CHAPITRE LXV. — STATISTIQUE INDUSTRIELLE DE PARIS
ques spéciales ouvertes le soir et les jours de fête, contribueraient à donner le goût des délassements intellectuels; les sociétés de secours mutuels, les caisses d’épargne, celle des retraites, sont des encouragements à l’esprit d’ordre , d’économie qu’il faut développer chaque jour davantage. On a adressé à cette dernière le reproche d’être immorale en poussant à l’égoïsme. Il n’est pas mérité. Lorsque l’esprit de famille a perdu de son empire, il ne faut pas s’exposer à l’affaiblir encore par des conilits avec l’intérêt pécuniaire. C’est ce qui arrive lorsque le vieillard vient demander à ses enfants, en soins, en nourriture, le remboursement de ce qu’il a prêté à leurs premières années. Rarement cette dette est acquittée avec exactitude, plus rarement encore avec l’affectueuse bonne grâce aussi précieuse à la vieillesse que les secours matériels. La morale n’aura qu’à gagner à l'indépendance des gens âgés, même achetée par l’extinction du capital déposé, et le spectacle de leur petite aisance contribuera à propager la prévoyance.
Il est de mode aujourd’hui de prôner un moyen de moralisation, la résurrection des sentiments religieux, qui ne nous paraît pas avoir l’efficacité qu’on lui suppose. Il faut que la piété soit bien sincère, bien éclairée, pour influer sur la conduite habituelle. Ce qui se passe dans les pays ultracatholiques et chez nos femmes de bon ton, en est la preuve. On est rigoureux sur l’observance des pratiques et très-relâché sur la morale. Quand la foi est éteinte, il est d’ailleurs bien difficile de la ranimer. Par des aumônes, par des influences de toute espèce, on obtiendra, dans le peuple sceptique et railleur de Paris, d’apparentes conversions, des participations intéressées à des actes extérieurs ; mais une véritable piété , il est permis d’en douter. Que l’on ne néglige donc pas les moyens plus humains.
Le travail est la religion de l’époque. Convertissez-y les incrédules L’économie, la prévoyance, viendront tout naturellement ensuite.
La société périclite par le désir immodéré du bienêtre, par la soif des richesses; faites tourner ces penchants au profit des idées d’ordre et de conservation. Donnez à l’ouvrier, pour la possession d’un capital , la passion du paysan pour celle de la terre; mais il faut pour cela une incontestable sécurité. C’est ce que la caisse des retraites est admirablement apte à lui garantir, parce quelle le protège contre son ignorance, contre ses entraînements et les fausses spéculations qui ont trop souvent dissipé les économies lentement amassées, que la caisse d’épargne est tenue de rendre à la demande du déposant.
L’État a un autre devoir à remplir dans l’intérêt de la régularité du travail, et par conséquent des idées d’ordre et d’économie. S’il ne lui est pas possible d’arrêter ce flot toujours montant de travailleurs étrangers qui viennent à Paris changer le rapport de l’offre à la demande, abaisser les salaires, augmenter les chômages, il peut du moins ne pas provoquer luimême cette invasion. C’est pourtant ce qu’ont fait tous les gouvernements, c’est ce que l’on fait encore aujourd’hui en entreprenant sur une trop grande échelle la démolition des vieux quartiers. Cette reconstruction d’une partie de la capitale, pour s’opérer sans secousse, devait être l’ouvrage du temps. En voulant terminer en quelques mois ce qui demanderait des années, on prépare une crise industrielle et commerciale dans un avenir peu éloigné, on empire à certains égards pour le moment la situation du peuple. La destruction simultanée des vieilles maisons occupées par les pauvres familles en réduit beaucoup à aller loger à l’extérieur, loin de leurs travaux, toutes à payer des loyers hors de proportion avec leurs ressources. Les chambres qui se louaient 100 fr. avant 1848 se payent aujourd’hui 150 et 200 fr. ; et cette élévation des petits loyers ne sera pas un fait passager , parce que les nouvelles constructions ne sont adaptées ni aux besoins, ni aux facultés des classes inférieures. Les ouvriers sont des locataires peu commodes, peu recherchés; aussi la spéculation du bâ¬
timent n’a presque jamais leur logement pour objet ; et ce ne sont pas quelques cités ouvrières qui combleront les lacunes résultant des démolitions trop brusquement opérées. Or, de toutes les dépenses, le loyer, pour les gens pauvres, est la plus pesante, la plus difficile à acquitter.
Si l’on croit, par le développement inusité imprimé au bâtiment, produire une augmentation dans le taux des salaires qui compense la cherté du loyer, on se fait illusion. D’abord cette cherté est générale, pèse sur toutes les professions, tandis que l’élévation de la main-d’œuvre ne porte que sur certains ouvriers, ceux surtout qui appartiennent à la population mobile. Cette plus-value n’est d’ailleurs que momentanée; dès qu’elle sera connue, une affluence de travailleurs proportionnée aux besoins viendra rétablir l’équilibre rompu par un brusque accroissement de la demande. Le taux des salaires, des matériaux, reprendra son niveau habituel, les petits loyers seuls se maintiendront chers jusqu’à ce qu’à la longue il se soit rétabli un juste rapport entre les besoins et les offres.
Mais quand on aura attiré dans Paris cette masse d’ouvriers de tous les pays, peu disposés ensuite à quitter cette ville; lorsque l’État et la commune ne pourront plus continuer les dépenses qui ont produit cet encombrement, que la spéculation s’arrêtera, épuisée par ses propres excès, il faudra compter avec cette population désœuvrée, habituée à croire que l’État lui doit du travail.
Les mêmes faits se reproduiront dans de plus petites proportions pour la tapisserie, la dorure, la broderie, fébrilement surexcitées par des mesures gouvernementales. Les patrons sont réduits, depuis six à huit mois, à appeler de l’extérieur ou à créer par l’apprentissage le supplément d’ouvriers nécessaires à l’exécution de commandes extraordinaires. Puis, quand cette activité factice aura cessé, il restera sur la place trop de bras pour les besoins habituels.
Le gouvernement ne doit intervenir dans l’industrie que dans deux cas : lorsqu’il y a lieu de créer, d’encourager une fabrication nouvelle dont on juge utile de doter le pays; lorsqu’il est nécessaire de venir en aide aux travailleurs privés d’ouvrage par une crise momentanée : que l’État alors occupe les bras désœuvrés par la confection d’objets qu’il peut emmagasiner, par des entreprises d’utilité générale réservées pour les cas extrêmes; en un mot, qu’il augmente ses travaux, ses commandes, quand l’industrie privée ralentit les siens, rien de mieux. Mais, lorsque celle-ci suffit à occuper les ouvriers existants, qu’il se garde bien, par sa concurrence, par une impulsion trop vive, de rendre insuffisant le personnel habituel, et d’accumuler sur un point donné des bras arrachés aux travaux de la culture ou att irés des localités éloignées. Tout développement factice imprimé à l’industrie est une faute qui prépare les plus graves embarras à l’avenir.
L’industrie parisienne est plus qu’une autre en état de se passer de cette intervention de l’Etat. Les progrès constatés par l’enquête sont la preuve de sa vitalité ; qu’on ne la trouble pas en voulant la protéger.
Nous le répétons en terminant, malgré quelques erreurs inévitables, quelques omissions, quelques imperfections, le document que nous venons d’analyser est un des travaux statistiques les plus précieux publiés jusqu’à ce jour. 11 est juste d’en reporter l’honneur d’abord à la Chambre de commerce, mais surtout à son président, à son secrétaire, plus spécialement chargés de la direction et de la rédaction de cette volumineuse compilation.
Après avoir fait connaître quelle est la richesse industrielle de Paris, il est nécessaire d’indiquer aussi ses charges et ses ressources; aussi croyons-nous à propos de terminer ce chapitre en publiant le budget de la ville de Paris pour 1853.
Les recettes ordinaires s’élèvent à 1,106,500 fr. pour les centimes communaux, 34,596,000 fr. pour les octrois; 3,177,725 fr. pour les droits de location
de places dans les marchés de détail, 136,000 fr. pour les poids publics; 145,000 fr. pour les droits de grande et de petite voirie; 1,174,000 fr. pour les produits des établissements hydrauliques ; 451,000 fr. droits pour la caisse de Poissy, les abattoirs et les entrepôts; 029,722 fr. pour location d’emplacements dépendant de la voie publique; 164,469 fr. 99 c. pour loyers de propriétés communales; 98,000 fr. pour expéditions d’actes; 407,500 fr. pour les taxes des inhumations; 700,300 fr. pour concession de terrains dans les cimetières; 130,000 fr. pour les voiries; 1,319,843 fr. 80 c. contributions pour travaux et services divers ; 743,286 fr. pour recettes diverses. Total des recettes ordinaires : 46, 164, 346 fr. 79 c.; les recettes extraordinaires se montent à : 950,000 fr. Total de toutes les recettes municipales : 47,1 14,346 fr. 79 c.
Il peut être curieux de signaler particulièrement quelques-unes des recettes dont on n’a fait connaître que les chiffres totaux. Ainsi, en ce qui concerne les marchés, le poisson d’eau douce paye aux octrois 44,000 fr., les huîtres 170,000 fr., la marée 540,000 fr, la volaille et le gibier 1,180,000 fr., les grains et farines 45,000 fr., les beurres et œufs 550,000 fr.
La fourniture de l’eau par abonnements rapporte 820,000 fr.; dans les fontaines marchandes, 354,000 fr.
La location des chaises rapporte 4,364 fr.; le droit de stationnement des voitures publiques 400,000 fr.
Les dépenses ordinaires se montent pour la dette municipale à 8,580,799 fr. 45 c.; pour l’état civil à 56,000 fr. ; pour les contributions à 219,200 fr.; pour le prélèvement au profit du Trésor à 4,255,932 fr.; pour les traitements et mairies à 784,025 fr.; pour les mairies d’arrondissement à 438,530 fr.; pour les frais d’exploitation et de perception à 3,473,593 fr.; pour l’instruction primaire à 1,372,828 fr.; pour les cultes à 88,071 fr.; pour les inhumations et cimetières à 461 ,800 fr ; pour la garde nationale et le service militaire à 626,110 fr.; pour la grande voirie à 551,300 fr.; pour les travaux d’entretien à 4,232,096 fr.; pour les frais de direction des travaux à 494,100 fr.; pour les dépenses diverses à 221,800 fr.; pour les hospices et établissements de bienfaisance, à 5,817,165 fr. 20 c.; pour la bibliothèque, promenades et travaux d’art à 132,270 fr.; pour les lycées, collèges et établissements d’instruction publique à 124,000 fr.; pour pensions et secours à 153,820 fr.; pour fêtes et cérémonies publiques à 192,500 fr.: 32,275,939 fr. 65 c.; en plus pour le budget du préfet de police, 7,832,912 fr. 02 c. — l’otal des dépenses ordinaires, 40,108,851 fr. 67 c.
Les dépenses extraordinaires sont portées pour le chiffre 7,005,495 fr. 12 c. l’otal de toutes les dépenses, 47,114,346 fr. 79 c.
Parmi les dépenses, on remarque celles portées pour le rachat des péages des ponts d’Austerlitz, de la Cité et des Arts, 768,345 fr.; pont du Carrousel, 99,940 fr. ; ponts de l’Archevêché, d’Arcole et des Champs-Élysées, 101,320 fr.; pont de la Réforme, 50,000 fr.
La subvention aux hospices et aux hôpitaux s’élève au chiffre énorme de 4,841,660 fr. 20 c. En outre, une somme de 110,000 fr. est consacrée à un achat de linge, une autre de 259,400 fr. pour le contingent de la ville dans les frais du service extraordinaire des enfants trouvés et orphelins, une de 484,875 fr. pour les indigents à la charge de la ville, une somme de 294,318 fr. 80 c. pour constructions, réparations, etc.
La ville paye 93,150 fr. de bourses dans les lycées et le collège municipal de Paris, 7,200 fr. déboursés à l’école centrale des arts et manufactures. Elle accorde une subvention de 143,800 fr. à la Caissedes retraites des employés municipaux.
Une somme de 100,000 fr. est votée pour les fêtes publiques, une de 80,000 pour actes de bienfaisance à l’occasion de ces fêtes.
Une somme de 1,327,217 fr. 32 c. est votée pour l’élargissement de la voie publique.