CHAPITRE LXIV. — LES PUISONS
qui sont là-dedans... Ce sont ceux-là qui s’amusent. Oui, entrez par curiosité, et voyez cette gaieté de près.
Une justice que nous nous hâtons de rendre à la prison de Clichy, c’est que rien n’a été négligé pour le bien-être des détenus; espace, air, salubrité, clarté , distribution d’eau et de chaleur , promenade d’hiver et d’été, facilité de réunion et d’isolement, tout a été prévu, et autant qu’il a été donné à l’architecte d’adoucir la position des détenus, il l’a fait; la position du prisonnier a été réduite à la stricte privation de la liberté.
L’entrée de la prison n’a rien qui puisse faire naître d’accablantes réflexions : une cour, des bâtiments, qui ressemblent de loin, il est vrai, aux dépendances ordinaires d’un hôtel ; et au fond , un corps de logis qui pourrait être pris pour un hospice bien doté sans les barreaux qui garnissent les fenêtres ; en pénétrant plus avant, on ne se heurte pas contre des guichets à porte basse, contre des geôles à poternes écrasées;
des grilles vastes et élevées, comme celles d’un parloir de couvent, donnent entrée dans la salle du greffe, qui touche au cabinet fin directeur et à un salon destiné aux conférences des détenus avec les personnes qui ne peuvent pas pénétrer dans l’intérieur de la maison ; de ce salon, où l’on dépose la personne du débiteur saisi, pendant l’accomplissement des formalités de transcription et d’écrou , on aperçoit une vaste cour, bien sablée , avec quelques arbres hauts et verdoyants, des bancs de gazon, et, au pied du mur d’enceinte opposé au bâtiment dans la longueur de cette cour, un parterre tout émaillé d’arbustes et de fleurs, avec deux pelouses fraîchement entretenues.
Quand le débiteur est livré aux geôliers, il passe sous le feu d’un examen attentif; ses futurs gardiens étudient son visage, puis la grande porte de fer s’ouvre, et il est lancé dans la prison.
Une large galerie, qui règne dans tout le rez-dechaussée de l’édifice, contient la première série des
chambres. C’est la place publique de la prison, c’est le passage de tous les captifs, c’est le centre de tout lemouvement (pii règne dans l’établissement. Éclairée par trois grilles qui s’ouvrent sur la cour, et par une file de hautes fenêtres, cette galerie est chauffée par un conduit de chaleur souterraine qui s’échappe par les ouvertures de planches percées à jour. Cette même disposition se retrouve dans toute la maison. Un vaste caléfacteur, dont le tuyau s’élève dans toute la hauteur de l’escalier, à peu près comme les poêles des salles de spectacle, fournit et distribue le calorique destiné à chauffer toutes les chambres. Des bancs sont disposés de l’autre côté de la galerie, le long des cellules : cet endroit est aussi le marché de la colonie. De petits commerces de vin, immodeste café, un débit de tabac et d’épiceries, garnissent quelques chambres. Il y a aussi une sorte de caférestaurant situé à l’une des extrémités de la galerie; à l’autre extrémité, le cabinet de lecture étale ses livres
Le premier quart d’heure
et ses journaux. Le rez-de-chaussée est le meilleur point d’observation; le matin, on voit accourir tous les détenus pressés de se procurer l’eau que leur fournissent deux robinets établis dans la cour; plus tard, les visiteurs , les appels , les lettres qu’apporte le facteur, les commissions, l’achat des provisions, vous mettront au courant de la situation de chacun d’eux.
Au premier et au second étage, de longs corridors aérés et éclairés par deux fenêtres sur la cour. Cent trente cellules s’ouvrent sur ces corridors. Chaque prisonnier est seul ; moyennant finance, la maison lui fournit un mobilier convenable; pour cinq sous par jour, minimum du loyer, il a une couchette en fer, une armoire, une table, deux chaises , un matelas, une paillasse, une couverture et une paire de draps, qu’on change... tous les quinze jours. Le captif peut, en outre, se procurer en location des tables, des chaises, des couvertures, des serviettes; les autres menus ustensiles doivent être achetés par lui. Des postes de surveillants sont établis pour chaque division des
différents étages; des hommes de peine, qui portent le nom à' auxiliaires, leur sont adjoints. Ils sont spécialement chargés de tenir l’établissement dans la plus grande propreté possible.
Il est défendu aux détenus de préparer chez eux aucun aliment ; ils ne peuvent recevoir du dehors que des aliments tous disposés, et rien qui soit destiné à une cuisson nouvelle. Cette mesure les livre à l’exigence impitoyable de la cantine.
L’entrepreneur qui exploite la cantine, affranchi de toute rivalité, appuyé sur le monopole, dédaigne toute amélioration, et, occupé seulement d’augmenter ses bénéfices, il est peu scrupuleux sur le choix et la préparation des denrées. Le vin y est surtout d'une qualité détestable.
Les ressources du prisonnier pour dettes sont excessivement bornées. La consignation alimentaire de trente francs par mois, faite par le créancier, est réduite par les dépenses de la pistole à vingt-deux francs cinquante centimes, laquelle somme est partagée par
La galerie.
dixièmes, qui tonnent une paye de quarante-cinq sous tous les trois jours. Le moment de la paye est toujours un moment de joie , toutes les infortunes fraternisent par cet émargement de détresse. On fait queue à l’étroit guichet du payeur, et il y a, dans la journée de la paye , un redoublement de circulation métallique à la cantine et dans les buvettes. Il faut bien occuper les loisirs de la captivité.
Les visiteurs, c’est-à-dire les personnes qui peuvent pénétrer auprès des détenus, avec une permission expresse délivrée par ceux-ci et confirmée par le chef du bureau des prisons à la préfecture de police, ne sont admis que trois fois par semaine. Ces visiteurs ou ces visiteuses, ce sont des frères, des amis, des sœurs, quelquefois des maîtresses. Ce sont aussi des hommes d’atfaires, qui appellent au greffe le débiteur, pour terminer, dans leur intérêt commun, cette inutile détention, qui ne sert qu’à aggraver deux positions, celle de l’homme qui l’a ordonnée et celle de l’homme qui la subit.
Le prisonnier pour dettes est à peu près réduit ;i ses propres forces pour pourvoir à sa subsistance. La dureté de sa condition est déplorablement augmentée par le monopole de la cantine. Les impôts indirects qui pèsent sur ces infortunés sont nombreux . le facteur, pour leur remettre leurs lettres en mains piopres? exige un sou en sus de la taxe. I ne commission, la moindre complaisance, tout est coté et tarifé pai la cupidité de quelque employé subalterne. Il faut se courber sous ces exactions, sous peine de n obtenir rien et de se voir exposé à des retards, à des contrariétés, à des obstacles qui peuvent quelquefois compromettre le succès d’une combinaison sur laquelle repose la délivrance du détenu.
Gavarni, dans ses spirituels dessins, a montré le côté gai, jeune et alerte de la prison pour dettes: le vin de Champagne sablé à la barbe du créancier, le far niente du détenu qui se console en charbonnant sur la muraille le profd de son cerbère, la promenade
à deux dans le jardin, l'ancien et le nouveau devisant sur les beaux jours de la liberté éclipsée, le débiteur s’engraissant au régime de la réclusion et des dîners à 30 francs par tête. Mais il faut bien dire cependant que la physionomie vivante de Clichy n’offre, en général, qu’un affligeant spectacle : mérité ou immérité, juste ou injuste, nécessaire ou cruel, le malheur y est réel. On y voit affluer des pauvres véritables, et la grande majorité des détenus appartient a ce qu on appelle la classe inférieure de la société. Aussi la fraternité complète est-elle impossible entre les différentes catégories. En dépit de tous les adoucissements, il existe, pour le détenu qui a reçu une certaine éducation, des fréquentations et des contacts forcés qui sont déjà, a eux seuls, un grave châtiment.
Si l’on ne s’arrête qu'aux saillies de la surface , il règne pourtant entre tous ces gens de diverses conditions une apparente cordialité. A défaut de la liberté, on a l’image de légalité, les éclats bruyants;
ici le loto, là-bas le cheval fondu; en été, les barres, les boules, la balle, les courses; en hiver, la promenade dans la galerie, les parties d’écarté ou de piquet ; tout cela contribue à égayer de temps en temps la prison. Mais, au fond de tout ce mouvement, de toute cette joie, de tous ces cris, il y a toujours une pensée triste : la privation de la liberté.
Le régime péripatéticien est celui qui domine dans la prison. Sans le mouvement, le prisonnier périrait de marasme et d’ennui. L hygiène morale est ici d’accord avec l’hygiène physique pour conseiller impérieusement au détenu l’usage fréquent de la promenade.
C’est surtout pendant les heures de la promenade que se manifestent les bigarrures de la population détenue. Yoici un dandy qui coudoie un pauvre ouvrier; voilà un ex-financier qui se promène avec un ex-diplomate. Les étrangers sont peu nombreux dans la prison pour dettes ; on y rencontre cependant un cer-
Le guichet.
tain nombre d’Anglais qui vivent entre eux, se soutiennent avec patriotisme, et font généralement bonne chère.
On ne cite dans les annales de la prison que peu de tentatives d’évasion, et c’est un sujet dont jamais les prisonniers ne s’entretiennent entre eux : on peut même affirmer qu’ils ne se préoccupent guère de tels projets. Cependant, le soir, on boucle les cellules, c’est-à-dire que les gardiens les ferment au verrou, après s’être assurés que le prisonnier y est enfermé. Le matin , la cellule est ouverte, et l’on constate encore une fois la présence du détenu, après quoi chacun vaque à ses fonctions ou à ses travaux. Un simple petit cadenas ferme la porte du prisonnier.
Toute étiquette de costume est laissée de côté , comme bien on pense, et l’oisiveté règne sous toutes les latitudes de la prison pour dettes. Le travail y serait fort difficile ; les causeries importunes vous assiègent de toutes parts; entouré d’une colonie de pares¬
seux, l’homme laborieux est là tout aussi mal à l’aise que le serait un homme à jeun aux prises avec une troupe de gens ivres. Une triste observation n’a que trop bien révélé quels sont les dangereux effets de la captivité sur les facultés intellectuelles des prisonniers, et il en est bien peu qui puissent résister à cette action délétère.
La contrainte par corps est restée dans nos codes , mais on peut dire qu’elle n’est plus dans nos mœurs. La durée générale de la détention (cinq ans) est déjà beaucoup moindre qu’autrefois, et, depuis bien des années, il est presque sans exemple qu’un débiteur ait accompli en prison le temps entier que la loi assigne à sa captivité. L’arrivée d’un nouveau détenu cause peu de sensation. Mais sa sortie est toujours plus remarquée : l’envie et la joie, le regret et la cordialité se croisent involontairement dans les cœurs de ceux qui voient cette porte, un instant ouverte, se refermer sur eux. Mais où éclatent la gaieté et l’ironie,
Le portrait du créancier. i
c’est quand un prisonnierest mis en liberté par défaut de consignation d’aliments, c’est alors une clameur universelle de sarcasmes contre la lassitude du créancier.
Une visite de quelques heures à la prison pour dettes suffit pour convaincre de l’inutilité de la contrainte par corps l’esprit le plus prévenu. Elle n’atteint jamais le débiteur solvable, et par conséquent de mauvaise foi, quand il ne paye pas; elle ne frappe que le malheur; elle ne sert qu’à grossir la liste des frais; elle augmente le montant de la dette, et elle enlève les seules ressources à l'aide desquelles peut s’acquitter le malheureux : le travail et l’industrie.
Enfin, il faut encore considérer ceci : c’est que, pour aider les frauduleuses opérations d’usuriers, la contrainte par corps jette sous les verroux de malheureux jeunes gens qui languissent désœuvrés et étiolés à l'ombre de hautes murailles, et qui, par suite de ce désœuvrement, rentreront dans le monde en proie à une corruption anticipée.