CHAPITRE XLII. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
à la Côte militaire du 10 mai 1852
Revue des treujww au Champ
premiers sculpteurs. Intérieurement cette tribune était tendue de velours cramoisi, étoilé d’or, aux torsades, franges et crépines d’or, écussonné du chiltrc du président et du monogramme de l’Empereur, avec bannières allégoriques, devises, noms de victoires et de découvertes, panaches au sommet et lambrequin, frangés de torsades d’or. Les tapis les plus riches montaient du sol au plancher de la tribune, et sur les marches étaient posés des lions, des trophées et d immenses vases de Heurs. Pareille décoration ornait les deux tribunes latérales, occupées par les dames du corps diplomatique, les familles des ministres et des fonctionnaires de l’ordre le plus éleve.
L’ensemble de cette décoration correspondait à celle du Champ de Mars, dont les talus étaient couverts de tribunes analogues, bien que moins somptueusement ornées, et qui représentaient une véritable [forêt de mâts, portant desdrapeaux, des trophées, des panoplies et de gigantesques inscriptions où on lisait le numéro et les plus belles campagnes de chaque régiment. La description de la fête donnée sur ce théâtre splendide appartient aux annales du Champ de Mars, qui a été déjà témoin de tant de splendeurs. Je passe donc a l'intérieur de l’École militaire, qui avait aussi revêtu un costume tout nouveau pour cette réjouissance exceptionnelle.
Le programme annonçait un bal et un souper pour dix mille invités, dont trois mille dames. Il a fallu construire des salles capables de recevoir ces nations de danseurs et de bauqueteurs. Aussi une véritable armée de travailleurs a-t-elle été plusieurs jours a l’ouvrage, les hommes élevant les charpentes, les femmes cousant et préparant les tentures, les entrepreneurs et chefs d atelier surveillant les travaux a l’aide de la longue vue et donnant leurs ordres au moyen du porte-voix. La cour d’honneur tout entière avait été métamorphosée, pour quelques heures, en un palais féerique, qui se décomposait ainsi :
En premier lieu, salon de bal. Ce salon, de 68 mètres de long sur “25 de large et sur 20 de hauteur, ce qui l’élevait au-dessus du fronton de l'École militaire, avait la forme d’une vaste tente : partout des trophées d’armes, des cavaliers à cheval, des panoplies debout , des armures de toutes les époques, éclairées au reflet de 40,000 bougies lui donnaient l’aspect d’un musée d’artillerie paré pour un jour de gala. Ce salon était , complété par deux galeries latérales de la même longueur et larges de 18 mètres et demi. C’était là que les curieux, assis sur les estrades qui s’élevaient audessus du rez-de-chaussée et sur les deux rangs de fauteuils du premier étage, pom aient embrasser le magique coup d’œil de la salle de bal. Entre autres dépendances, je citerai le salon de conversation et le salon de jeu, les six vestiaires, et, dans la première cour, une marquise pouvant abriter deux mille voitures.
En second lieu, la salle de banquet, et les deux galeries de rafraîchissements. Qu’il nous suffise de dire que la salle de banquet était disposée pour recevoir six cents convives à la fois. Voici, pour l’édification des lecteurs, une partie du menu officiel de ce pantagruélique festin :
La consommation qui s’est faite dans cette soirée a été de :
99 poissons, 00 galantines, lit pâtés, 10 rosbifs, 90 jambons (-48 Westphalie, 48 Bayonne), 00 hures sangliers, 18 pâtés de foie gras, 100 mayonnaises homards, 192 poulets rôtis, 1,000 bottes asperges, 210 pièces pâtisserie, 444 assiettes petits fours, 12,000 pains, 444 assiettes de fruits, 3,074 bouteilles de vin de Champagne et 5,400 de Bordeaux, 30,000 glaces, sorbets, chocolat; 20,000 verres punch, 17,000 verres .sirops assortis, 450 kilogr. de gâteaux, petits fours, bonbons, caramel , etc.
Le service des tables et buffets était fait par 292 maîtres d’hôtel.
La fête fut digne de ces gigantesques préparatifs. Personne, parmi les dix mille élus, n’a oublié le saisissant spectacle dont il a été frappé lorsque, sortant
d’une interminable queue de voitures qui se prolongeait jusqu’au boulevard Bonne-Nouvelle, il a pu pénétrer dans le vestibule, d’oii l’on entrait dans les trois salles de bal. Ce vestibule, chef-d’œuvre de goût et d’ornementation dans le style militaire, était garni d’étendards et cl’armures qui couvraient les murs; les piliers disparaissaient sous un treillis de sabres-poignards, reflétant la lumière des lustres. Entre les trophées s’élevaient des pilastres formés de canons de fusils polis et enchâssés comme des buffets d’orgues, que terminaient des chapiteaux modelés avec des crosses de pistolets, et que défendaient des balustrades formées de sabres de cavalerie. Sur le premier rang, des canons dorés de la tête au pied, et des mortiers, revêtus de la même parure, se dressaient bourrés de fleurs en guise de mitraille. Partout les fleurs se mêlaient à l’éclat de l’acier et du fer : les guirlandes, les couronnes, les bouquets offerts aux dames, transformaient cette, vaste enceinte en corbeille embaumée.
Et l’on ne voyait encore que le vestibule : un spectacle bien plus merveilleux attendait les élus dans les salles de bal. Les 'proportions des trois salles, de celle du milieu surtout, étaient tellement gigantesques, que, bien que littéralement inondées de lumières par quarante mille bougies, l’œil n’en pouvait, à l’entrée, discerner le fond ni la forme. Il n’y a aucune fête assyrienne de Martin capable de rivaliser avec cette toute-puissante et splendide réalité. On eût dit que des murs de glaces multipliées à l'infini représentaient, à des distances imaginaires, les décorations et les feux de la salle. Pourtant rien n’était plus palpable et plus réel que ce prétendu trompe-l'œil. On marchait, on allait, et, quand on avait fait quelques trois quarts de kilomètre, on n’était pas encore au bout. Les piliers géants et les murailles étaient tendus, dans toute leur colossale superficie, d’une étoffe à ramages jouant la moquette, très-chaude à l’œil, ornée partout d’aigles en relief et de médaillons d’or au chiffre L. N. L’orchestre formidable, dirigé par Strauss, tonnait d’en haut d’une estrade suspendue et aérienne, invisible aux spectateurs. D’autres orchestres militaires faisaient retentir des fanfares dans les deux salles latérales. L’éclat des diamants, des parures, des costumes, des uniformes français, anglais, écossais, bavarois, prussiens, piémontais, turcs, égyptiens, etc., etc., était vraiment inconcevable. Vers minuit, heure delà foule la plus compacte, la salle ne pouvait mieux se comparer qu’ii un océan de feu, ruisselant de pierreries et de dorures.
Toutes ces splendeurs éphémères ont passé; il ne reste plus rien des constructions brillantes et colossales qui se sont élevées pour un jour autour de l’austère et imposant édifice; il ne reste plus rien des énormes préparatifs gastronomiques pour lesquels Chevet avait dépeuple les fleuves de l’Europe de saumons, et fait couler des océans de sirops, entassé des montagnes de fruits, accumulé des myriades de bouteilles de champagne et de bordeaux. Mais le souvenir de la solennité, qui date cl’hicr à peine, est encore vivant, et demain peut-être, après-demain au plus tard , une solennité analogue convoquera de nouveaux invités. Qui sait? peut-être que le programme du 10 mai, qui n’avait aucun prédécesseur sérieux, sera battu par son successeur, et distancé d’aussi loin qu il a distancé tous les autres!
Ce n’est que par accident que l’École militaire est, le théâtre des réjouissances officielles et des fêtes publiques; cet honneur appartient à son voisin, le Champ de Mars. Depuis le jour où s’éleva dans un aérostat le physicien Charles, un des premiers qui tentèrent les routes inexplorées de l’air, jusqu’à la dernière cérémonie, qui date de quelques mois à peine, le Champ de Mars peut enregistrer bien des événements dans ses annales : les fédérations de 1790, 1791, 1792; les cérémonies funèbres de la révolte de Nancy, l’inauguration de la constitution de 1793,1a mort de Bailly, les fêtes des Victoires, de Y Être suprême, de Y Agriculture, du 10 août , de la Vieillesse, etc.; les distributions des aigles ou des dra¬
peaux, le Champ de mai, le mariage du duc d’Orléans, et enfin les fêtes de la seconde république. Et ceci n’est que l’histoire extraordinaire : dans les courts intervalles que laissent ces cérémonies publiques si rapprochées, le Champ de Mars sert encore de stade pour les courses de chevaux , de lieu d’exercice, de parade et de revue des troupes, et enfin de théâter pour diverses expériences, qui ont le privilège d’attirer la curiosité des badauds du dimanche : par exemple, les ascensions aérostatiques embellies de souvenirs mythologiques, les essais de locomotion aérienne, et tout ce que peut concevoir l’imagination de certains spéculateurs qui marchent sur les traces de Montgolfier et de Pilâtre du Rosier.
Avant 1770, le Champ de Mars, destiné à tant de gloire, n’offrait qu’un terrain occupé par les maraîchers. A cette époque, on y traça un parallélogramme de 1,000 mètres de long sur 500 mètres de large, et, comme on destinait ce terrain aux élèves de l’École militaire, on lui donna le nom pompeux qu’il a conservé jusqu’à présent. Lors de la grande fête de la Eédération, en 1790, les talus actuellement existants furent construits, mais de manière à diminuer l’étendue primitive de ce champ sans limites. En 1848, les ouvriers des ateliers nationaux ont été occupés à les reculer et à niveler la surface du sol. Aujourd’hui, le Champ de Mars pourrait recevoir un peuple entier. Avant de donner une idée sommaire des principales fêtes dont il a été le théâtre, n’oublions pas que ce fut dans son enceinte qu’eut lieu, en 1798, ou, pour se conformer au calendrier du temps, pendant les cinq jours complémentaires de l’an vii de la République, la première exposition générale des produits de l’industrie française.
La fête du 10 mai, dont nous venons de décrire un des plus intéressants épisodes, occupe le premier rang peut-être entre les diverses solennités militaires dont le Champ de Mars a été si souvent le théâtre. En général, il est assez difficile de donner, par de simples récits, une idée suffisante de la pompe, de l’éclat de ces fêtes où l’armée joue le principal rôle; c’est dans ces occasions surtout que le crayon du dessinateur prête un utile secours à la plume de l’auteur. Pour l’historien modeste , il ne peut qu’énumérer toujours les mêmes éléments : longues lignes d’uniformes splendides, de fusils étincelants aux feux du jour; manœuvres exécutées avec la précision la plus géométrique, artilleries pacifiques tonnant pour le bon plaisir des spectateurs, simulacres de guerres, c’est toujours monotone à dire, toujours imposant à voir. Et, malgré les tendances peu belliqueuses do notre temps, nous éprouvons sans cesse un plaisir nouveau, une joie enfantine à la vue des colonnes d’infanterie qui défilent, qui se massent, qui se divisent, se doublent et se dédoublent avec tant (l’ordre et de justesse : nous admirons, sans nous lasser, les chevaux qui piaffent et manœuvrent sous la main intelligente du cavalier, les aigrettes qui ondoient , les cuirasses et les sabres qui reluisent. Il suffit de quelques mesures pour que l’orchestre des régiments réveille en nous des velléités militaires; et lorsque les cuivres sonores exécutent quelque marche, quelque morceau entraînant, nous avons besoin de tout notre décorum pour ne pas emboîter le pas et avancer en cadence, à l’instar de ces soldats amateurs et imberbes qui marchent militairement à côté des pelotons ou en avant, et parallèlement aux redoutables barbes des sapeurs. De tels sentiments appartiennent si bien a notre pays, que pour souhaiter la bienvenue aux étrangers, les autorités constituées de tous les temps ne trouvent rien de mieux que de faire parler ta poudre. La voix du canon salue ainsi les visiteurs, sans égard pour leur opinion , et la France, désireuse d’honorer les exposants de Londres, a jugé a propos de terminer par le simulacre d’une petite guerre les luttes d’amour-propre, d’intérêt, d’industrie, les riv alités pacifiques qui s’étaient débattues dans l’enceinte du Palais de Cristal.
La tête du 10 mai avait au moins sa raison d’être. Il s agissait de la distribution et de la bénédiction des