CHAPITRE LXIX. — LES SPECTACLES ET LES CONCERTS
sentimentales, pastorales, égrillardes ou légères, genre plus français, remplissent les trois quarts du programme. M. Ponchard, père et fils, y fait roucouler les gracieuses modulations de son filet de voix : madame Gaveaux-Sabaticr et d’autres jolies chanteuses exercent, sur les spectateurs, la double séduction d’une voix harmonieuse et d’un charmant visage. Puis vient la scène comique déclamée par M. Levassor, et, dans les grands jours , quelques tirades cornéliennes ou raciniennes sont récitées par la Melpomène du Théâtre-Français.
Les salles Herz, Paganini , etc., n’arrêteront pas notre attention. La salle de la Fraternité, rue Martel, fut ouverte, en 184-8, à un orchestre et à des chanteurs qui exécutaient gratis, pour l’instruction du peuple. Cette suite des représentations démocratiques des grands et des petits théâtres n’a pas obtenu beaucoup de succès.
Indépendamment de son utilité musicale et choré¬
graphique, la salle Montesquieu a l’honneur de succéder aux anciennes splendeurs d'Olympie et des jeux isthmiques. Sous la direction de M. Leboucher, professeur de boxe française, plus connue sous le nom de savate, des exercices de force et d’adresse, avec des athlètes de profession et des athlètes amateurs pour sujets, des clowns et des flonflons pour intermèdes, la lutte, le bâton, le pugilat y tiennent leurs assises.
Ces exercices violents, et qui n’ont plus qu’une utilité gymnastique, ne rencontrent de nos jours qu’un petit nombre d’admirateurs. Il faut en excepter pourtant la savate, cette escrime naturelle de création nationale, qui jouit d’une réputation presque égale à l’escrime età l’équitation. Les Anglais avaient la boxe, résurrection du ceste et du pugilat antiques, dans lesquels on ne se sert que d’une partie des armes offensives et défensives dont le ciel nous a pourvus. Le génie d’un Français a su utiliser les jambes et le corps
entier, non plus seulement comme une protection, mais comme un puissant moyen d’attaque. Nous avons vu des boxeurs à la française, dressés par d’habiles maîtres, se livrer sur l’arène Montesquieu à des évolutions d'une agilité surprenante, à des manœuvres d’une vigueur et d’une étrangeté qui surprendraient les Mi Ion de Crotone et d’outre-Manche. La lutte, elle aussi, attire quelques bravos, plus ou moins mérités. Un jour, entre autres, la curiosité publique fut vivement excitée; il ne s’agissait plus de lutteurs vulgaires, feignant de se tomber réciproquement, et se livrant a un combat dont les péripéties avaient été régléesd avance; Arpin, le vainqueur des vainqueurs, avait trouvé un rival.
Cet Arpin s’était emparé en dominateur du grand théâtre de la lutte ; il avait couché sur le dos tous les alcides du Nord et du Midi, de l’Est et de l’Ouest, ceux qui étaient venus des régions de la Germanie, ceux qui étaient descendus des montagnes pyrénéen-
Coucert populaire donné dans la salle de la Fraternité, rue Martel
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nés, ceux de Belgique et ceux d’Angleterre, les hercules de l’Algérie et de la banlieue ; Arpin les avait tous forcés à demander merci. Plus généreux ou plus insouciant que l’ingénieux chevalier de la Manche, Arpin ne les contraignait pas d’aller proclamer, aux pieds d’une Dulcinée quelconque, sa victoire et leur défaite ; mais il avait répandu une si grande terreur autour de son nom, qu’il avait fini par ne plus trouver . un seul mortel qui osât se mesurer avec lui. Il en était arrivé à ce point de confiance et d’enivrement qu’il offrait deux cents francs, en guise de couronne,
! à quiconque parviendrait à l’arracher de son piéij destal.
Un jour, la renommée apporta jusqu’à la Palud, petit village provençal, les exploits du terrible Arpin. En ce temps- là tlorissait à la Palud un jeune meunier célèbre dans toute la contrée par son habileté à jeter ses camarades sur les reins. Toutes les fois que Mar¬
seille (c’est le nom du meunier) rencontrait un ami, il ne manquait jamais de le prendre corps à corps et de le coucher dans la poussière. De là le surnom d’infatigable lutteur, qui fut conféré d’une voix unanime au jeune meunier de la Palud.
Cependant Marseille ne pouvait se contenter de son auréole départementale ; les lauriers d’Arpin l’empêchaient de dormir. Lutteur ambitieux, il voulait détrôner cette réputation jusque-là inébranlable. Un beau matin donc, tourmenté par ses- rêves de victoire, il prit son bâton et se mit en route pour Paris, sans même jeter un dernier regard sur son âne, sur son moulin et sur les jolies fdles de la Palud. Tous les grands hommes sont ainsi : ils quittent la vie calme et abritée pour aller au-devant de la mystérieuse étoile qui brille pour eux seuls à travers les brumes de l’horizon.
Aussitôt qu’Arpin sut qu’un rival était arrivé de la
Provence, il se hâta de faire savoir au jeune présomptueux qu'il tenait deux cents francs à sa disposition, s’il était vainqueur; mais Marseille, repoussant l’offre d’Arpin, lui répondit qu’il donnerait cinq cents francs à lui ou à tout autre qui parviendrait à le renverser. Étonnement et sourire de pitié d’Arpin, lequel déclara à ses adhérents qu’au bout de cinq minutes de lutte il serait l’heureux possesseur des vingt-cinq louis.
On fixa un jour, et grand bruit dans le higt life de la boxe, comme vous pensez. Tous les amis de la lutte, tous les membres du Jockey - Club , tous les beaux jeunes gens qui se résignent à voir combattre des hommes contre des hommes, en attendant que le gouvernement permette le spectacle des hommes luttant contre des animaux, s’étaient réunis dans la salle Montesquieu. Des paris étaient engagés; ceux-ci tenaient pour la Savoie, ceux-là pour la Provence. A dix heures précises, après quelques exercices préli-
minaires, Al pin paraît dans l’arène, le regard fier et la tête haute ; des milliers de bravos accueillent le lutteur. Arpin est un colosse : des bras vigoureux, solidement attachés à des épaules carrées, un torse d’Hercule, des jambes d’éléphant. — Marseille paraît à son tour; c’est un jeune homme mince, nerveux, et qui semble lluet auprès de son colossal adversaire. — Le gladiateur et l’Hercule Farnèse. — Tout est prêt; les deux rivaux se donnent la main, et le combat s’engage. Arpin saisit Marseille et le presse entre ses bras puissants; mais celui-ci glisse comme une anguille, et se précipite sur Arpin, étonné de voir Marseille respirant encore. Ils s’attaquent, s’enlacent, se tordent, se baissent, se relèvent; des gouttes de sueur ruissellent sur le corps nu d’ Arpin, tandis que le torse et les bras de Marseille semblent froids à l’œil comme la peau d’un serpent. Toutes les poitrines battent, comme naguère encore la roue du moulin de Marseille. Il y a trente-cinq minutes qu’ils sont aux prises, et la victoire n’est pas encore dé¬
cidée. Qui l’emportera, du Savoyard ou du Provençal ? Tout à coup un hourra immense retentit dans l’assemblée; l’un des deux adversaires a roulé dans la pous¬
sière: c’est le vainqueur des vainqueurs, c’est Arpin.
Ah! si vous l’aviez vu, ce victorieux des anciens jours, se relevant au milieu des bravos prodigués à son rival. Tous ceux qui l’avaient applaudi jusque-là,
portant Marseille en triomphe, semblaient se venger, dans la victoire du nouveau venu, des anciennes victoires du grand vaincu. — Un spectacle d’une haute
philosophie pour les puissants de la terre.
— Eux aussi, ils se voient un jour dédaignés par cette foule capricieuse qui , la veille, jetaitdes fleurs sur leur chemin. Et nunc erudimini.
Passons à un autre ordre de divertissements. Autrefois le jeu de paume était un des plus répandus: il n’en reste plus qu’un à Paris.
Beaucoup de nos rois et de nos hommes d’État ont joué et très-bien joué à la paume; et ce qui prouve que le goût de cet exercice n’annonce pas un esprit frivole, c’est que nos plus grands rois étaient précisément ceux qui y avaient le plus de dispositions : Henri IV en première ligne, et, après lui, Louis XIV et François Ier. Enclin comme il l’était à l’obésité , Louis XVI n’auraitil pas mieux fait de prendre pour distraction la paume que la serrurerie? Nos hommes d’État d’hier et d’aujourd’hui sont, je veux le croire, des hommes
l.e dernier jeu de paume, il Paris.
très-graves, et leur nom occupera dans l’histoire une place éminente. Mais ils seraient encore plus adroits a la paume qu’ils ue le sont en politique,
que cela ne nuirait en rien à l’opinion qu’aura d’eux la postérité. L’exemple de gens tels que Sully, Bassompierre , d’O, Biron, Grammont, Coudé, Tu-
renne, peut les rassurer. Le revers de M. de Nemours a passé en proverbe, et son adresse d’arrière-main ne I a pas déshonoré. Si Charles Xaété renvoyé en 1830