis épiciers à Londres ou à Southampton. Il n’en est pas de même parmi les Russes qui habitent Paris. Il a a cela une raison bien simple.

Les bourgeois, et encore moins le moujick, n’obtiennent jamais la permission d’aller se faire voir à l’étranger. Cette faveur est uniquement réservée aux grands seigneurs, aux hommes les plus capables, les plus instruits, les mieux élevés. Aussi n’y a-t-il généralement qu’une voix sur l’affabilité et les bonnes manières des hommes, comme sur la grâce et la beauté des femmes. La Russie met, comme on le voit, un soin tout particulier, même une véritable coquetterie, à ne nous expédier que ses plus beaux échantillons. Cependant il ne faudrait pas toujours fermer les yeux sur cette futilité apparente, sur cet amour de salons et de bonne société qui distingue chez nous les grands seigneurs russes. Plusieurs ont un but caché et remplissent, sans en avoir l’air, des missions secrètes. Ainsi, il y a quelques années, M. de Ha.,.., conseiller de commerce, étudiait avec soin toutes nos usines, pénétrait dans nos manufactures, procédait , pour ainsi dire , à une véritable enquête commerciale ; M. de May... s’occupait de notre organisation commerciale, de nos procédés industriels; M. de Sch..., de l’instruction publique. Des officiers d’artillerie examinaient nos fonderies, et de là allaient à Liège et à Seraing pour y continuer leurs investigations. Ne nous plaignons pas, du reste, de la venue et du séjour de ces commissaires enquêteurs, car, en les envoyant parmi nous, le gouvernement russe, si souvent accusé de barbarie et d’obscurantisme, fait preuve d’une haute intelligence. Or, avec les gouvernements intelligents, il y a toujours quelque chose à gagner. Les pires de tous sont les gouvernements stupides.

Y a-t-il à Paris une colonie espagnole et une colonie italienne? Non; il n’y a guère que des familles isolées de ces deux nations; elles vivent un hiver ou un été dans la capitale et disparaissent. Nous ne parlons pas, bien entendu, des réfugiés politiques de toutes les nations, polonais, italiens, espagnols, allemands. Au bout de quelques années de séjour, ces infortunés se naturalisent et deviennent d’estimables citoyens français.

Enfin, et pour achever jusqu’au bout notre rôle d’historien, consacrons quelques mots à une colonie

Italien.

qui ne compte dans son sein ni étudiants, ni lettrés, ni princes, ni spéculateurs, mais bien de modestes et laborieux travailleurs en souliers ferrés, en pantalons de velours, en vestes de bure, qui n’ont d’autre patrimoine (jue leur exactitude et leur honnêteté. Cette colonie se compose presque tout entière de ces robustes enfants de la Savoie et du Piémont, qui vieil-

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