CHAPITRE LXIX. — LES SPECTACLES ET LES CONCERTS
au pays des émigrés, ç'a été pour ses ordonnances, et non parce qu’étant comte d’Artois il prenait trèsbien la balle de volée à la descente du toit.
Dans son Histoire de Paris, Dulaurea donné de la paume une définition que nous ne saurions admettre.
« C’est, dit-il, un jeu qiu intéresse l’amour-propre et exerce le corps sans exercer le jugement. » Dulaure a parlé de ce qu’il ne connaissait pas. Il a vu des hommesqui se renvoyaitn' des balles à coups de raquette, et il a cru que le cerveau n’y était pour rien.
Oui, sans doute, la paume intéresse au plus haut degré l’amour-propre; car, comme aux échecs , ce n’est pas seulement l’intelligence, c’est le corps, c’est la personne tout entière qui est de la partie; oui, sans doute, la paume, supérieure en cela aux échecs , qui vous laissent la tète chaude et les pieds froids, supérieure à la promenade , ce premier des plaisirs insipides, et à la chasse, ce plaisir féroce, qui n’exercent que les jambes , la paume exerce au plus haut degré le corps, et, en forçant aussi les bras d’agir, rétablit l’équilibre si
indispensable à la santé. Mais, n’en déplaise a Dulaure, outre qu’elle donne de la justesse au coup d’œil et de l’adresse à la main, elle exerce le jugement, elle exige delà mémoire, du calcul, de la finesse, de la ruse même; elle exige du sang-froid, de la présence d’esprit, de l’opiniâtreté; en un mot, elle demande presque autant à l’intelligence et au caractère qu’elle demande au corps, et cela avec tout le mérite qu’y peut ajouter la nécessité de l’improvisation.
Le seul reproche qu'on pourrait adresser à ces jeux savants, c’est que de tout ce travail de l’esprit et du corps, il ne reste rien. Mais encore n’est-ce rien que de pouvoir se distraire à volonté, pendant quelques heures, des soucis acharnés dont le sommeil luimême ne sait pas toujours préserver? N’est-ce rien et ici je ne parle plus que de la paume), n’est -ce lien que de faire circuler son sang et ses humeurs, de gagner de l’appétit, de se procurer de bonnes digestions, d’éviter tous les maux qu’engendre une vie trop sédentaire, et d’éviter en même temps tous ces remèdes , d’une efficacité douteuse, qui sont à eux seuls des maladies très-certaines? Mais ne tenons pas compte de ces résultats très-réels, et admettons que, le plaisir pris, il n’en reste rien. Que reste-t-il, s’il vous plaît, de cette symphonie que vous venez d’entendre?
Autrefois Paris était couvert de jeux de paume ; le mieux entendu se trouvait rue de la Perle, au Marais : comme la plupart des autres, il renfermait des billards et différents autres moyens d'amusement. Il y
vue intérieure de l’ancien Diorama, au moment de l’exposition du tableau représentant l'église de
après un incendie.
en avait rue d’Orléans , rue Cassette, au coin de la rue Honoré-Chevalier; rue Michel le Comte; Vieille rue du Temple ; rue des Fossés Saint-Germain ; rue des Francs-Bourgeois, près la place Saint-Michel; rue des Écourtés ; rue Bourg-l’Abbé ; rue Beaurepaire; rue Verdele! ; rue Beaubourg ; rue de Grenelle Saint-
Diorama. — Intérieur de l’église Saint-Marc, à Venise, effet de nuit.
Honoré; rue Saint-Hyacinthe; rue Vendôme; il y en avait trois place de l’Estrapade et cinq rue Mazarine. Tous ces jeux de paume ont disparu tour à tour; l’église, le théâtre, l’industrie en ont fait leur proie.
A la place de celui de la rue d’Orléans, fut bâti, én 102-2, un couvent de capucins, remplacé aujourd’hui à son tour par l’église paroissiale de Saint-Françoisd Assise. Le jeu de la rue Michel-Lecomte, dit de la
Fontaine, fut occupé par une troupe de bouffons que dirigeait un nommé Avenet. Celui de la Vieille rue du Temple le fut par les comédiens italiens, et prit le nom de Théâlre du Marais; celui de la rue des Fossés-Saint-Germain, connu sous le nom de jeu de l’Étoile, fut, en 1088, converti en salle de spectacle par les comédiens français. L’un des cinq de la rue Mazarine servit, en Hi73, après la mort de Molière, d’asile aux acteurs de sa troupe. L’imprimerie Rignoux s’est installée dans le très-ancien jeu de la rue des Francs-Bourgeois, qui, sous Louis XVI , s’appelait le jeu de Paume de Monsieur; enfin, on a transformé en passage celui de la rue de Vendôme, le dernier né et le dernier mort de tous, que le comte d’Artois avait fait construire, de dépit d’avoir excité un jour le rire de la Sa' nt- r aul-hors-Ies- Murs, galerie au jeu public de la
rue Mazarine. Aujourd’hui, la paume n’a plus à Paris qu’un dernier refuge, grâce à M. Mossclman , le jeu du passage Sandrié.
Ce dernier survivant ne se peuple que d’un assez petit nombre d’amateurs : la paume exige une adresse, une dextérité, une vigueur, devenues rares, et le prix élevé des leçons empêche qu’il ne se forme beaucoup
de nouveaux élèves. La salle du passage Sandrié ne mérite de figurer ici qu’a titre de souvenir d’une grandeur déchue.
Le Diorama et le Panorama sont deux exhibitions permanentes de peinture qui obtiennent du succès auprès des curieux depuis longues années déjà. Cette partie de Part du décorateur, qui consiste à donner de la transparence à la peinture et d’obtenir, au moyen de lumières habilement disposées, une imitation saisissante de la nature, n’a été poussée à une certaine perfection qu’à une époque peu éloignée. M.
Daguerre, avant de s’immortaliser comme l’un des inventeurs de la photographie, avait acquis déjà une grande renommée par ses dioramas : ce genre avait été cultivé aussi par M. Ponton, que ses malheurs ont rendu célèbre.
M. Bouton avait établi primitivement son Diorama dans une salle construite ad hue rue de la Douane : l'incendie le délogea de cet asile, et il vint tendre ses châssis dans la salle Bonne-Nouvelle. On se souvient encore de la sensation produite par ses vues d'églises
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et de paysages à demi éclairés dans une pénombre mystérieuse, puis tout à coup brillants de lumières : si, de nos jours, cette prestidigitation picturale a été poussée à un haut degré, et si bien des magiciens de société l’emploient pour jeter quelque variété dans leurs représentations, bien peu sont en état de rivaliser avec le mérite de dessinateur, de peintre et de coloriste qui distinguait M. Bouton. Le feu s’est encore opposé au cours de ses succès : un incendie immense a dévoré la salle où l’on montrait l’église Saint- Paul, et le diorama a transporté sa résidence définitive aux Champs-Elysées. C’est dans une petite maison de forme circulaire que nous avons vu, pendant longtemps et entre autres sujets, le tableau des funérailles de l’archevêque de Paris. Mais aujourd’hui le Panorama, avec son nom plus pompeux et ses effets gigantesques, a presque détrôné son devancier.
Nous avons vu tour à tour, en Panorama, le combat naval de Navarin, la bataille d’Eylau et la bataille des Pyramides.
On ne saurait se figurer iusau’à quel point ce spectacle fait illusion. Le curieux se trouve sur une plate-forme centrale, obscure, au milieu même de la scène : autour de lui s’étend, à perte de vue, la mer, le champ de bataille blanchi par la neige et couvert de morts, les sables du désert, ou tout autre horizon approprié au sujet. La disposition circulaire de la peinture, et la nature du jour, qui arrive par le sommet, d’une manière égale et sans qu’on puisse discerner ses issues, ajoutent à la ressemblance du tableau avec la réalité.
Il est impossible de se rendre compte des véritables limites de la salle où l’on se trouve : sur l’espace cjui entoure le lieu où est situé le spectateur, on a imité les accidents du terrain qui se trouvent peints sur la toile : ici un monceau de poudre blanche tachée de rouge, là un caisson brisé, plus loin une palissade qui se continue en peinture, après avoir commencé par une palissade réelle.
Le seul accessoire qui dissipe l’illusion, c'est l’invalide chargé de donner des détails explicatifs sur les événements que représente le Panorama.
Cet homme est d’ordinaire emprunté à l’estimable, mais soporifique espèce des ciceroni presque officiels : il sait son rôle par cœur, de manière à mériter un prix de mémoire, et il le débite sans ûnonner, il est vrai , mais avec une lenteur et une monotonie insupportables. Le livret, qu’il apprend mot à mot, a été rédigé, selon toute apparence, par quelque littérateur de l’école d’Arlincourt : il se compose d’une enfilade de phrases gonflées, vides et sonores, pleines de prétentions non moins que d’inversions; et quand on les entend réciter avec le calme et l’uniformité d une pluie d’épithètes et de métaphores tombant goutte à goutte, on est en droit de se demander quel est ce mauvais livre à la lecture duquel vous êtes condamné.
Pendant que nous écrivions ce second volume du Tableau de Paris, il s est formé un nouveau cirque,
lequel n’a pas pu, naturellement, trouver sa place
avec ses prédécesseurs. Nous réparons cette omission involontaire en plaçant ici l’historique et la description du cirque Napoléon, comme nous l’avons déjà fait pour le musée des Souverains.
A proximité du boulevard du Temple, entre l’ancienne Galiote et la chaussée de Ménilmontant, existait encore il y a quelques années un vaste chantier, dit chantier du Grenadier, et plus anciennement du Réservoir. En 1737, l’édilité parisienne, ayant acquis ce terrain, y fit construire un réservoir destiné à réunir les eaux de Belleville que l’on distribuait dans la capitale. C’est précisément sur l’emplacement de ce réservoir, abandonné et détruit peu de temps après sa fondation, que s’élève aujourd’hui le Cirque Napoléon, vaste bâtiment qui occupe une superficie de trois mille mètres et plus, et dont les constructions, commencées au mois d’avril 1852, étaient entière¬
ment terminées et ouvertes au public en décembre.
L’édifice, que l’on doit au rare talent de M. Hittorf, est construit sur un plan de forme polygonale à vingt pans. Sa disposition architecturale offre un soubassement orné de refends, qui, à chaque angle des pans coupés, s’avance en piédestal. Entre ces piédestaux s ouvrent, sur la façade principale, une grande entrée destinée aux premières places, et sur les parties latéîales deux autres entrées pour les places inférieures.
Les autres pans coupés du polygone, dans sa partie inférieure, sont percés de croisées entourées de chambranles, tandis qu’au-dessus du soubassement et sur les piédestaux angulaires, s’élèvent des colonnes cannelées, d ordre corinthien, surmontées par l’entablement d’une rare magnificence. Indépendamment de l’heureuse harmonie de ses grandes divisions, composées de l’architrave, de la frise et de la corniche, cet entablement se distingue par l’ingénieux motif des sculptures qui décorent la frise. — La composition de
ces sculptures rappelle poétiquement que Neptum créa le cheval, et que Minerve perfectionna son intelligence.
Entre les colonnes, à partir de la corniche qui couronne le soubassement, les faces des pans coupés sont ornées de tables dont les proportions variées offrent alternativement l’aspect d’assises de pierre et de dalles régulièrement divisées. C’est sur le bandeau qui termine les tables que se déroulent les bas-reliefs formant ainsi au monument la ceinture la plus splendide- Au-dessus de cette broderie de pierre, des pilastres aux chapiteaux composites divisent chaque face en deux parties, percées d’autant d’ouvertures richement encadrées.
L ensemble des bas-reliefs est une oeuvre de statuaire qui mérite d’être admirée à plus d’un titre, et 1 on a pu dire sans complaisance, des beautés de cette frise, qu elles soutiendraient sans trop de désavantage
une comparaison avec certaines productions renommées de fart grec. Ce magnifique travail est l’œuvre de MM. Duret et Bosio, Guillaume et Lequesne , Husson et Dantan aîné.
N’allons pas oublier les deux groupes équestres élevés à l’entrée principale, sur d’énormes piédestaux, et qui contribuent heureu¬
sement à l’effet général df
l’édifice. Le beau coursiei et l’amazone armée de la hache sont de Pradier. La mort ne lui a pas permis d’exécuter l’autre groupe (cheval monté par un guerrier qui se dispose à lancer le javelot), qui est l’œuvre collective du talent si élevé de MM. Duret et Bosio.
Avons-nous dit que le comble du monument est terminé , à son sommet, par une immense lanterne percée de croisées à vitraux de couleur? C’est de là que jaillit chaque soir une brillante flamme de gaz, qui annonce au loin l’ouverture des jeux du Cirque Napoléon.
Les escamoteurs et les bêtes féroces tiennent aussi une grande place parmi les divertissements parisiens.
Déjà nous avons accordé un souvenir à Robert Houdin et à ses exercices aussi adroits qu’ingénieux; ce serait une injustice d’oublier Bosco. Non moins que son rival français, Bosco a su conquérir une réputation européenne : la singularité de son costume et 1 étrangeté de son langage, mélangé de trois ou quatre idiomes, qu’il revêt tant bien que mal de désinences françaises, ont contribué à ses succès non moins que son talent. Il sé montre surtout supérieur pour les exercices de cartes et de muscades, qui exigent une grande souplesse de mains : on peut aussi taire remarquer, dans son répertoire, le tour du serin. Cet intéressant volatile, après avoir servi à charger, en guise de balle, un énorme tromblon, reparaît vivant au bout du sabre que brandit l’opérateur, dans
le moment même où un curieux fait détonner la terrible arme à feu.
Bosco, ce Nestor de l’art, qui, après dix-huit ans d absence employés à parcourir tous les grands États de I Europe et une partie de l’Orient, vient de faire à I ans une triomphante rentrée, est né, dit-il, en Pié-