ouvriers, sont Allemands, Polonais ou Hongrois
Le chômage pour les cordonniers est moins prolongé, moins régulier; mais la moyenne des salaires est plus faible. Elle est surtout abaissée par la concurrence des ouvriers mobiles venant de l’Allemagne et de la Lorraine, qui vivent entre eux par chambrées, avec une parcimonie poussée jusqu’à la dernière limite, et qui travaillent à des prix très-réduits. Aussi les ouvriers mariés et sédentaires ont-ils besoin de beaucoup d’ordre et d’assiduité pour ne pas tomber dans la misère.
Dans ces deux industries, la moyenne générale est une indication trompeuse, parce qu’elle est relevée par les façons très-chères payées à un certain nombre d’ouvriers d’élite chargés de la confection des articles de luxe, et par les appointements des chefs ouvriers attachés à l’année aux établissements de confection, et même à plusieurs entrepreneurs sur mesure. Plus de la moitié des cordonniers ne gagnent que 2 fr. 50 c. à 2 fr. 75 c.; et l’on peut évaluer à 7 ou 8,000 le nombre des tailleurs, cordonniers, ehaussonniers et des artisans appartenant à quelques autres industries, qui, par suite de la modicité des salaires, ne parviennent qu’à vivre au jour le jour.
Nous n’essayerons pas pour les femmes ce travail de constatation du gain annuel : il serait encore plus compliqué, plus difficile; il ne produirait qu'un résultat prévu, avoué d’avance par tous les hommes de bonne foi. Dans un petit nombre d’industries, où il y a un véritable talent acquis, pour les ouvrières travaillant hors de chez elles, celles surtout qui sont engagées au mois et à l’année, celles enfin qui confectionnent à domicile pour une clientèle bourgeoise, le taux des rétributions et leur continuité plus ou moins complète permettent de subvenir aux nécessités de la vie, parfois même de faire des économies. Cette situation est celle de quelques milliers de femmes; mais, pour l'immense majorité, les neuf dixièmes peut-être de celles qui travaillent à domicile pour le compte d’entrepreneurs , pour une partie de celles qui vont dans les ateliers, les salaires, même avec une certaine habileté, une assiduité soutenue, sont insuffisants. La femme seule, dénuée de toute autre ressource, ne saurait, avec son gain, vivre convenablement ; c’est a peine si beaucoup parviennent, par leur travail , a se procurer les moyens de traîner une existence misérable, h ne pas, littéralement parlant, mourir de besoin. Aussi, à défaut du mariage, une association illégitime est h1 seuil moyen d’échap¬
per à cet état de misère. Ce résultat est douloureux, mais il ne saurait être que bien faiblement, qu’accidentellement modifié : tl résulte de la force même des choses. L’isolement de la femme ne peut, ne doit être qu’un fait accidentel : l’habitation avec ses parents, tant qu’elle n’est pas mariée, plus tard la vie de ménage et de famille, telle est sa destination , tel est le fait normal que tout doit tendre à provoquer, au double point de vue de la moralité et de l’aisance des classes inférieures. En effet, le gain de la femme, insuffisant à la faire vivre seule, alors même que dans l’état de mariage il est encore réduit par le temps qu’elle consacre aux soins de sa famille, devient un accessoire utile de la ressource principale, le gain du mari. Souvent cette quote-part en argent, apportée par la ménagère, constitue toute l’aisance de la communauté ; dans certains cas elle supplée à l’insutfisance, à l’absence même momentanée des ressources ordinaires, le chômage de deux industries exercées par les époux ne coïncidant que très-rarement. Ainsi, en 1 8 48, bien des familles n’ont eu d’autre moyen d’existence que le travail de la mère, alors que le père inoccupé et changeant de rôle avait été réduit a s’emparer des soins du ménage. Enfin , un labeur fructueux est encore pour la femme une force qui lui permet de s’opposer aux entraînements désordonnés du mari; il est quelquefois son ‘unique ressource, quand celui-ci oublie au cabaret les besoins de ses enfants.
Mais ce travail même des ouvrières rend plus impérieuse pour toutes cette nécessité du mariage.
L’on tourne ici dans un cercle fatal. La femme mariée, désireuse d’utiliser ses moments perdus ; la jeune fille logée, nourrie chez ses parents; la veuve âgée, infirme, vivant de la charité publique ; toutes celles, en un mot, qui ne voient dans un travail plus ou moins discontinu que la possibilité de se procurer un peu plus d’aisance, font une implacable concurrence aux femmes qui n’ont pas d’autre moyen d’existence : elles acceptent tous les rabais, détruisent tout équilibre entre l’offre et la demande des bras ,et tendent constamment, à leur insu, à faire baisser le taux des salaires.
Malheureusement , d’un autre côté, il faut le dire, beaucoup de jeunes filles des classes ouvrières sont detournées du mariage par la grossièreté, le désordre dont elles voient trop d’exemples dans les hommes de jeur condition. Elles leur sont en général supérieures parles manières, les habitudes plus polies contractées dans la fréquentation des classes élevéesavec lesquelles leur industrie les met souvent en rapport. Le spectacle de l’abandon, du dénument, partage de bien des femmes que les maris maltraitent en revenant du cabaret, où ils ont dépensé la somme qui devait faire vivre la famille pendant toute la semaine, est bien propre à les rebuter. Placées entre une vie de privations si elles restent filles, la misère et les mauvais traitements si elles se trompent dans leur choix, ou si le mari, entraîné par de mauvaises compagnies, se dérange, elles ajournent, reculent jusqu’au moment où l’isolement , le besoin d’affection, la coquetterie même leur font contracter des liaisons dont le charme et les avantages momentanés leur dissimulent les conséquences funestes pour leur avenir.
Elles sont souvent plus à plaindre qu’à blâmer, et les femmes du monde, (pii accusent impitoyablement leurs désordres, devraient se demander si elles auraient elles-mêmes résisté à de pareilles épreuves. Dans les classes moyennes et élevées, les habitudes luxueuses, dépensières des femmes, provoquent le célibat des hommes; dans les classes inférieures, l’ivrognerie, la brutalité des ouvriers produisent la même tendance chez les femmes.
Nous avons établi, au commencement de ce chapitre, qu’à Paris 30,000 soldats de ligne ne coûtaient chacun pour leur nourriture que 53 c. par jour ; qu’une alimentation plus variée, plus substantielle, supérieure à celle de beaucoup de petits ménages, ne revenait à 5,000 j gendarmes ou gardes de Paris que de 04 à 06 c. 1/3.
D’après l’exemple cité et la comparaison avec la t roupe, cette dépense ne doit s’élever, dans les collèges et établissements privés d’éducation, que de 70 à 90 cent. La nourriture des maçons et badigeonneurs appartenant à la population mobile ne leur coûte que 80 à 90 cent.; celle des journaliers de l’industrie et du commerce, mangeant dans les gargotes, buvant du vin avec modération, revient à 1 fr. 25 c. La plupart des étudiants et jeunes gens des diverses professions ne dépensent pas davantage. Le prix de l’alimentation de l’artisan dans son ménage devrait donc varier de 70 à 80 cent, par tête.
D’un autre côté, en retranchant des 27,453 individus touchant un salaire inférieur à 3 fr., les jeunes gens dont l’apprentissage se complète, les hommes de peine ou garçons de magasin attachés aux diverses fabriques, il ne reste dans cette catégorie, en véritables ouvriers, que les servants maçons dont nous avons fait le compte, la moitié des cordonniers, un certain nombre de tailleurs, bonnetiers, et la majorité des ehaussonniers, dont la position est exceptionnellement mauvaise par suite des causes signalées plus haut. Quant aux ouvriers des autres industries gagnant par jour de 3 à 5 fr. et au delà, aux ouvriers soumis aux chômages réguliers les plus longs, ils touchent encore annuellement 900 francs environ au minimum, non compris ce qu’ils peuvent gagner pendant l’interruption de leur travail habituel. Le gain de ceux qui ne sont exposés qu’à des pertes de temps accidentelles varie de 900 et 1,000 à 1,500 et au-dessus.
En rapprochant le coût de la nourriture du chiffre des recettes annuelles de chacun, augmenté pour ceux qui sont mariés du gain de la femme, qui ne saurait être évalué, dans les données ordinaires, à moins de 150 fr. par an, on se demande quelles sont les causes qui produisent l’état de véritable misère dans lequel végètent un si grand nombre d’ouvriers.
Mais, avant de les indiquer, il peut être utile de mettre en regard les ressources et les habitudes des artisans et journaliers de la campagne, dans un rayon île 20 à 80 kilomètres de la capitale, — partie de la France oii le pain, la viande de seconde qualité, et les autres denrées alimentaires et de ménage sont aussi chers ou à peu près qu’à Paris; oii il n’existe d'infériorité sensible dans les prix que pour les loyers, les boissons et lecombustible.
En dehors de la banlieue proprement dite, le maçon gagne, selon les localités, de 2 fr. à 2 fr. 50 c. par jour; le menuisier, le serrurier, le charpentier, de
2 fr. 50 c. à 3 fr. ; un tisserand, de 1 fr. 50c. à 1 fr. 75 c. ; une couturière, de 60 à 75 c., et nourrie; le journalier, 1 fr. 50 c.
Pour un ouvrier laborieux, intelligent, occupé toute l’année, sauf les chômages forcés résultant des intempéries des saisons, les rétributions de toute espèce, en argent ou en nature, ne dépassent pas 450 à 500 fr. par an. La femme, pendant la moisson, gagne de 45 à 50 fr. au maximum ; elle fait des journées à 80 cent, et 1 fr., lorsque le soin de son ménage, de ses enfants, la culture de son jardin lui en laissent le loisir. L’hiver, quand le mauvais temps la retient à la maison et le soir à la veillée, elle file et peut gagner au plus 5 cent, par heure, soit 40 cent, en moyenne par jour pendant 3 à 4 mois. Si elle a un nourrisson au sein ou au biberon, industrie très-répandue aux environs de Paris, c’est de 18 à 20 fr. par mois, sur lesquels il faut déduire, pour fournitures diverses, de
3 à 4 fr. Mais elle ne peut alors se livrer à aucune des occupations indiquées plus haut. Son gain annuel, dans ces deux hypothèses, varie donc de 150 à 200 fr.
Les ressources appréciables du ménage doivent être évaluées de 600 à 650 fr., au plus : elles suffisent à la majorité des paysans pour vivre, élever leurs enfants, ne pas contracter de dettes , et , s’il ne survient pas d’accident, acheter un peu de terre. Mais il est vrai que le campagnard n’est pas, comme le citadin , dans I obligation de tout se procurer à prix d’argent, et qu il produit lui-même une partie des objets qui lui sont indispensables. Le paysan qui n’est pas proprié-