CHAPITRE LXX1. — LES PLACES PUBLIQUES
dans des conditions propres à troubler l’admiration routinière. L’artiste a rompu entièrement avec la tradition. Ce n’est pas le Napoléon qui est partout, que colportent les marchands de plâtres dans toutes les campagnes, le Napoléon au petit chapeau et à la redingote, qu’il a voulu reproduire. 11 a représenté le sien nu.
Cette statue a été inspirée par une phrase historique de Napoléon : « Nouveau Promélhée, le léopard de l’Angleterre me ronge le foie sur mon rocher. » Malgré cette donnée un peu mélodramatique, l'auteur a eu le bon esprit de concevoir et d’exécuter son œuvre le plus simplement possible.
La figure est debout, au repos, dans une attitude naturelle; le bras gauche est pendant et abandonné le long du corps ; la main droite s’écarte un peu et se pose sur la tète de l’aigle, dont elle comprime l’essor désormais inutile. Cet aigle, placé aux pieds de Napoléon, semble prêt à s’élancer d’un rocher battu par les flots et où sont inscrits les noms suivants : Pyramides,
Wagram, Sainte -Hélène. La figure exprime une héroïque douleur, et le front glorieux, décoré d’une couronne d’or, de feuilles de chêne et de laurier, semble porter le poids des vastes pensées et de l’adversité. Cette tête expressive donne à la figure toute sa signification. Les membres, et le torse particulièrement, sont largement modelés , et font honneur au ciseau du jeune artiste.
L’histoire de la place Royale est la moitié de l’histoire de Paris. Cette place, aujourd’hui solitaire et paisible, abandonnée sans partage aux vieux rentiers, qui viennent y boire à longs traits la chaleur bienfaisante du soleil d’été, ou qui se réfugient, les jours de pluie, sous ses hospitalières arcades, cette place, dis-je, où régnent les enfants et leurs bonnes, privées elles-mêmes de la classique compagnie du troupier, fut le centre de notre capitale, le chef-lieu du béai monde et de la galanterie, et, en un mot, l’abrégé de l’univers , comme disaient les nouvellistes du temps jadis.
Elle occupe une partie de l’emplacement sur lequel s’élevait l’hôtel des Tournelles, ancienne résidence des rois, depuis le due de Berri, frère de Charles V, qui l’acheta en 1402. Cette habitation royale renfermait plusieurs corps de bâtiments avec chapelles ; on y comptait douze galeries, deux parcs et sept jardins. Parmi les pièces les plus remarquables, on cite la chambre du conseil,, dont les ornements étaient de la plus grande magnificence, et la g alerie des Courges, ainsi nommée des courges vertes peintes sur les murailles. Cette galerie avait été élevée par l’ordre du duc de Bedfort, en 1432.
Une partie de l’hôtel portait le nom de logis du roi. Laporte d’entrée était décorée d'un écusson aux armes de France, peint par Jean de Boulogne. Louis XI y fit
construire une galerie qui traversait la rue Saint-Antoine, et aboutissait à l’hôtel de madame d’Étampes.
Louis XII mourut dans ce palais. François Ier y demeurait rarement; mais son fils y ramena les plaisirs, et, sous Henri II, le palais des Tournelles jeta son dernier éclat, A l’issue d’un tournoi donné pour célébrer la paix de Cûteau-Cambrésis, le roi fut frappé d’un coup de lance par le comte de Montgommeri, et mourut des suites de cette blessure involontaire. Ce funeste accident fit déserter la résidence royale, qui fut vendue par Charles IX en 1563.
La place Vintimille. — Napoléon-Prométhée.
L’un des parcs du palais des Tournelles fut transformé en marché aux chevaux. Une querelle s’étant élevée entre les mignons du roi Henri III et les favoris du duc de Guise , le marché aux chevaux fut choisi pour le duel qui devait la vider. Voici ce que dit Sainte-Foix du dénoûment de cette sanglante rencontre , provoquée par Marguerite de Navarre, sœur du roi : « Maugiron et Schomberg, qui n’avaient que dix-lmit ans, furent tués roides. Livarot , d’un coup sur la tète, resta six semaines au lit. Ribérac mourut le lendemain. D’Entragues ne fut que légèrement blessé; Quélus, de dix-neuf coups qu’il avait reçus, languit
tren+e-trois jours, et mourut entre les bras du roi, le 29 mai 1578, à l’hôtel de Boissy. dans une chambre qu’on peut dire avoir été sanctifiée depuis, servant à présent de chœur aux tilles de la Visitation Sainte-Marie. » Les restes des favoris du roi furent somptueusement inhumés dans l’église Saint-Paul, que l’Estoile appelle le Sérail des Mignons.
La place Royale a été bâtie par Henri IV. Ce prince, plus jaloux d’embellir sa capitale qu’aucun de ses prédécesseurs, rendit une ordonnance relative à la construction de cette place en juillet 1005. Il avait pour
but d aider à établir les manufactures de drap et de soie, et à loger les ouvriers qu’il voulait attirer dans le royaume : et son intention était aussi de fonder un promenoir pour les habitants de la ville, et un local propre aux réjouissances publiques. A cet effet, il ordonnait que l’ancien mar ; ché aux chevaux prendrait le nom de place Royale; il abandonnait le terrain , « à condition de bastir sur les faces de ladite place ung pavillon ayant la muraille de devant de pierre de taille et de brique, ouverte en arcade, et de gal leryes en dessoubs, avec des boutiques pour la commodité des marchandises. » Un des côtés était déjà construit :
l’édit royal prescrit de bâtir les trois autres sur le même plan et d une même symétrie. Le beau monde ne tarda pas à se presser sur la place Royale, qui fut le théâtre de fêtes et d’événements de toute sorte. En 1612, la régente.
Maris de Médicis, y donna une réjouissance magnifique , à l’occasion du traité avec l'Espagne. Cette fête est fort curieuse, et les détails donnent l’idée du goût d’allégories et d’eml dèmes qui régnait à cette époque. Une construction symbolique, le temple de la Fidélité, s’éleva au milieu de la place : cinq tenants, le duc de Nevers, le duc de Guise, le comte de Bassompierre , le prince de Joinville et le comte de la Châtaigneraye, sous les noms d’AIcindor, Léontide, Alphée, Lysandre et Argant, en défendaient l’accès : ils s’appelaient les chevaliers de la Gloire. L’équipage des tenants était composé de cinq cents hommes, archers, hérauts , trompettes , estafiers, etc.; plus, deux cents chevaux précédant un chariot d’armes, un rocher roidant chargé de musique, et un char triomphal , dans lequel étaient assises plusieurs divinités qui récitaient des pièces de poésie. Alors s’avancèrent les chevaliers du Soleil , conduits par le prince de Conti, sous le nom d’Aristée; puis les chevaliers du Lis, suivant le duc de Vendôme ; les deux Amadis représentés par le comte d’Ayen et le baron d’Uxelles; le Persée français, sous les traits de Henri de Montmorency.
Ajoutons les chevaliers de la Fidélité et les chevaliers du Phénix, sous les ordres des ducs de Retz et de Longueville; les quatre Vents, réduits à trois par la mort du sieur de Baligny, tué en duel, quatre nym-
phes de Diane, deux chevaliers de l’Univers et neuf illustres Romains. Tous ces assaillants coururent la quintaine et la bague, en se mesurant avec les tenants : des prix d’une valeur de 400 pistoles étaient réservés aux vainqueurs. Le lendemain de la course, un feu d’artifice illumina le palais de la Fidélité. La fête se termina par une cavalcade aux flambeaux, qui fut suivie de l’incendie de deux maisons. Deux mille personnes et mille chevaux figuraient à cette fête : on vit passer plus de vingt grandes machines, sans compter les géants, les éléphants, les rhinocéros et un monstre marin. Le nombre des spectateurs, réunis sur les échafaudages, entassés sur les toits et encombrant tous les abords de la place Royale, s’élevait à près de quatre-vingt mille.
Sous le ministère de Richelieu, cette place reçut
une statue de Louis XIII, en bronze. Le cheval sur lequel était monté le prince, ouvrage de Daniel Ricciardelli, disciple de Michel-Ange, passait pour une oeuvre admirablement belle. Elle fut, à la même époque, le théâtre d’un duel fameux, qui fut suivi de la condamnation à mort et de l’exécution des deux vainqueurs, Chapelle et Bouteville. La belle Marion Delorme et la célèbre Ninon de Lenelos y avaient aussi leur résidence.
Les grilles qui entourent la place Royale furent posées sous Louis XIV. En 1783, le prévôt des marchands la lit planter d’arbres.
En 1792, la place Royale reçut le nom de place des Fédérés, et, l’année suivante, de place de l’Indivisibilité. L’an VIII, les consuls ayant décrété que le département qui acquitterait le premier la plus forte
partie de ses contributions donnerait son nom à la principale place de Paris, la place de l’Indivisibilité devint place des Vosges; ce département ne devait rien sur l’arriéré, et avait payé, en six mois, 13/20es de ses contributions. Elle n’était pas au terme de ses changements de noms : redevenue place Royale après la Restauration, la révolution de 1848 a ressuscité l’ancienne dénomination de l’an VIII. Enfin, aujourd'hui la place bâtie par Henri IV a repris son nom primitif. C’est une agréable promenade : la statue de Louis XIII a été rétablie, et on l’a depuis peu accompagnée de quatre gracieuses fontaines et d’un pareil nombre de jardinets qui les entourent d’une corbeille de verdure et de fleurs.
Nous lisons à propos de la place Royale, dans l’ouvrage de M. Cousin sur madame de Longueville ,
Cité Trévise.
« Que d’événements publics et domestiques n'a pas vus cette place pendant tout le wnc siècle, que de nobles tournois, que de duels attroces, que d’aimables rendez-vous! Quels entretiens n’a-t-elle pas entendus, dignes de ceux du Dccamérun , que Corneille a recueillis dans une de ses premières comédies et dans plusieurs actes du Monteur ! Que de gracieuses créatures ont habité ces pavillons ! Que d’illustres personnages en tout genre n’ont pas monté ces beaux escaliers! Richelieu et Coudé, Corneille et Molière ont cent lois passé par la. C est en se promenant sous cette galerie que Descartes, causant avec Pascal, lui a suggéré l’idée de ses belles expériences sur la pesanteur de 1 air. C’est la aussi qu’un soir, en sortant de chez madame de Guimenée, le mélancolique de Thon reçut de Cinq-Mars l’involontaire confidence de la conspiration qui devait les mener tous deux à l’é¬
chafaud. C’est là enfin que naquit madame de Sévigné et c’est a cote qu’elle habitait. »
En terminant, signalons l’ouverture d’un square, modèle du genre, qui, sous le nom de Cité /'révisé. d y a quelques années, s’est élevé rue Didier, sur les jardins de l’ancien hôtel du maréchal Maison.
Placée près des boulevards, au centre du haut commerce et de la Banque, cette nouvelle cité, dont les hôtels et les maisons d habitation entourent un parterre émaillé de fleurs, du milieu desquelles s’élance une fontaine jaillissante, offre la retraite la plus agréable au milieu du bruit des affaires et des plaisirs.
Le dessin (pie nous en donnons suffira à faire comprendre que tout a été ordonné et prévu, dans ces constructions, pour faire de la cité Trévise l'une des plus coquettes et des plus confortables habitations de
Paris. Déjà la cité Bergère, la cité d’Antin, la cité d’Orléans, avaient démontré les avantages offerts par ces retraites, qui, en assurant le calme nécessaire au travail, n éloignent cependant pas les hommes d’étude du centre oii s’agitent leurs intérêts.
Outre les places que nous venons d’énumérer, il s’en trouve un assez grand nombre servant de dégagement aux grands édifices civils et religieux que renferme Paris. Il n a été question de ces dernières (pie lorsqu'elles offraient quelque particularité notable. Nous n avons point parle non plus de certains carrefours, tels que le carrefour Buci, le carrefour de l’Odéon, le carrefour Guillou, etc., qui pourraient, à la rigueur, passer pour de véritables places publiques, et enfin nous en avons omis d’autres, la place du Che- \ alier-du-l met, par exemple, qu on doit comprendre dans le Caris qui s'en vu.