STATISTIQUE INDUSTRIELLE DE PARIS
Enquête faite par la Chambre de commerce de Paris. — Travail de la Commission d’enquête. — Nombre des industries exercées à Paris. — Les treize groupes différents. — Les entrepreneurs. — Le mouvement des affaires en 1847. — Distinction entre la valeur première et la valeur acquise. — Sommes des salaires payés annuellement aux ouvriers parisiens. — La crise de 1848. — La
répartition des diverses industries dans Paris. — Chiffre aes transactions et nombre des entrepreneurs et ouvriers par arrondissement. — Les ouvriers parisiens.- — Leurs salaires.
Statistique intellectuelle des ouvriers. — Leurs logements. — Groupe de l’alimentation. — De la nourriture à bon marché. — L’ordinaire du soldat a Paris.— Groupe du bâtiment.
— Accroissement de la population et du nombre des maisons à Paris. — Importance croissante de l’industrie du bâtiment. — Moyenne du prix du terrain à Paris. — Groupe de l’ameublement. — La division du travail dans cette partie. — Groupe du vêtement. — Tailleurs sur mesure et confectionneurs. —
Cordonniers. — Chapeliers. — Entreprises de buanderie et de blanchissage. — Groupe des tils et tissus. — Groupe des peaux et cuirs. —
Groupe de la carrosserie, des équipements militaires. — Groupe des industries chimiques et céramiques. — Le gaz. — Groupe du travail des métaux, mécanique, quincaillerie, instruments de précision. — Métaux précieux. — Boissellerie et vannerie.
— Article de Paris. — Imprimerie. — Lithographie. — Gravure. — Questions des salaires et du chômage.
Une des plus sérieuses difficultés qu’il faut s’attendre à rencontrer en abordant les questions économiques, est l'inexactitude des chiffres exprimant les faits dont on veut rechercher les lois ; aussi sommesnous heureux de pouvoir signaler un document aussi précieux par l’importance des matières que par la manière dont il a été rédigé, et de lui emprunter les chiffres que nous allons donner dans ce chapitre. C’est l’enquête faite par la chambre de commerce de Paris, conformément au décret de l’Assemblée constituante, qui avait prescrit un semblable travail dans toute la France.
Cette enquête a été effectuée à Paris avec un soin consciencieux, une intelligence des difficultés, un ensemble de précautions et de contrôles destinés à les surmonter, qui ne laissent qu’une bien faible marge aux erreurs inséparables de pareilles recherches. Indépendamment de l’utilité de ce travail comme constatant la situation de l’industrie parisienne, si étendue, si variée, la répartition entre des professions diverses et les salaires d’une population de 400,000 travailleurs, il offre un intérêt de curiosité bien vif par les détails trop peu connus qu’il donne sur les moyens d’existence, les habitudes, les mœurs de cette agglomération d’ouvriers, dont les passions exercent sur les destinées de la France une influence tantôt fatale, quelquefois heureuse, mais toujours décisive.
C’est à ce double point de vue que nous allons donner aux lecteurs du Tableau de Paris une analyse développée de ce document remarquable. Nous ferons connaître d’abord les chiffres généraux, ensuite les chiffres relatifs aux principales industries, puis enfin les faits moraux recueillis par les commissions, ainsi que les réflexions que nous a suggérées leur examen sur les questions si importantes des salaires, du bien-être et de la moralité des ouvriers parisiens.
Cette enquête n’a dû porter que sur l’industrie manufacturière. L’industrie commerciale à Paris se rattache au commerce général de la France : cette ville est à la fois un centre, un débouché et un dépôt poulies produits agricoles et manufacturiers de la majorité des départements. Elle reçoit et réexpédie pour le compte des autres autant que pour le sien propre. L’industrie manufacturière est au contraire essentiellement locale : les opérations qu’elle a pour objet s’y commencent et s’y terminent, à peu d exceptions près. Il est donc possible d’en suivre toutes les phases, d en constater l’importance. Mais cette industrie est beaucoup plus subdivisée qu’on ne le croit généralement. Les grands établissements n’en forment qu une partie, qui va toujours s’amoindrissant par l’effet de diverses causes qui seront indiquées plus loin , et qui tendent simultanément à repousser hors des murs les véritables manufactures. Les ouvriers très-nombreux qui possèdent un petit capital , ou qui ont su , par leur intelligence et leur bonne conduite, obtenir du crédit, achètent la matière première, et la transforment, soit seuls, soit à l’aide d’un apprenti ou d’un compagnon : ils forment un des grands agents de la production parisienne.
La commission a donc eu à rechercher quel était le nombre 1° des industriels employant un ou plusieurs ouvriers; 2° de ceux qui travaillent seuls, mais pour leur compte, quelquefois d’avance, le plus souvent sur commandes faites par des clients bourgeois, ou
des véritables fabricants. Les individus de ces deux classes doivent être compris dans les entrepreneurs d’industrie; tandis que les ouvriers allant dans les ateliers, ou qui, travaillant en chambre, sont attachés à un seul établissement, rentrent dans la classe des salariés, et sont compris dans les déclarations faites par les entrepreneurs.
Ce sont ces déclarations qui, recueillies maison par maison, ont dû être soumises à une vérification aussi minutieuse que bien entendue, pour qu’elle permit de constater et de rectifier les erreurs involontaires ou les fausses assertions qui étaient à redouter. Le préambule de l’enquête expose les précautions employées à cet égard, précautions telles, qu’elles doivent inspirer toute la confiance possible dans l’ensemble de ce vaste travail. La commission d’ailleurs a pris soin d’indiquer elle-même les chiffres, qui, à sa connaissance et par des causes qu’elle proclame, ne présentent pas le même degré de certitude.
Les industries exercées à Paris sont au nombre de 325. Pour faciliter leur étude, la commission les a classées en 13 groupes différents, dont chacun est composé de celles qui ont une même destination, ou qui sont rapprochées par la similitude des matières qu’elles emploient.
Ces groupes sont ainsi désignés : 1° l’alimentation; 2° le bâtiment; 3° l’ameublement; 4° le vêtement; 5° les fils et les tissus ; 0° les peaux et cuirs ; 7° la carrosserie, sellerie et les équipements militaires; 8° les industries chimiques et céramiques; 9° le travail des métaux, la mécanique, la grosse quincaillerie, les instruments de précision et la coutellerie; 10° le travail des métaux précieux; 11° la boissellerie, vannerie, tonnellerie, les layetiers-emballeurs ; 12° les articles de Paris : bronzes, bourses, sacs, quincaillerie fine, fleurs artificielles, éventails, parapluies, nécessaires; 13° l’imprimerie, la gravure, la papeterie avec leurs accessoires.
Ces 323 industries sont exercées par 64,816 entrepreneurs, dont 7,117 emploient plus de 10 ouvriers; 23,116, de 2 cà 10; et 32,583, 1 ouvrier, ou travaillent seuls.
Ces entrepreneurs occupent à eux tous 342,530 ouvriers de tout sexe et de tout âge. La proportion moyenne des ouvriers aux patrons serait donc de 5 28/100 contre 1; mais si l’on retranche le personnel des deux groupes, l 'alimentation et le vêtement, dans lesquels beaucoup d’entrepreneurs travaillent seuls, la moyenne proportionnelle s’élève à 7 58/100.
Le montant des affaires effectuées par ces entrepreneurs, en 1847, a été de 1,463,628,350 fr., représentant le prix des façons et la valeur des matières employées, sauf cependant pour quelques industries, telles que l’affinage de l’or, le montage des diamants et pierres fines, dans lesquelles le prix des matières premières aurait trop surélevé le chiffre des ventes, et où il a été d’ailleurs facile d’opérer la distinction du prix de ces matières et de celui des façons. Ainsi, dans l’affinage de l’or, la valeur seule du métal représenterait 60 à 80 millions, tandis que le prix du travail et les bénéfices de l’entrepreneur ne s’élève qu’à 330,000 fr. La répartition de cette somme de 1 ,463 millions, entre les 13 groupes, est indiquée dans l’état ci-dessous, que nous avons cru devoir compléter en y comprenant le nombre des entrepreneurs et des ouvriers de chaque groupe :