CHAPITRE LX11. — LES ETRANGERS A PARIS
nent chercher fortune à Paris en qualité de domestiques, d’hommes de peine, et surtout de commissionnaires. Rien qu’on ait souvent recours à eux, pourquoi parle-t-on si peu cependant de cette population , dont pourtant le chiffre n’est pas à dédaigner, si, comme le prétendent quelques statisticiens, il dépasse celui de RO, 000 individus? C’est que ces hommes, presque tous rangés, sobres, parcimonieux même, se contentent d’exercer en silence leur petite industrie , d amasser à force de travail le pécule avec lequel ils retourneront un jour dans leur pays pour y acheter un petit coin de terre. Quel enseignement que la vie de ces hommes, qui, dans la position la plus obscure, ne demandent leur existence et l’indépendance dont ils jouissent qu’au travail et à l’économie ! Combien de gens seraient plus heureux s’ils savaient, comme ces pauvres Savoyards, travailler et se faire ignorer !
Quant au vrai Parisien, celui-là ne voyage guère. Aussi son peu d amour-propre pour la locomotion lointaine a fait dire que le Parisien n’existait pas. De ce qu on ne le voyait guère, on a été trop prompt à conclure que c’est un être de fantaisie, imaginé pour les besoins de la géographie et de la statistique; loin de là. Il se trouve des gens nés à Paris, de pères et fie me res dont les noms sont inscrits sur les registres des douze arrondissements ; ces gens exercent diverses professions, sinon poétiques, du moins lucratives et paisibles : ils sont bonnetiers, épiciers; ils tiennent des maisons meublées, vendent des nouveautés et des draperies ou vivent de leurs rentes. L’esprit, le génie, 1 imagination, n ont pas cours chez eux; ils n’estiment qu’à un taux peu élevé l’excentricité, la poésie, l’art, en un mot tout ce qui sort de la vie ordinaire. Et ils ont raison : la province, l’Europe, le inonde, leur fournissent de toutes ces choses-là plus qu ils n’en veulent. Ils savent bien que ce qu’il y a de plus parfait dans toutes les latitudes leur est réservé; qu’ils n’ont qu’à se baisser, qu’à laisser échapper des mailles de leur bourse une menue pièce blanche, souvent même qu’à exprimer un désir ou à inventer une combinaison pour satisfaire les besoins, rares ou nombreux, de leur caprice et de leur intelligence. Lorsque le boutiquier, ses volets fermés, suppute, avec sa femme et avec son commis de confiance, le gain qu il a réalisé pendant la journée, en surfaisant, en écorchant de son mieux le digne provincial, l’excellent étranger, séduit par ses belles paroles; lorsque le rentier a lu le bulletin de la bourse qu’on lui vend, un sou, quand on ne le lui donne pas pour rien dans son journal du soir ; tous les deux, en vrais Parisiens, se frottent les mains et se disent : « Allons ! si un tel est gentil , il me donnera dimanche un billet de spectacle, et je verrai Rachel , Levasseur et mademoiselle Cruvelli, dans la représentation a bénéfice ! » Le billet n'arrive pas, on ira pour 5 fr. dîner chez un traiteur modeste, oii la carte est aussi variée, les mets aussi délicats que chez les Frères-Provençaux ; et, moyennant une contremarque, il verra, a moitié prix, les cinq-sixièmes du spectacle. Le Parisien sait voir chaque chose à l’heure la plus favorable, pour dépenser peu et admirer beaucoup; il connaît les ressources de sa ville natale, et, avec cette expérience, il jouit d’autant plus solidement qu’il jouit avec moins d’éclat. Oui, le Parisien existe, mais à l’état latent ; s’il fait froid , vous le rencontrez en omnibus, à la place du fond, enveloppé dans son manteau, les pieds disparaissant sous la paille hospitalière que prodigue le conducteur; vous le trouvez au coin de son feu dans une chambre bien close, ou adossé au poêle qui réchauffe sa boutique.
Si c’est le temps du soleil, des longs jours et du beau fixe, le Parisien flâne, se rafraîchit au café, se promène aux alentours de sa ville, les jours de trains de plaisir, sachant bien qu’en définitive Enghien, Montmorency, Bougival, Sèvres, Saint-Cloud, etc., ses maisons de plaisance, sont aussi pittoresques, pour le moins, que la Suisse, l’Espagne et l’Italie. Savez-vous
qu’on y va pour un franc, aller et retour, et qu’on y trouve, à deux pas des fourrés et des ombrages, des rivières et des montagnes, d’excellentes tables d’hôte, et même de petits bouchons, où l’on dîne très-bien et à bon marché. Mais le Parisien! il est maître chez lui, et il se fait à lui-même, en silence, les honneurs de sa maison; nourri dans ce labyrinthe, il en connaît tous
Savoyard.
les détours, et goûte à tous les plaisirs sans éprouver les ennuis, sans encourir les dépenses qui menacent les nouveaux initiés de ce paradis terrestre, .l’en ai vu qui, sans s’y être pris à l’avance, cédant à une fantaisie subite, se présentaient pour assister à une première représentation pour laquelle on avait loué
Piémontais.
des places jusqu’à 75 fr., et ils entraient pour 40 sous, avec un billet de solitaire délivré par le sous-chef de claque moyennant un petit verre de prime.
Qu’est-ce donc qui fait l’animation, le mouvement, la fièvre de Paris? Oii se recrute le public des théâtres, l’hiver, quand le boutiquier est à ses affaires et l’homme d’argent à ses plaisirs; l'été, quand le petit
nombre de ceux qui ne sont pas à la campagne peuplent les frais ombrages des Champs-Elysées et savourent la musique et les chopes du café-concert? Qui va déjeuner au café Riche, au café Anglais, au café de Foy? qui dîne chez les petits-neveux de Véry, de Yétour, des Frères - Provençaux? Qui?... mais nul autre que le tributaire habituel de Sa Majesté Paris ; que l’humble vassal de la suzeraine incontestée des quatre-vingt-six départements. Il faut, pour les émotions et les rires de la scène, des auteurs d’esprit, de cœur, de génie... la province en fournira; il faut des acteurs... à quoi servirait la province, si elle n’en portait pas une moisson. Le Parisien a payé sa quotepart, en enfantant Molière... Il attend, il juge, il prononce, et l’univers sanctionne ses arrêts. Le roman, le feuilleton, le journal, la littérature, la fantaisie absorbent des milliers de têtes pensantes, et fauchent leurs idées avec la régularité du balancier qui marque les jours et les heures: eh bien! province à l’œuvre! que des romanciers, des poètes, des écrivains, des politiques et des feuilletonnistes renaissent et repoussent... Paris a reçu tes derniers envois; tu lui as donné des hommes pleins de sève, d’imagination, de verve, inspirés, ardents, abruptes... en retour, voici des Parisiens d’adoption que la suzeraine te restitue. Allons, départements! versez votre vie, votre sang, votre argent : on vous rend la monnaie.
Et l’étranger! oh! c’est à son or qu’on en veut. Ici les ducats et les guinées, les roubles et les frédéricks, les piastres fortes et les roupies, l’or à toutes les effigies, à tous les exergues, est reçu!... On prendrait au besoin les coquilles enfilées des Africains et les taïls des Chinois. Nous avons des monuments, des promenades, des passages, des théâtres... Venez du Sud et du Nord, du Levant et du Couchant. Prince, vous avez vingt villages en Moscovie et cinquante mille âmes de paysans ; les roubles se rouillent dans votre coffre-fort, depuis les temps du premier Romanofl : on vous en prie ! venez. Il y a, pour vous recevoir, l’hôtel de Castille, à moins que vous ne préfériez l’hôtel Meurice : si vous tenez à connnaître les raffinements de notre cuisine, et, vous le savez, la France tomberait au plus bas degré d’impuissance et de décrépitude, qu’elle occuperait encore le premier rang en tenant la queue de la poêle; si vous désirez acquérir la douce conviction de cette suprématie, vous trouverez sur le boulevard, au Palais-Royal, où vous voudrez, de quoi vous satisfaire. Nul théâtre ne fermera ses coulisses à vos millions qui moisissent, et qui vont enfin se donner de l’air à cœur joie ; aucune de nos beautés peu farouches, qui peuplent les bosquets de roses et de myrtes du treizième arrondissement ( n’allez pas prendre ces métaphores à la lettre!) ne se montrera cruelle; et qui le serait pour un prince russe !
A vous, milord, Rivoli-square ! à vous, 'si les guinées gonflent votre portefeuille, les britanniques émanations de la cuisine de Byrons Tavern ! ou, si vos parents économes ont trop ménagé le précieux métal, jeune touriste insulaire, sachez vous contenter du roasl beef e t de la ha/f a bottle de Katcomb-House. Bon gré mal gré, Paris vous range parmi ses tributaires, ses sujets ; il vous offre l’imitation la plus parfaite de votre patrie ; mais, ne vous y trompez pas, il vous tient, et ne cherche qu'à dissimuler vos fers !
Ces diverses catégories de visiteurs, riches et pauvres, se rapprochent les unes des autres par un sentiment identique : la curiosité, le besoin tic voir. On les rencontre dans tous les monuments, aux jours et heures indiqués sur le guide-Richard : ils viennent papillonner, grâce a leurs passe-ports, autour des rapins mâles et femelles occupés a copier les tableaux du Louvre; ils admirent à la file les colossales marmites des Invalides; ils parcourent les Gobelins, la Monnaie, les musées; gravissent l’Arc ne triomphe, le Panthéon, les tours Notre-Dame, et, après huit ou quinze jours de cette course au clocher à travers les chefs-d’œuvre et les curiosités, ils retournent dans leurs patries respectives, joyeuxet fiers : ilsont vu Paris.
Nous disions tout à l’heure que, pour recevoir les hôtes qui accourent à Paris des quatre points cardinaux de l’Europe, la grande ville a de splendides hôtels, comme l’hôtel Meurice, l’hôtel Mirabeau, l’hôtel de Bristol, l’hôtel de Taris, L’hôtel des Princes, où se donnent de grands banquets internationaux ; cependant, il faut bien l’avouer, quoiqu'il nous en coûte.
Paris manque d’hôtels confortables comme ceux qui s’ouvrent aux voyageurs sur les bords du Rhin et dans certaines villes de la Suisse. Il n’y a pas, à Paris, un seul établissement de ce genre qui puisse rivaliser avec Mivart hôtel de Londres, ou avec les grands phalanstères de New-York. Un hôtel cosmopolite manque à Paris. 11 est probable que le moment n’est pas éloi¬
gné où un spéculateur bien inspiré établira un vaste caravansérail dans lequel le voyageur trouvera le bon marché uni à l’élégance et au confortable.
Les étrangers de distinction ont un cercle où ils se réunissent de préférence , c’est le club de l’Union. Parmi ces étrangers, nous comprenons les ambassadeurs, les ministres plénipotentiaires, tout le person-
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Un raoûf*à l’hôtel des Princes.
nel diplomatique en résidence à Paris. Si Paris ouvre ses salons aux hôtes illustres qui le visitent, quelques étrangers offrent aussi à la société parisienne des fêtes splendides. On se souvient encore des magnifiques bals du baron Schicler, de M. Hope et du comte Demidoff. Les ambassades sont aussi un terrain de danses, de polkas et de redowas. L’Autriche, la Prusse, la
Porte Ottomane réunissent deux ou trois fois par saison toutes les décorations du monde officiel, et tous les diamants de la cour et de la ville.
Parmi les hôtels des ambassadeurs, un seul peutêtre a un aspect vraiment monumental ; c’est l’hôtel de l’ambassade de Prusse, situé rue de Lille. Son porche égyptien fut élevé en commémoration de la
campagne d’Égypte par le prince Eugène Beauharnais, qui vint l’habiter. Le roi de Prusse a voulu que cette décoration du temps de l’Empire fût conservée ; seulement on a remplacé l’aigle de France par celui de Prusse. La construction de l’hôtel date de l’époque de LouisjXIV ; il fut bâti pour le maréchal de Villeroy.