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CHAPITRE XXXIX.— LE LONG DE LA SEINE (Suite

« L’avenue des Champs-Elysées sera illuminée de guirlandes de feu, et les statues seront éclairées; des ifs seront placés dans le grand carré, l’avenue d’Antin et le Cours- la-Rei ne.

« Les angles du pont de la Concorde seront ornés de trépieds illuminés.

« La cascade et les rochers seront éclairés par des feux du Bengale de couleurs variées , ainsi que les quais attenants en aval et en amont du pont de la Concorde.

« Le bassin de la Seine sera sillonné par de nombreuses barques décorées et illuminées.

« Des feux d’eau variés et des feux du Bengale seront brûlés sur la rivière. .

« A neuf heures du soir, deux feux d'artifice seront tirés : l’un sur les hauteurs de Chaillot, vis-à-vis le Champde-Mars, et l’autre à la barrière du Trône.

« Les édifices publics et communaux, l'Hotel de ville, le Champ de Mars, le quai d’Orsay et la barrière du Trône seront illuminés.

« Le ministre de l’intérieur arrête le programme ci-dessus, qui sera publié et affiché dans Paris et dans la banlieue par les soins de M. le préfet de la Seine.

éphémères chefs-d’œuvre pour lesquels la somme de quatre cents francs était allouée à chaque artiste.

Le pont et la place de la Concorde ont vu bon nombre d’autres fêtes, surtout du temps de la République de 1 8 48 à 1831 : il fallait bien faire honneur au Palais-Bourbon, ce sanctuaire de la représentation nationale, ce siège de la souveraineté suprême sous la démocratie, et célébrer quelques anniversaires quj

neige

répandue sur les rochers. Puis le grand Empereur serait apparu à la cime du mont, resplendissant sur un globe de feu, couronné d’une auréole et faisant rayonner, en lettres étincell antes, ce nom immortel, Napoléon. L’apparition du lumineux fantôme devait être saluée par un bouquet monstre et par le départ d’un ballon perdu, chargé d’artifices, et entraînant la lettre N à travers l’espace. Bien que toutes les

corde et le Pont-Neuf : la Samaritaine, Vigier, Deligny, le bain à quatre sous, le bain des Fleurs, etc., sans compter les bains à domicile; voilà un contraste suffisant.

Les établissements de bains , les écoles de natation et les bateaux de blanchisseuses , tels sont les hôtes habituels du vaste bassin que traversent le pont des Arts, le pont des Saints- Pères , le Pont-Royal et le

aux bains Petit, aux bains Vigier, et même aux modestes bains à vingt centimes , qu’il ne faut pas confondre avec leurs devanciers ; de nos jours , dis-je , les vieux nageurs et les mariniers émérites parlent avec orgueil de leurs exploits nautiques dans la plébéienne école d’autrefois, de leurs coupes savantes et pittoresques, des luttes mémorables qui se livrèrent entre les caleçons rouges et les caleçons bleus. Mais

« Paris, le 29 avril 1831.

« Léon Faucher. »

Le lecteur a ici sous les yeux un grand dessin qui pourrait, à la rigueur, passer pour un tableau, et qui montre ce qu’a été ou ce qu’aurait dû être cette décoration du pont de la Concorde.

L’artiste a exécuté consciencieusement les prescriptions du programme , et nous a montré une forêt, de mâts, sans compter les pirogues et autres embarcations qui vont à la rame : il a même cru devoir animer son premier plan par l’image d’un accident qui n’otait pas compris dans les prévisions de l’autorité : cependant l’ensemble offre une ressemblance assez satisfaisante.

Le reste de cette fête mémorable se passa aux Champs- Elysées et sur la place de la Concorde, qui vit ses fontaines transformées en corbeilles de fleurs, et ses colonnes rostrales noyées sous les guirlandes et les couronnes de verres de couleur. L’avenue qui conduit à l’Arc de triomphe était ornée de seize statues provisoires, représentant les principales illustrations de la France: Jacquart, Papin, Corneille, Mole, Molière, Jean Goujon, le Poussin, Richelieu, Duguay-Trouin, Jean-Bart, Jeanne d’Arc, Jeanne Hachette, Turenne, Condé, Kléber et Ney. L’image colossale de la France s’élevait sur la fontaine du Rond-Point. Toutes ces statues, de proportions gigantesques, avaient une assez belle apparence de loin ; mais les curieux qui se seraient trop rapprochés auraient vu la charpente grossière en bois, en paille et en toile badigeonnée qui constituait ces .

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Fête du 4 mai 1851. — Décoration du pont de •npprde et du palais de l’Assemblée nationale.

passaient alors pour glorieux. Aussi, dans tout cet intervalle, nous pourrions, sans beaucoup de peine, glaner des détails et des programmes sur tes illuminations, les fêtes, réjouissances terreslres et nautiques dont ces lieux ont été le théâtre. En 1852, le pont de la Concorde a été choisi pour le grand feu d’artifice qui accompagna la fête militaire du 15 août. L’art de la pyrotechnie, poussé si loin de nos jours, devait se surpasser encore : il était question d’un épisode des guerres de la République, du passage du Saint-Bernard, représenté avec des bombes, des fusées, des chandelles romaines, et un feu particulier, imitant la

promesses du programme n’aient pas été remplies; bien que la neige en particulier ait manqué son effet, et que l’empereur se soit trouvé couvert d’un malencontreux nuage, ce feu d’artifice est resté un spectacle éblouissant et digne d’exciter l’émulation des Ruggieri de l’avenir.

Mais il faut ici changer d’élément. Après le feu vient l’eau; c’est la règle. Nous avons assez parlé pyrotechnie et fêtes publiques : les exigences topographiques nous rappellent qu’il n’a pas encore été question de ces établissements de bains froids qui reposent dans le vaste bassin régnant entre le pont de la Con¬

pqnt de la Concorde. Je ne parle pas des hôtes accidentels, le bateau à vapeur de Saint-Cloud, les canots en partance pour l’ile des Cygnes ou pour Asnières, et les trains de bois flotté qui vont à la dérive : tout cela occupe un monde à part de canotiers , de ravageurs , de débardeurs, dont on a déjà esquissé les mœurs et la physionomie.

Pendant longues années, la fashion aquatique n’eut d’autre asile que les vulgaires bains à quat' sous. De nos jours même, en dépit du luxe et du confortable de l’établissement fondé par Deligny , en dépit des améliorations qui se sont introduites aux bains d.’ Henri l V,

depuis, hélas ! les amateurs partagent leur journée entre les délices de la partie de dominos ou de whist, les charmes du restaurant et les enchantements du cigare, fumé sur le suprême échelon qui surplombe au dessus du réservoir commun. Les plus jeunes et les plus robustes, au lieu de déployer leur force et leur adresse dans les exercices nautiques, aiment mieux étaler la grâce et l’élégance de leur torse et de leurs formes apolloniennes, au risque de s’exposer aux regards des belles qui peuvent circuler sur le pont de la Concorde.

Ces statues aériennes ne se jettent jamais; elles

sont là en montre. Aussi un auteur d’esprit a comparé ces gens à des dindons qui font la roue sur un perchoir.

L’école de natation a perdu sa principale gloire, depuis qu’elle est sortie de l’ornière démocratique des bains à quat' sous. Vigier et Deligny sont les auteurs innocents de cette décadence.

M. Vigier recueillit la succession d’un sieur Poitevin, qui le premier avait établi, en 1765, un vaste établissement de bains sur bateau :

ces bains n’ont rien de commun avec l’école de natation et sont destinés surtout aux honnêtes bourgeois qui redoutent la fraîcheur de Fonde séquanaise et le tohu-bohu de la baignoire commune. Les divers établissements fondés par M. Vigier, et dont les deux plus considérables se trouvent devant le pavillon de Flore et à la tête du quai d’Orsay, se distinguent par le goût qui a présidé à leur aménagement et à leur décoration. Ils ont les formes et la figure d’une villa flottante : les galeries sont ornées de colonnes et de pilastres , avec de beaux plafonds : elles sont éclairées par des campaniles qui servent aussi de communication de 1 une a l’autre. Au dehors, vers le milieu du bateau, se trouve l’entrée qui se compose d'une espèce de porche, garni de caisses d’arbustes et de fleurs ; on y descend du quai par un escalier à pente douce et a repos; un pont chinois joint la rive a l’établissement, et sur les bords qui regardent l’édifice, un parterre, des pelouses verdoyantes et de grands arbres , des saules , des peupliers , forment un jardin d’un effet ravissant. C’est dans ce paradis terrestre , ou plutôt aquatique, que le bourgeois parisien s’enfonce douillettement dans les profondeurs de sa baignoire ; il se trempe à l’heure; il a su s’entourer de toutes les sensualités qui lui sont chères : sa montre, son thermomètre, le mouchoir, la tabatière, les bésicles bien affermies sur le nez, et sous ses yeux son livre bien-aimé; voilà ses délices. Il fait et refait son bain , le gradue avec art, voit avec orgueil flotter sur l’eau le ballon de son abdomen. Au bain , le bourgeois rêve l’Orient, ses délices, ses voluptés, ses parfums, ses odalisques, l’opium et ses extases, et il prend de plus un bouillon.

Ces détails, moins le pittoresque local, peuvent suffire pour donner une idée des divers établissements de bains chauds disséminés dans Paris. Qu’on se figure une maison, dont la porte cochère s’ouvre sur une cour , ornée d’un rare gazon , de quelques fleurs et de statuettes en carton pierre ou en plâtre, représentant des naïades, des néréides ou toute autre déité des ondes. Après cette préface obligée, viennent les cabinets , meublés d’une façon toute Spartiate , et n’offrant aux habitués que le strict nécessaire : une chaise, un porte-manteau, une glace souvent ébréchée

et une planche en place de tapis de pied. La baignoire est en zinc ou en cuivre ; deux robinets versent l’eau chaude ou l’eau froide au gré du consommateur. En 1780, le nombre des baignoires à Paris était de 250; en 1816, il n’était encore que de 500: mais en 1832 il atteignait déjà le chiffre de 3,000, et l’on peut dire qu’actuellement il a presque doublé. Moyennant salaire, on fournit du linge chauffé, des fonds de bain, et même des frictions. Je ne parle pas des établissements médicaux , où les victimes de certains systèmes se font martyriser de douches, de pluies d’eau froide, de bains russes, de bains salés ou soufrés, etc. Nous sommes bien loin du luxe déployé dans les thermes antiques, ou seulement dans les pays à demi civilisés de l’Orient. Les relations des voyageurs , les recherches des antiquaires nous ont initiés à toutes ces délicatesses de l’art du baigneur, inconnues ou négligées chez nous : quand on lit leurs descriptions miraculeuses , on se prend à dire que la main du garçon de bain parisien est bien lourde et bien maladroite , en comparaison des douces frictions du strigilaire romain ou du baigneur oriental, et l’on regrette que la pâte d’amande et les cosmétiques modernes remplacent d’une manière si imparfaite les huiles , les parfums , les essences embaumées , qui coulaient à flots sur les épaules de l’habitué des thermes antiques.

On a raconté mille fois l’anecdote plus ou moins authentique de l’acteur Rosambeau, qui préféra un excellent consommé aux charmes de la natation; je

préfère conter le trait suivant, qui a au moins l’avantage d’être historique. Parmi les adorateurs d’une des reines éphémères du théâtre, se trouvait un infortuné

auteur dramatique , dont les malheurs se lisaient trop clairement, hélas 1 sur son costume et aussi sur sa personne. Un jour que la grande actrice le soupçonnait

d’être venu dans des intentions hostiles, pour sa table, bien entendu, elle affecta de le considérer avec un air de compassion, et, lui tendant un cachet d’abonnement des bains Vigier : « Tenez, mon cher X..., je ne vais plus au bain, profitez de ceci. » L'auteur, mortifié, se dirige, à jeun, vers l’établissement en vogue : triste perspective, pour un affamé, que l’immersion dans la Seine ! En entrant, notre homme jette machinalement les yeux sur le tarif des consommations; il lit : Consommé, 1 fr. — « Garçon! s’écrie-t-il. — Plaît-il, monsieur? répond celui-ci. — Ce cachet représente 1 franc, n’est-ce pas? puis-je le dépenser en consommation? — Sans doute. — Eh bien ! servezmoi un consommé. » Après ce repas l’auteur retourne chez sa bienfaitrice. « Et votre bain? fut la première question de la Melpomène. — Madame, j’ai préféré un bouillon , pour le même prix. » La chronique ne dit pas quelle fut la réponse à cet aveu naïf.

L’industrie des baigneurs parisiens remonte à une antiquité respectable. Dans le principe, les barbiers cumulèrent cette profession avec les deux autres spécialités ipii ont immortalisé Figaro :

Faut-il (tonner un coup de peigne,

Messieurs, l’on est bientôt servi.

Ordonne-t-on que l’on vous saigne, etc...

A\ec un peu d’érudition, je pourrais citer ici les anciens statuts des barbiers étuvistes, et rappeler le cri caractéristique dont ils faisaient retentir les rues de Paris : TJ bains sont chauts, c’est sùns mentir ! Une

foule d’abus contre les mœurs se produisirent dans ces établissements primitifs : le mot d ’estuves devint synonyme d’un autre terme, que notre pruderie moderne défend d’employer, mais dont l’étymologie rappelle clairement la destination première.

Les bains à domicile sont une dérivation des établissements de bains chauds. L’élément principal , c’est à-dire l’eau, est transportée, ainsi que les baignoires, chez les petites maîtresses, qui ne sauraient se livrer dans un lieu public a tous les raffinements de leur

toilette, et chez les bourgeois riches, qui ne veulent pas s’imposer de dérangement. 11 est difficile de pénétrer dans ces intérieurs et ces réduits oii se cachent les mystères de la vie intime du Parisien : chez quelques bannies qui appartiennent à moitié au public, il était jadis de mode de recevoir autour de sa baignoire Un petit cercle d’amis et d’adorateurs. Un épais nuage de son , répandu dans 1 eau , formait un voile assez opaque pour rassurer la pudeur peu farouche des baigneuses. Mademoiselle George aimait fort ce genre de réception, et l’on assure que la beauté plastique de ses épaules et de sa gorge justifiait cette prédilection. D’autres fois , c’est la lecture d’un roman favori qui fait écouler 1 heure solitaire passée dans la baignoire, et l’on redit a ce sujet la fantastique histoire d’une lionne à qui on ordonna des bains d’eau-de-vie, et qui périt d’une mort horrible, victime de son imprudence. Elle avait tumé un cigare, et le feu s’était communiqué au liquide inflammable dans lequel elle était plongée. Mais inutile de suivre plus longtemps cette pérégrination à propos de bains dans les boudoirs et les cabinets retirés des Parisiens et des Parisiennes.

De l’eau chaude passons à l’eau froide. L’école de D« ligny ou la grande école de natation , comme on

l’appelle, se trouve à côté du quai d’Orsay, non loin du pont de la Concorde. On regarda comme un luxe excessif qu elle fût peinte à l’huile et recouverte d’un toit imitant l’ardoise. Le public des bains à quatre sous cria au sybaritisme, en voyant les eolonnettes

qui formaient le pourtour de l’amphithéâtre, les paillassons et les tire-bottes, qui avaient été ajoutés aux claies, aux filets et aux planches, mobilier primitif des anciens établissements. Ce fut bien autre chose Quand MM. Burgh frères, héritiers de Deligny, prirent

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