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CHAPITRE LXVI1. — L’HOTEL DES VENTES. — LE TIMBRE

Monsieur vient racheter un souvenir.

Le crieur : 60 francs pour \ ous qui me regardez là-has.

tout à l’heure, ne se laissent pas prendre au piège, et ces vastes surfaces fie toiles trouvent leur placement le plus ordinaire dans la classe des amateurs naïfs.

Tel ou tel commerçant retiré des affaires montre souvent avec fierté un tableau qu’il affuble de la signature d’un maître; il possède, plus heureux que le

musée du Louvre lui-même, de superbes Léonard de Vinci, des Corrége ou des Caravage de toute beauté. Hélas ! ce n’est là que le fruit d’une combinaison

Objets r endus fort cher, rachetés pour rien afin d’être remis à neuf, revendus, puis rachetés encore plus d’une fois La victime à la recherche d un nouveau mobilier.

pour être vendus comme la première.

bien ourdie ; un brocanteur adroit a feint de surenchérir quelque affreuse croûte illisible et indéchiffrable, et la toile magistrale, grâce à lui, s’est élevée

au prix fabuleux de vingt ou vingt-cinq francs. Vingtcinq francs pour un Léonard de Vinci! Il est vrai qu’en réalité le tableau vaut un peu moins que telle ou

telle lithographie étalée sous les voûtes de l'Institut.

La grande salle des ventes présente, pour les objets d’art, un spectacle analogue; mais, à côté des ventes

volontaires d’objets précieux, qui, par suite d’un retour de fantaisie ou tout simplement d’une visite à Clichy, passent par les mains des commissaires-priseurs, se trouve une face plus affligeante : la misère, qui étale ses haillons, et, de gré ou de force, essaye de les transformer en quelques gros sous, dernière ressource contre la faim. Dans les sept vastes magasins oii viennent s’entasser tant d’objets hétérogènes et hétéroclites, que de vieux meubles à bout de service, que de linges en loques, que d’ustensiles de ménage fatigués, usés, à peine bons pour une misère plus grande que la misère qui les abandonne! En vain la loi, par un rare accès de miséricorde, couvre-t-elle de sa protection le lit du débiteur insolvable, ses effets les plus indispensables, ses outils ou ses livres, jusqu’à concurrence de trois cents francs, quel spectacle affligeant que la vue de tous ces gages misérables dont s'est emparé le fournisseur ou le propriétaire ! Nous renonçons à en donner une idée : occupons-nous plu¬

tôt du détail matériel de la vente et de la physionomie des divers individus qui viennent y prendre part.

La vente des objets meubles n’a pas lieu avec les mêmes formalités que celle des immeubles. On sait que, dans cette dernière, l’intervalle entre chaque enchère est réglé par le temps nécessaire pour que trois bougies, allumées successivement, aient achevé de se consumer : et l’adjudication n’est définitive que si, dans cet intervalle, il ne s’est présenté aucun enchérisseur. Le commissaire-priseur, lui, est assis sur une estrade, devant un bureau, et tient un maillet d’ivoire à la main : le crieur annonce l’objet mis en vente, le montre, et proclame le prix : à mesure que les offres augmentent, elles sont proclamées à leur tour, et quand elles s’arrêtent, le commissaire répète la formule sacramentelle :« Une fois! deux fois! trois fois! personne ne dit mot... adjugé!» Et en même temps le maillet frappe : la vente est scellée. Les formalités sont les mêmes pour toute espèce d’ob¬

jets, soit au nouvel Hôtel des ventes soit aux Jeûneurs, soit à la salle Sylvestre, rue des Bons- Enfants. Cette dernière sert uniquement à la vente des livres : elle constitue le quartier général le plus important de toute la race des bibliophiles et bibliomanes,à l’affût de l’arbre des Estienne, de l’ancre des Aides, de la sphère des Elzévirs; car les bouquins sont aussi source à collection et font faire des folies ni plus ni moins que les bonshommes fabriqués en Saxe, les jolies femmes et les magots japonais.

Les acheteurs ne sont pas ce qu’un vain peuple pense : ils forment une corporation aussi bien organisée pour le moins que les jurandes et maîtrises du temps jadis. Nous ne connaîtrions qu’assez imparfaitement la constitution de ce corps de spéculateurs et de boursicotiers d’étage inférieur, si un procès peu connu n’était venu nous initier à leurs statuts et à leurs coutumes. Voici ce que nous ont appris les débats, qui malheureusement n’ont pas eu au dehors

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Façade de l'Hôtel des ventes sur les rues Drouot et Rossini.

tout le retentissement que méritait une pareille affaire. Les revendeurs, marchands de curiosités et de bric-à-brac, bijoutiers en vieux et autres formaient une sorte de ligne on de coalition, dans le but d’écarter toute concurrence, d’étouffer les enchères, et de réaliser, par le monopole le plus exclusif, tels bénéfices qui conviendraient à leur discrétion. Dès que s’ouvrait une vente, leur troupe bien disciplinée faisait la haie, et une haie impénétrable, autour de l’estrade du commissaire-priseur, la plupart du temps d’accord avec eux. Là, par des signes convenus à l’avance, ils s’entendaient sur l’opportunité des enchères, et poussaient ou laissaient tomber un objet, selon le mot d’ordre des généraux. Si quelque étranger à la bande, quelque guerrier, comme ils l’appellent dans 1 argot de la compagnie, venait à se faufiler au milieu des rangs ennemis, on essayait d’abord des hostilités indirectes. La marchandise à examiner passait devant lui avec une rapidité si grande, qu’il lui était impossible de 1 entrevoir ; puis coups de coude,

renfoncements, bourrades et autres aménités du même genre l’avertissaient poliment et lui faisaient comprendre a quel point sa présence devenait gênante. On a poussé la guerre jusqu’à jeter de lourds chenets dans les jambes de l’intrus, jusqu’à le cogner violemment contre des meubles. Quand tout cela ne servait à rien, les roucouleurs entraient en campagne : ils avaient mission de pousser l’enchère de façon à dégoûter à jamais le malheureux guerrier d’entrer en lutte avec de pareils jouteurs. La société entière supportait la perte.

Le fruit de ces manœuvres devenait ensuite l’objet, d’une seconde enchère entre les membres de la Société. Cette vente, connue sous le nom de revidage, est la seule réelle. De cette façon le public véritable n'avait guère d’accès qu’aux fourrés, autre terme du métier. On nomme fourrés des marchandises de triste qualité que l’on présente aux ventes d’expositions, en quelque sorte garanties sur la réputation de l’amateur qui les a formées. Ces coupables manœuvres,

cet agiotage sur les gros sons a été puni , mais non supprimé: la punition a été insuffisante; et d’ailleurs est-il juste de châtier des spéculateurs sur une petite échelle, quand tout à côté on protège, on abrite sous un superbe monument grec les paris les plus immoraux sur les valeurs fictives des fonds publics ou des chemins de fer en espérance?

Depuis bientôt un an , les commissaires-priseurs ont abandonné l’asile qui leur était ouvert, place de la Bourse, et transporté leurs pénates dans un temple plus digne d’eux, et construit à leur intention rues Drouot et Rossini. C’était là une nécessité; en effet, le nombre toujours croissant des ventes judiciaires, le goût de plus en plus répandu des objets de curiosité, la tendance des artistes, des amateurs et même des marchands à recourir aux chances entraînantes des enchères publiques pour la vente de leurs études, de leurs tableaux ou de leurs collections, toutes ces causes réunies avaient depuis longues années rendu les aménagements de l’hôtel des commissaires-pri-

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