CHAPITRE LXV1.— LA VIE PRIVÉE
fort, fortifié en effet par Huret ou Fichet, et son gardien de nuit, qui dort, roulé sur un matelas étendu par terre. La chambre à coucher, l’appartement complet de ces hauts barons du commerce, se ressent de leur fortune; ils sacrifient à cette divinité d’origine exotique qu’on nomme le confort, et on aperçoit chez eux quelques traces de ce que nous retrouverons chez les financiers. Les cafés rentrent dans la même catégorie. Le patron, lorsque le dernier consommateur a été expulsé par l’apparition du gazier, qui éteint impitoyablement le soleil hydrogène, en dépit des supplications et des promesses, le patron , dis-je, fait l’appel de ses cuillers et de ses demi-tasses, puis il se livre à l’appréciation du gain de la journée, et répartit entre les garçons le total des pourboires versés dans l’urne de la générosité. Pendant ce temps, le garçon de nuit, à son tour, dresse son lit provisoire sur deux tables contiguës, et se dispose à dormir, l’œil à demi-ouvert, pour veiller à la garde de ce matériel dont il est responsable. Les autres se retirent aux étages supérieurs.
Je m’étends sur cette partie matérielle de l’exis-
nent; tous deux se résignent aux mêmes privations, au même travail. La femme tient le comptoir, écrit la dépense et la recette, reçoit les commandes, et le mari s’occupe du dehors. S’il survient des enfants, on les expédie au loin en nourrice, puis on les met en apprentissage dès qu’ils sortent d’une école gratuite ou à peu près, et ils font souche d’ouvriers ou de petits commerçants. La conclusion habituelle de cette carrière, c’est l’idiotisme sur tout ce qui s’élève un peu au-dessus du niveau de la vie; c’est la pêche à la ligne pour le mari, le loto ou la dévotion ridicule pour la femme, et six mille livres de rentes pour tous les deux. Si l’un des époux, durant la carrière commerciale, détruit l’autre, tout change de face. La femme, car c’est elle qui prend presque toujours la domination, exile en quelque sorte son mari et fait marcher la maison à son gré, sans souffrir aucune observation ; mais si elle réalise des bénéfices , l’exilé se charge de la consommation, et, dans les cafés ou ailleurs, se livre à quelqu’une de ces passions sourdes, dévorantes, ignobles, qui amènent la ruine, la faillite, la honte, sans excuse et sans éclat. Le boutiquier orne le rez-dechaussée de la plupart desmaisons de Paris.
Je dois pourtant, dans cette espèce si répandue , signaler quelques variétés : le marchand de vin, par exemple, si alerte, si actif, le dernier couché et le premier levé de sa rue. Un marchand devin est rarement le capitalistcquipossède sa cave à Bercy ou son pavillon à l’Entrepôt; le plus souvent, c’est un pauvre diable, locataire du matériel et du liquide déposés chez lui , qui perçoit un bénéfice proportionné à sa ven-
et derrière des murs de verre ; puis ils se connaissent tous , et cultivent avec le plus grand succès la chronique scandaleuse. Parmi les personnages les plus curieux qui les peuplent, je citerai les deux gardiens, qui ont le soin d’ouvrir et de fermer les grilles à l’heure réglementaire, de veiller à l’éclairage et de faire la police du lieu. Ces gardiens sont un nouvel exemple de l’homme-machine , c’est-à-dire du petit fonctionnaire rétribué, logé et habillé, outre son traitement. Recrutés d’ordinaire dans l’armée, ils apportent à tous les actes de la vie civile la roideur et la précision automatique des manœuvres; avant d’être pères de famille, employés, voisins, hommes, en un mot, ils sont soldats. Un autre type curieux, dans le passage, c’est la demoiselle de magasin. Sirène depuis la ceinture jusqu’en haut, elle laisse derrière l’ombre protectrice du comptoir sa jupe d’une propreté équivoque, et ses pieds emmitouflés de lourds chaussons. Tant que dure le jour du bon Dieu ou le jour du gaz, on la voit trôner dans cet appareil, prodiguant les œillades , et donnant plus de sourires et d’airs penchés qu’elles ne vend de marchandises.
Le marchand de vins.
L’épicier.
te. Sa vie en¬
tence des boutiquiers, dont je n’ai voulu esquisser d’ailleurs que quelques types, pris aux diverses hauteurs de l’échelle : c’est que ces détails matériels sont pour eux toute l’existence. Les plus heureux ferment leur boutique six heures de jour par semaine, et s’accordent ainsi un demi-congé hebdomadaire, mais la plupart restent captifs volontaires, dans leur prison transparente, pendant vingt ou trente années, en attendant qu’ils aient amassé, centime par centime, un revenu souvent modique. Leur intelligence roule presque tout entière sur les questions du doit et de l'avoir; leur journal, car presque tous reçoivent un journal, les tient au courant de choses qui ne les intéressent guère, et leur sert des opinions qu'ils soutiendront mordicus, comme étant leur propriété. Dans cette vie presque toute à découvert, le mari et la femme s’identifient, ou bien l’un annule l’autre ; pas de milieu, à moins que ce ne soit la guerre civile. Pour le premier cas, qui suppose une nullité, ou, si vous aimez mieux, une capacité également exclusive pour la même chose, les deux conjoints sont à peu près certains d’arriver à la fortune qu’ils ambition-
tière se passe à mesurer des canons, des demi-setiers, des poissons et des polichinelles; il prend femme quelquefois et tient à son compte, non plus seulement les infusions que l’on dénomme et que 1 on compose à Bercy, mais aussi les diverses variétés de trois-six, coloré en absinthe, en eau-de-vie, eu liqueurs de toute espèce. Sa grosse veste, l’hiver; son dédain pour tout autre costume que le pantalon et la chemise, en été; son assiduité derrière le comptoir d’étain poli, et sa trogne perpétuellement enluminée par les exhalaisons alcooliques , voilà ce qui le distingue de ses voisins. Je citerai aussi le débit de tabac, tenu par des locataires, dont les fraudes sont impunies, ou retombent sur les titulaires, ce qui leur permet de sophistiquer le plus possible les produits de la régie, et de réaliser ainsi de rapides bénéfices.
Les nombreux passages de Paris sont autant de petites cités mercantiles ou industrielles, dont la physionomie a quelque chose de particulier et de plus facile à saisir que celle du reste de notre cité. Les gens qui les habitent vivent en réalité sous des toits
Cette classe intéressante se compose de filles de petits commerçants et de boutiquiers; on les prend toutes jeunes en apprentissage , et au pair, c’est-àdire pour la nourriture seulement ; puis, quand elles deviennent jolies et expertes dans l’art de vendre, on les pare comme des châsses, et on les expose au feu des becs de gaz et des regards assassins. Peu échappent à la séduction des compliments, soit quelles écoutent le doux ramage de quelque garçon de magasin, leur équivalent dans l’autre sexe, soit qu’elles se laissent prendre aux promesses dorées des patrons ou de leurs fils, tout fiers de leur richesse et de leurs avantages personnels, soit enfin qu’elles suivent des ravisseurs étrangers au quartier, lesquels les enlèvent en triomphe jusque sur les hauteurs de la montagne Bréda. Combien en voit-on , arrivant en petite robe toute simple, l’air doux, la figure rose et fraîche, qui s’envolent ainsi, pour reparaître plus tard éclatantes de soie, brillantes de parure, mais la figure déjà flétrie et fatiguée avant l’heure ?
Dans un passage, la disposition presque toujours identique des logements introduit la plus grande uni-
formité dans la vie privée : ce sont des ruches on chaque cellule a trois compartiments, le magasin, l’arrière-boutique, servant de cuisine et de salle à manger, et la chambre. En dessous, la cave, subdivisée en autant de cases qu’il y a de locataires. Avec cette symétrie intérieure et extérieure, on doute qu’il existe pour les habitants deux manières différentes de prendre le café au lait le matin et d’apprêter le soir le repas, consistant en quelqu’une de ces cuisines hâtives et précipitées, par exemple, le pot au feu de dimanche, rajeuni par quelques condiments ingénieux, ou encore le jambon acheté chez le charcutier d’à côté, et le fromage tout frais sorti des mains de la laitière. Bien entendu que je ne parle ici que des principales galeries, et non de ces cours obscures, de ces dédales noirs que nous retrouverons en décrivant les quartiers industriels.
Les jours de garde, tels sont les épisodes les plus dramatiques dans ces existences dont nul ne soupçonne la monotonie. C’est qu’en revêtant la tunique, les épaulettes blanches et le pantalon à bande rouge, le boutiquier se transforme; il n’est plus cet hommecomptoir qu’une nécessité impitoyable rive seize heures chaque jour dans les quelques pieds carrés de son domicile; il va se trouver en contact avec ses semblables, il va échanger avec eux ce qu’il possède d’idées et de souvenirs. Sans les exercices de la garde nationale, le boutiquier parisien deviendrait un Béotien de la pire espèce, un être au-dessous des plus humbles calicots de province. S’il n’éprouvait pas régulièrement chaque mois cette espèce de choc contre des gens abonnés à d'autres journaux que le sien, fréquentant des cafés oii il ne va pas, aimant mieux les Variétés que le Vaudeville, dont il fait , lui , ses délices, en un mot, se livrant à d’autres délassements que les siens, à d’autres plaisirs que les siens, à d’autres habitudes que les siennes, le boutiquier finirait par se renfermer dans ce cercle si rétréci qu'il se confond avec la monomanie. Pour sortir de ses impressions de chaque joui', il a besoin d’entendre la voix amicale de son caporal, d’exécuter à peu près les injonctions de son sergent, et de manœuvrer tant bien que mal sous les ordres de son capitaine. Les plaisirs d’une nuit passée au poste, loin du toit conjugal, servent à le distraire, et lui fournissent pour ses quatre semaines une provision suffisante d'anecdotes et de bons mots. Pour son épouse, c’est aussi un jour de fête : grâce à l’éloignement du censeur, elle goûte avec joie les douceurs d’un petit souper en compagnie de quelques voisines discrètes ; on médit, on boit du thé, on mange des petits fours, on brûle même un peu d’eau-devie ou de kirsch... Le fruit défendu est si bon! Et je ne dis pas tous les fruits défendus qui se cueillent ou peuvent se cueiller les nuits de garde !
De la boutique, montons au premier étage. .Je laisse avec dédain cet être trop souvent daguerréotypé qui se cache sous quelque recoin de l’escalier, et qui fait, à tout propos, entendre sa voix glapissante.
On voit qu’il s’agit du portier, qui s’est surnommé concierge , pour faire prendre le change sur son compte. Trop souvent les romanciers et les physiologistes nous ont initié aux méfaits de leurs portiers; trop souvent j’ai entendu grincer la voix de madame et le piano de mademoiselle ; trop souvent on m’a rebattu les oreilles de portes qui ne s’ouvrent pas, de lettres qui s’égarent, de journaux qui se maculent; je ne veux rien dire du portier.
Le premier étage des plus belles maisons de Paris est occupé par des bottiers ou par des tail- < leurs en renom, par des bureaux de rédaction de journaux et pai des administrations de sociétés in¬
sous quelle latitude de l’océan parisien nous sommes arrivés.
Voici le faubourg Saint-Germain. L’étage par excellence sert d’habitation aux maîtres : il résume tout l’hôtel. Décrivons l’hôtel tout entier.
C’est un vaste corps de logis, isolé par une cour avec deux pavillons à l’alignement de la rue : derrière, un jardin. Les appartements de maître sont ornés de fresques dues aux grands maîtres contemporains de Louis XV et de Louis XVI ; l’ameublement répond à cette décoration. De magnifiques fauteuils rococo, des meubles de Boule, des statuettes de Saxe, des services de Sèvres, étalés sur les dressoirs : puis, à l’avenant, des tentures de damas, tout au moins, et même des tapis de Beauvais ou des Gobelins. Rien ne fait tache dans cet ensemble splendide, pas même les habitants, qu’un peuple de valets respectueux entoure et sert avec l’étiquette la plus sévère. Les blasons que portent ces gentilshommes sont illustres dès les croisades ; le sang qui coule dans leurs veines n’a reçu aucune goutte de sang étranger; mais, dans cet isolement, la mort semble bien près de succéder à l’immobilité factice. La noble famille vit dans la contemplation d’elle-même et de ses souvenirs; jalouse de ne pas compromettre son antique prouesse au milieu des parvenus et des pirates de noblesse qui l’entourent, elle reste inutile et ensevelie dans son luxe et dans son éclat. Partagée entre l’adoration de Dieu, qu’elle ne sait vénérer que dans son temple le plus aristocratique, et la religion du souvenir, elle h’a qu’un rêve, et ne palpite qu’à un nom : mais les temps s’écoulent. Néanmoins il y a dans cette protestation si persistante une incontestable dignité, et l’on admire de loin cette vie d’une uniformité royale, qui s’écoule entre un intérieur sans mystères, grâce à l’intervention incessante du domestique gagé, et quelques fêtes , quelques épisodes extérieurs, que l’étiquette rend aussi froids et aussi monotones que la réalité de chaque jour. La tourbe des gens de maison qui entoure ces dynasties de nobles ne se ressent du voisinage que par le mauvais côté ; fainéante, parce que les maîtres sont inoccupés; avide, parce que le luxe est l’élément naturel de ceux qui les salarient; orgueilleux, parce qu’ils approchent de personnes pour qui l’orgueil est presque une vertu; ils reproduisent assez bien le type des valets de l’ancienne comédie. Toujours prêts à aider le fils de la maison pour une fredaine, dans tente autre occasion ils sont ligués ensemble, et l’intendant est chez eux ce qu’il fut autrefois.
De l’autre côté de la Seine, dans les environs de la Madeleine, et dans les rues voisines des Champs-Elysées, la vie offre une bien plus grande animation. Ces opulents financiers, enrichis par la spéculation et par le commerce, ne se lassent pas de poursuivre les millions, et d’ajouter, sinon les champs aux champs, du moins les rentes aux rentes, les actions aux actions. Cette chasse haletante et effrénée, cette poursuite de l’or est la vie entière de ces hommes; vivant de calculs, ils ne négligent aucun de ces détails que les grands seigneurs d’outre-Seine abandonnent princièrement à la surveillance d’un subordonné : les comptes du majordome et ceux de l'homme d’affaires doivent passer sous leur contrôle. Bien de plus splendide, de plus brillant que leur luxe, moins artistique peut-être, mais plus coûteux que dans les hôtels de l’aristocratie : seulement c’est une splendeur réglée. Aussi est-ce vers son cabinet de travail que se dirige l’hôte du faubourg Saint-Honoré, au sortir de l’appartement où il a passé la nuit : c’est vers son cabinet de travail qu’il va chercher la digestion de son
dustrielles, commerciales ou autres. Quelquefois, dans les deux nobles faubourgs, celui de la naissance et
Le concierge.
celui de la richesse, ce sont des gens riches et des gens nobles qui l’habitent. Dans la première hypo-
Le financier.
thèse, le premier étage est un lieu public, et n’a rien a foire avec la vie privée : dans la seconde, nous devons avant tout prendre notre point , et déterminer