LA VIE V RIVÉE
, .. .aagp, la société parisienne. - L’aristocratie. - Le haut commerce. - Le monde financier. - Les points de contact. — Le boutiquier. - Sa vie — Son logement. - L épicier.
Les diverses dasse^de^ P ^ mmjbmà de vins Les passages de Paris. - I.a demoiselle de magasin. - Les jours de garde. - Le converge. - L hôtel du faubourg Samt-
L (femiain — Les familles nobles. — L’aristocratie d’argent. — Les ménages à quatre. — Le repas. — Le premier et le dernier coup de fourchette. Le diner. la bourgeoisie. — La bonne à tout faire. — Les deux beaux jours de la vie du bourgeois. — Les bourgeois du Marais. — La population ouvnere. — La mansarde. — Les artistes et hommes de lettres. — Vie pénible de l’ouvrière. — Le jour de I an. — Les ditterentes étrennes. — Le second jour de l’an —L’indigence absolue.— Les chiffonniers. — Coucher à La corde. — La petite Pologne.— Le paupérisme otliciel.
Tant que Paris se laissait voir, avec plus ou moins de coquetterie, sous ses habits de fêtes ou sous sa blouse de travail , le peintre s’est efforcé de reproduire son image, et il a conscience d’avoir vu quelquefois ses efforts couronnés de succès. 11 a retracé la grande ville au théâtre et à la promenade, dans ses joies et dans ses afflictions extérieures ; il a peint sa physionomie de chaque jour et sa physionomie d’exception pl a daguerréotypé chacune des vagues de cet océan aux éternelles agitations, à mesure qu’un nouveau sujet se présentait à 1 objectif de la lunette, et, arrivé déjà bien loin, dans cette tâche multiple, il espère avoir fait preuve de zèle et de bonne volonté, tour à tour il a offert aux yeux du corps et aux yeux de l’esprit les monuments , ces productions de l’activité de Paris, les institutions enfantées par son intelligence, les modes écloses au souffle de son caprice; il a suivi Paris à table, Paris au bain , Paris dans la boutique et Paris au magasin , en attendant qu’il étudie Paris hors de Paris. Mais à présent que faire"? Pour saisir cet être multiple, qui vit d’un million de vies différentes, pour le surprendre au lit, au coin du feu, en robe chambre et en pantoufles, dans son intérieur, en un mot, à quel saint ou à quel démon devra-t-il se vouer"? Asmodée est redescendu aux enfers, emportant avec lui son secret; l’observateur a beau flâner dans les rues, nulle brèche hospitalière n’ouvre à ses regards le rempart accidenté des maisons, et ne livre passage à sa curiosité; en vain il gravit une hauteur, et contemple cette immense fourmilière de toitures éclatantes ou sombres, espérant qu’un génie secourable viendra décoiffer tous ces asiles impénétrables de la vie privée ; il n’en est rien ! Paris conserve pudiquement son chez-soi; il ne se fait pas voir dans les actes intimes de son existence, et tout au plus il se laisse deviner.
Encore, pour cela, faut-il n’être pas un observateur vulgaire. Toutes ces maisons, sauf des exceptions bien rares, sont bâties sur deux ou trois modèles, à peine différents; la maison bourgeoise surtout, cette gigantesque commode cubique, avec ses cinq ou six étages superposés comme des tiroirs, ses compartiments rectangulaires à l’intérieur, et ses fenêtres si régulièrement monotones au dehors. Pourtant toutes, pour qui sait la lire, portent sur le frontispice leur histoire ; mais il n’est pas toujours aisé de déchiffrer les caractères que le temps a gravés. On dirait que les mœurs des habitants laissent sur ces murs une empreinte reconnaissable; ou, pour le moins, des traces qui, combinées avec quelques autres, suffisent pour mettre le moraliste sur la voie, et pour qu’il soit à même de juger le contenu à l’inspection du contenant.
C’est donc par une physiologie générale du Paris de pierres, de moellons, de bois et d’ardoises, que nous entrerons en matière, pour arriver à la physiologie particulière du Paris de chair, d’os et d’intelligence, dont nous avons à faire connaître la v ie privée. Dans cette étrange cité, en effet , composée en quelque sorte d’échantillons choisis avec soin dans toute la race humaine, les diverses classes, ou plutôt les diverses tribus qui composent la population ne se trouvent pas mêlées et confondues géographiquement; il semble, au contraire, que toutes les nuances soient disposées par ordre comme sur la palette d’un peintre habile. Il y a d’abord le noyau invariable de la noblesse d’origine, de l’aristocratie de noms,
qui, formant par ses prétentions et par son isolement, une sorte de caste à part, une population immobile et distincte, se fixe, sans retour, dans un périmètre limité ; puis vient la seconde aristocratie, celle de l'or, essentiellement mobile, et entraînant avec elle le reste de Paris. Selon la position que prennent ces deux tribus, le reste s’échelonne et s’amoncelle ; s’il m’était permis d’employer une comparaison scientifique, je dirais qu’il en est de même que pour la formation de la surface de la terre. Les géologues disent que, quand notre globe commença à se refroidir et à s’encroûter, les corps les plus lourds se solidifièrent les premiers, et formèrent la base; ils ajoutent qu’au-dessus de ce corps vinrent se superposer les substances plus légères, en raison inverse de leur poids. Ainsi, pour la population de Paris, les plus lourds, c’est-à-dire les plus riches, les plus nobles, les plus puissants, ceux pour qui Jupiter dressa la table privilégiée dont les petits se disputent les miettes, les plus importants choisissent le lieu de leur résidence, et les autres se groupent à l’entour, chacun plus ou moins éloigné, selon sa densité et sa valeur.
Si nous considérons la carte de notre capitale, et si nous la divisons, non pas arbitrairement, mais en suivant cette donnée, nous trouvons que le centre réel de la puissance et de la fortune, après s’être déplacé parallèlement au cours de la Seine, depuis la place Royale jusqu’au palais bâti par Richelieu, est maintenant établi sur le boulevard des Italiens et à la Madeleine, se divisant ainsi en ses deux parties distinctes de centre marchand et de centre financier. Tout à l’entour, en suivant la grande artère du boulevard, les grands marchands, le haut commerce se pressent, se disputent l’espace; plus loin, au cœur même de la ville, la production, le travail, encore fécond, a fixé sa résidence, et répand le luxe qu’il alimente. Autour du centre financier, de la Madeleine, le vaste et opulent faubourg Saint-Honoré offre aux favoris de la Fortune ses calmes et splendides asiles; puis, vers les barrières, au delà même, se trouve la seconde couche, les petits capitalistes et les rentiers. A l’autre extrémité, la vieille métropole du rude labeur et de la fière indépendance, le faubourg Saint- Antoine nourrit son peuple d’ouvriers ; mais on sent, dans ces régions lointaines, la distance qui les sépare du soleil bienfaisant dont les rayons vivifient d’autres contrées ; à côté du travail pullulent l’indigence et la débauche : la Courtille n’est pas loin du Trône. C’est dans ces quartiers à demi déserts, à demi occupés par des chantiers de bois et des jardins de maraîchers, c’est vers les rues de Montreuil et de Picpus, vers les bords du canal, que grouille cette race équivoque sur laquelle la police exerce une surveillance rarement assez vigilante, et qui fournit aux prisons et aux bagnes leur effectif habituel ; tandis que, dans le faubourg Saint-Honoré, la misère n’a fait qu’une seule tache : la petite Pologne.
Même spectacle, si l’on franchit la Seine. D’un côté l’agitation et la vie qu’entretiennent les écoles, et de l’autre le prestige non encore effacé du faubourg Saint-Germain; mais au delà encore le dur labeur, encore l’indigence, et les vices qu’elle entraîne à sa suite : Montparnasse et le quartier Mouffetard.
Le point de contact des diverses variétés de Parisiens qui habitent ces quartiers si dissemblables, c’est le besoin de se nourrir, de se pourvoir des choses nécessaires à la vie ; aussi les seuls Parisiens qui se ressemblent sous toutes les latitudes de leur ville, ce
sont les boutiquiers. Les mœurs de cette race cosmopolite doivent donc avoir les honneurs du pas.
Le boutiquier est d’ordinaire fort mal logé. Presque toujours sa boutique possède une espèce de couloir, situé au fond, et dissimulé tant bien que mal par un vitrage: c’est là que s’accomplissent la plupart des actes de sa vie privée; c’est là qu’il prend ses repas, que sa femme ou sa fille les préparent, qu’il fait sa barbe et qu’il s’exerce au maniement du fusil, si, par hasard, il compte au nombre des gardes nationaux zélés de sa légion. Cette arrière-salle est coupée à mihauteur par un faux plafond, qui ménage ainsi, dans l’élévation totale du rez-de-chaussée, une chambre et un cabinet, tous deux noirs, dans lesquels le boutiquier, son épouse et sa famille passent la nuit. L’ameublement de cet intérieur répond au commerce qu’exerce son propriétaire ; l’épicier, homme opulent, quand il veut bien se réduire à la soupente, la pare de son mieux avec de jolis meubles en imitation d’acajou, une jolie pendule avec sujet ruolzé, et une charmante couchette en sapin verni; tout cela frais et lustré; puis il complète cela de belles gravures sur bois ou de lithographies coloriées de tons crus et rouges, dont il fait ses délices. Les quatre saisons, ou bien une série de dessins représentant des mollets de lorettes, obtiennent sa préférence. Il ne manque pas un seul soir, après avoir fermé ses volets et après avoir gravi l’escalier en casse-cou qui le conduit dans la chambre nuptiale, de plaisanter agréablement sur ces beautés mystérieuses dont il possède la reproduction, et de lutiner madame son épouse, pour peu que la nature laisse en elle quelque chose à désirer sur ce point. L’épicier, en général, professe un culte extraordinaire pour le muscle qui garnit ou qui doit garnir le tibia; pour lui, des jambes bien faites sont les trois quarts de la perfection. Lesmodistes, blanchisseuses et autres femmes en boutiques, ont des mœurs différentes : la soupente modeste est un asile dans lequel elles ne se réfugient qu’à la dernière extrémité; longtemps encore après la clôture du magasin, on voit briller la lampe à travers les interstices des volets, et, si la patronne a une commande pressée, on entend les rires joyeux des ouvrières qui se consolent de leur mieux de ce surcroît de tâche. Le plus souvent le mari, de retour de sa besogne en ville, est là, servant de porte-respect, fumant sa pipe ou lisant le journal du soir, tout en pressant l’ouvrage; d’un autre côté, il arrive aussi qu’on laisse la boutique seule, en ayant soin d’emporter l’argent et tous les objets de prix, et que l’on va demander le repos à une chambre située au cinquième étage.
Les marchands de légumes, les charbonniers et autres pourvoyeurs des petits ménages, gens de la campagne ou Auvergnats, ignorent, en général, de tels raffinements; la plupart se contentent d’un réduit d’où chaque soir ils retirent une couche grossière sur laquelle ils reposent jusqu’au point du jour; ce sont eux qui donnent le signal du réveil de Paris, avec les légions de balayeurs publics, de chiffonniers et de marchands ambulants arrivant des Halles.
Puis viennent les grands magasins. Là, le propriétaire n’est pas obligé, comme on dit vulgairement , de tirer le diable par la queue, de vivre au jour le jour; il a une caisse, un domestique, un commis; son appartement particulier se trouve à l’entresol , d’où, cerbère vigilant, même au sein du sommeil, il surveille, à l’aide d’un judas, ses richesses retirées de la montre et mises soigneusement sous clef, son coffre-