CHAPITRE LXV. — STATISTIQUE INDUSTRIELLE DE PARIS
toutes les industries où le travail consiste, en plus ou moins grande partie, en façons de tissage. Mais il y a eu généralement baisse sur la rémunération des travaux d’aiguille, surtout de ceux faits à domicile. Cette diminution est bien marquée dans la bonneterie, la cordonnerie et pour les tailleurs. Mais il faut rappeler que le chômage, dans plusieurs de ces industries, a été réduit par l’établissement des confectionneurs, ce qui établit une compensation plus ou moins complète.
Voyons maintenant quelle était, en 1847, la situation des ouvriers appartenant aux industries dont il nous a été possible, soit par les renseignements puisés dans l’enquête, soit par ceux que nous avons obtenus directement, de préciser les chômages habituels.
Dans les industries de l’alimentation, occupant 40,428 ouvriers, il n’y a pas, à proprement parler, de chômage. A des époques fixes, quelques-unes des professions éprouvent dans leur vente un ralentissement qui n’entraine pas le renvoi des ouvriers, engagés en grande partie au mois et à l’année. Pour cette classe de salariés, l’interruption du travail ne résulte que des maladies ou d’une rupture avec le patron. Dans ce dernier cas, il n’est ni long ni difficile à l'homme rangé de trouver de l’emploi, les ouvriers ne pouvant pas s’improviser dans ces spécialités et leur nombre étant proportionné aux besoins habituels. Aussi, à l’exception d’un certain nombre de garçons d’un caractère turbulent, inconstant , qui travaillent tantôt chez les boulangers, tantôt dans la pâtisserie, et dont les fréquents chômages ne peuvent être imputés qu’à eux-mêmes, on peut affirmer qu'il règne une véritable aisance dans cette classe de travailleurs.
Dans les bâtiments, il y a pendant les trois à quatre mois d’hiver une interruption régulière et prévue, non de tous les travaux, mais uniquement de ceux qui s’exécutent à l’extérieur. A la vue des maisons dont la construction reste suspendue par la rigueur du froid, on se laisse aller à l’idée d'une cessation complète des opérations industrielles qui concourent à les édifier. Tl n’en est pas ainsi j La construction d’un bâtiment est généralement calculée de manière à ce que les travaux de grosse maçonnerie et de couverture soient terminés avant les gelées. On s’occupe alors des travaux d’intérieur. A moins d’un froid excessif et par conséquent très-rare à Paris, les plàlres occupent une partie des maçons les plus habiles, les mieux rétribués ; les carreleurs, les fumistes, les menuisiers, les serruriers, les peintres s’emparent du bâtiment et complètent l’œuvre commencée. Dans les ateliers de plusieurs de ces professions, on se prépare pour la campagne prochaine; on confectionne tous les articles de serrurerie et menuiserie que l’on n’aura plus qu’à poser. Enfin, c’est le moment de beaucoup de réparations, de changements, d’aménagements intérieurs, ajournés lorsque les entrepreneurs étaient pressés. C’est encore pendant l’hiver que se font ordinairement les démolitions et les travaux de terrassement qu’entraînent les nouvelles constructions. Aussi le chômage porte d’abord sur la partie mobile des ouvriers : les maçons, charpentiers, couvreurs, paveurs, venus des départements, qui restent en plus ou moins grand nombre, quand l’hiver est doux et que les travaux se prolongent, partent dès que le froid les interrompt, emportant avec eux les économies faites dans la belle saison. Pour les ouvriers parisiens ou ceux qui n’émigrent pas chaque année, il y a des interruptions, des journées d’inaction, un travail moins continu ; mais, sauf le cas d’un froid rigoureux, prolongé, exceptionnel, il n’y a pas, surtout pour les bons et habiles travailleurs, de chômage suivi.
Les maçons venant de la Creuse et de la Haute- Vienne sont en majorité des servants ou des Limousins, les moins payés des ouvriers du bâtiment. Sur 9,287 maçons, 3,409 ne gagnent que 2 fr. 50 c. et 2 fr. 75 c. par jour; les autres, à 441 près qui ont
des salaires supérieurs à 5 fr., gagnent de 3 à 5 fr. Ceux qui appartiennent à la population mobile couchent deux à deux dans des- garnis qui leur sont exclusivement affectés. Ils y payent de G à 7 fr. par mois. Pour cette somme, on leur trempe la soupe le soir et leur blanchit une chemise par semaine. Avec les aliments achetés au dehors, leur dépense journalière varie de 1 fr. à 1 fr. 25 c. En ajoutant 50 c. pour l’achat de quelques objets d’habillement et le petit extra du dimanche, faits avec la parcimonie qui caractérise cette classe de travailleurs, on aura une dépense totale .de 4 fr. 50 c. à 4 fr. 75 c. Ces ouvriers passent de huit à neuf mois à Paris, en moyenne 200 jours ; comme ils travaillent habituellement le dimanche au moins jusqu’à midi, on peut évaluer de 230 à 240 le nombre des journées faites par chacun d’eux ; soit de 000 à 650 fr. le gain d’un servant pendant toute la saison. Si on porte leur dépense de 400 à 450 fr., restent 450 à 200 fr. qu’ils emportent de cette ville. Pour ceux qui gagnent de 3 à 5 fr., le pécule s’augmente de la différence presque entière ; car, chez cette race laborieuse, économe, rangée, conservant les rudes habitudes de nos paysans, la dépense ne croît pas en proportion des bénéfices. Quant aux maçons sédentaires, presque tous plus habiles, gagnant de 3 fr. 50 à 5 fr. par jour, faisant un certain nombre de journées pendant la morte-saison, leur gain annuel, dans les années normales, ne saurait être évalué, au plus bas, à moins de 920 fr.; pour beaucoup, il varie de 4,000 à 4,200; pourun petit nombre, il s’élève à 13 et 4,400 fr.
Les charpentiers, sauf quelques hommes de peine, gagnent de 4 à 5 fr. avec 240 jours de travail seulement, et c’est peu ; ils reçoivent annuellement de 960 fr. à 4,200 fr.; 84 gagnent plus de 5 fr. Les menuisiers et serruriers, au nombre de 44 à 45,000, gagnent de 3 fr. 50 c. à 5 fr., à l’exception de 352 jeunes garçons ou bommes de peine, rétribués sur le pied de 2 fr. à 2 fr. 75 c. C’est encore un gain annuel de 900 à 1,200 fr., au minimum. Les couvreurs, plombiers, marbriers, gagnent de 4 à 5 fr.; ces derniers travaillent presque toute l'année. Pour les peintres, le salaire moyen est de 3 fr. 93 c.; 38 seulement touchent moins de 3 fr.
Pour la partie sédentaire des ouvriers de bâtiment, s’élevant de 30 à 32,000 hommes, on peut donc affirmer que la gêne habituelle n’est que la conséquence de la paresse et de l’inconduite. Les artisans laborieux et rangés vivent dans une certaine aisance et font des économies; ainsi en 1851, année où les constructions n’ont pas été très-actives et oii la caisse des retraites a commencé à faire concurrence à celle d’épargne, cette dernière a reçu, de 4,400 nouveaux déposants appartenant à cette classe d’ouvriers, des premières mises s’élevant à 212,000 fr.
Dans le troisième groupe, la question du chômage diffère, en quelque sorte, pour chaque industrie. Les salaires de l’ébénisterie ont été réduits par la concurrence toujours croissante des Alsaciens et des Allemands, qui affluent à Paris dès que les prix se relèvent . La multiplicité des petits patrons, les contestations fréquentes qu’entraînent leurs rapports de tous les instants avec leurs ouvriers, les habitudes de cabaret des uns et des autres, provoquent des changements fréquents d’ateliers. Dans les années ordinaires, il y a, pour cette partie roulante, autant de perte de temps provenant de la recherche d’un autre patron, que du manque réel d’ouvrage : les bons ouvriers, au contraire, attachés aux véritables fabricants et que ceux-ci tiennent à conserver, chôment très-rarement. 11 serait difficile d’établir une proportion des journées inoccupées; il n’y a rien de général à cet égard : mais ce qui est d’une incontestable notoriété, c’est que les ébénistes, bien qu’assez dissipés et buveurs, ne sont pas généralement dans la gêne, et que les travailleurs habiles et rangés mettent de l'argent de côté et deviennent facilement entrepreneurs pour leur compte.
Dans les bronzes, il y a ralentissement, mais non
cessation de travail, si ce n’est pour quelques ou vriers dont les patrons sont disposés à se débarrasser; à l’exception de deux des nombreuses spécialités composant cette industrie, toutes les autres assurent des rétributions qui varient de 3 à 6 et même à 10 fr. par jour. Avec de l’ordre et des habitudes régulières, l'ouvrier en bronze jouit d’une grande aisance. Dans les papiers peints, le chômage est plus caractérisé : il dure de 3 mois à 3 mois et demi, pendant lesquels on congédie le tiers des travailleurs. En admettant pour ces derniers 105 jours d’inaction forcée pendant la morte-saison, ajoutant 40 pour fêtes et dimanches pendant le reste de l’année où la fabrication est trèsactive, restent au minimum 220 jours de travail. Or, sur 4,850 hommes employés dans les fabriques, 459 seulement, dont 90 hommes de peine occupés toute l’année, reçoivent moins de 3 fr. Les salaires pour 4,377 sont de 4 à 5 fr. C’est donc de 880 à 4,400 fr. que peuvent gagner, pendant les huit à neuf mois qu’ils sont occupés, la presque totalité des ouvriers congédiés. Beaucoup d’entre eux sont colleurs de papier, et, leur temps d’inaction coïncidant avec l’époque où il y a le plus d’activité dans la peinture en bâtiment, ils trouvent facilement à s’employer ; quelques-uns travaillent comme terrassiers. Dans cette partie, il y a gêne habituelle pour le plus grand nombre, même chez ceux qui, occupés toute l’année, peuvent gagner de 43 à 1,500 fr.; mais cette gêne résulte uniquement d’une inconduite sur laquelle nous reviendrons plus loin.
Dans l’impuissance de rapprocher ainsi le taux des salaires de la durée du chômage pour chaque industrie, nous nous bornerons à en citer encore deux appartenant à des groupes différents, et pour lesquels la morte-saison a des effets réguliers et bien constatés :
Parmi les corroyeurs, au nombre de 2,198, 53 seulement touchent moins de 3 fr. par jour; 1,884 reçoivent de 3 à 5 fr., 259 de 5 fr. 50 c. à 10 fr. La morte-saison est de trois mois, pendant lesquels le travail n’est pas interrompu, mais les tâches ou les journées sont réduites de moitié. Ainsi, en laissant de côté les 53 hommes de peine qui reçoivent de 2 fr. 50 c. à 2 fr. 75 c., le gain annuel est de 800 fr. pour les moins rétribués, et s’élève progressivement, pour la grande majorité, de 950 fr. jusqu’à 2,000 fr., à cette condition cependant d’un concours de 6 jours par semaine; mais on ne peut que difficilement obtenir des corroyeurs de travailler le lundi.
Dans la typographie, les deux mortes-saisons, bien caractérisées, durent de 3 mois a 3 mois et demi. On congédie alors du tiers à la moitié du personnel. Il se compose de 4,059 individus, dont 213 ont des salaires inférieurs à 3 fr. par jour. Les compositeurs gagnent en général 4 fr. 50 c., quelques-uns de 5 à 6 fr. Prenant le taux le plus bas, et ne comptant que 220 jours de travail, c’est pour les congédiés un gain annuel de 990 fr. Beaucoup trouvent, en outre, à employer utilement une partie du temps que laissent libre ces interruptions prévues et régulières. Nous ne parlerons pas des pressiers, dont l’industrie a été désorganisée depuis longtemps déjà par l’introduction des mécaniques, sans que jusqu’ici l’équilibre ait pu se rétablir entre l’offre et la demande des bras.
En continuant ce rapprochement pour les autres industries parisiennes, on arrive aux mêmes résultats : des mortes-saisons de trois mois au plus, sauf un petit nombre de fabrications où elles durent jusqu’à quatre: mortes-saisons pendant lesquelles une partie seulement des travailleurs attachés a certaines industries est plus ou moins complètement inoccupée. Cette suspension du travail, à l’exception de quelques ouvriers peu habiles, jeunes ou nouvellement attachés a 1 entreprise, n’atteint que les ouvriers dérangés et turbulents. Quant aux salaires, le taux en est assez élevé pour que le gain réalisé pendant les 9 ou 10 mois d’activité varie de 900 fr. à 4,000 ou 4,400 fr. Les rétributions inferieures a 3 fr. n étant, allouées, dans la plupart des industries, qu’à des hommes de. peine ou garçons de magasin occupés toute l'année, et qui
ont, indépendamment de leur paye, des profits accessoires quelquefois assez considérables.
Plusieurs professions appartenant aux deux groupes des vêtements et des tissus, notamment celles des tailleurs, cordonniers, bonnetiers, ehaussonniers, lont exception à cette loi. La concurrence des femmes et des étrangers, la facilitépour tout individu sans emploi de se mettre promptement au fait de certaines confections, ont progressivement abaissé le taux des salaires. Aujourd'hui, leur chiffre, encore réduit par des pertes de temps de toute espèce, ne permet à une partie des ouvriers que de vivre dans un état de gêne habituel. Pour eux, il n’y a pas d’économies possibles, et un chômage un peu plus prolongé qu’à l’ordinaire les expose à manquer du strict nécessaire. La commission, par exemple, évalue à près de 9,000 sur 22 le nombre des travailleurs des deux sexes employés par les tailleurs, qui sont inoccupés pendant quatre mois de l’année. 1,300 hommes, il est vrai, quitteraient Paris pendant cette morte-saison, et trouveraient à s’employer chez les maîtres tailleurs des départements ; mais on ne saurait évaluer a moins de
2.500 ouvriers du sexe masculin ceux qui restent plus ou moins complètement sans ouvrage. Or, tous ceux d’entre eux qui gagnent, quand le travail donne, moins de 3 fr. 50 c. à 4 fr. par jour, ne peuvent traverser un chômage aussi long cju’en subissant les privations les plus pénibles.
Dans cette spécialité, les 2/5 des hommes, à savoir