CHAPITRE LXX1J. — LES VOITURES A PARIS
Le coupé de remise.
combiné avec l’incognito élégant d’une voiture de remise? La belle est fière de ressembler à quelque grande dame qui se permet quelque escapade en catimini : et l’étudiant ou le commis en nouveautés, qui fait les frais, se félicite d’avoir l’air d’un aristocratique don Juan en bonne fortune mystérieuse. Tout le monde est content, même le cocher, qui compte sur un ample pourboire, et qui le gagne sans fatiguer son cheval, en se promenant pour la forme, et en berçant de ses cahots lents et réguliers les douceurs de Tentretien intime, prolongées de minute en minute jusqu’au terme de la première heure.
Une ordonnance récente de la police prescrit de ranger toutes les voitures en location à l’heure et à la course, sous la désignation de voitures de remise : il est à croire cependant que le public continuera à faire une distinction en faveur des fiacres, des milords, des vinaigrettes et autres espèces dérivées du coffre primitif, roulant à peu près sur quatre roues , dans lequel on enferme deux ou quatre voyageurs au rabais. Ces voitures se distinguent des autres par l’éclat de leurs couleurs, qui contrastent avec le noir uniforme des remises proprement dites. Leurs cochers ont aussi une apparence bien moins confortable. Tandis que le cocher de remise garde dans son costume un certain décorum, qu’il affecte môme parfois une tenue se rapprochant de la livrée; le cocher de fiacre, lui, s’habille invariablement de même : pantalons, redingote et double manteau de gros drap l’hiver: pantalon de toile l’été : tout cela arrive, d’ordinaire, à la plus extrême limite du dépenaillement et de l’usure. Les deux espèces se rapprochent par le chapeau ciré : mais la première a soin d’entretenir le lustre de son couvre-chef, et de le rehausser au moyen d’un galon ou d'une rosette, tandis que l’autre, laissant séjourner sur sa coiffure tour à tour la poussière et la pluie, finit par avoir un chapeau d’un gris terne, marbré du noir le plus douteux. Ajoutons aussi que les deux races de cocher se mêlent rarement, et ne frayent ensemble ni aux stations, ni même à la table du traiteur, ce foyer universel d’amitié et de confraternité. Le cocher de remise est souvent propriétaire du cheval et de la voilure qu’il conduit:
il les soigne avec un amour de maître , avec une fierté d’homme qui possédé quelque chose au soleil (c’est le mot) ; tandis que l’automédon du fiacre n’a droit qu’au quart brut des recettes de la journée , ou même qu’à un salaire fixe, qui ne varie pas, comme les chances de la fortune.
Passons à l’omnibus.
L’omnibus, lisons-nous dans un article des Cent et un, c’est la vie, le monde, le public, l’homme, c’est tout. Ah! que ne peut-on, au lieu de ces immobiles planches oii des hommes presque immobiles, quant à l’âme, viennent chanter l’opéra et déclamer l’alexandrin , que ne pouvons-nous donner des représentations d’omnibus ! Profonde comédie, drame au puissant intérêt, malicieux vaudeville, bouffonnerie à faire pouffer Heraclite et Chaudruc-Duclos ; on y verrait tout cela mieux qu’aux Français, au Gymnase,
dramatique que l’omnibus ? Là, langage simple et naturel, péripéties inattendues, catastrophes soudaines, entrées et sorties motivées s’il en fût ; c’est toujours pour aller quelque part. Un débiteur va se trouver nez à nez avec son créancier, qu’il fuyait
L’omnibus.
depuis un an. N’est-il pas divertissant de voir toutes ses ruses pour cacher sa figure ? C’est l'œil droit, c’est l’œil gauche, le nez à essuyer, un mal de dent subit qui le force à couvrir sa joue de son mouchoir; mais le créancier à la piste, qui reconnaîtrait son débiteur à une ride, comme Cuvier reconnaissait un animal antédiluvien dans un ossement, le créancier
aux Variétés. O théâtre ambulant, comédie roulante, tu n as pas besoin de souffleurs , la nature en sert à tes acteurs ! Ils n’ont point de fard, de déguisement; ils sont spectateurs les uns des autres, ils jouent leurs rôles en se voyant jouer, toujours comme dans le monde, et tous ils payent trente centimes pour amuser le public et pour s’amuser. Quelle meilleure école
le saisit au collet; dialogue chaud, animé , brûlant. Quelle joyeuse comédie pour le parterre roulant! Ce n’est là qu’un coin du vaste répertoire omnibus, et en vérité un savant ayant démontré qu’il existait des voitures à cinq sous du temps de Molière, je suis persuadé qu’il y allait souvent. »
L omnibus, c’est la démocratisation du véhicule, l’extension illimitée du droit de se faire voiturer au plus bas prix. Rêvé par Biaise Pascal , qui fut mêlé dans la faillite des carrosses à 5 sous, l’omnibus n’a pris pied à Paris que depuis les dernières années de la Restauration. Aujourd’hui, malgré la modicité de rétribution exigée des amateurs, il est arrivé à un certain degré de confortable et produit de beaux bénéfices à ses propriétaires. L’omnibus se compose d une longue caisse en tôle vernie à l’extérieur et lambrissée de bois à l’intérieur, avec deux banquettes divisées en stalles et une double rampe au sommet : les stalles sont au nombre de huit de chaque côté, plus celle du fond, qui en langage d’omnibus prend le nom de stalle du président; tout cela propre, coquet même, et commode pour le voyageur. Les courses, aller et retour, répétées dix à vingt fois dans la journée, produisent encore un total assez respectable de 30 centimes additionnés : si seulement l’équipage faisait chaque fois fournée complète, le profit monterait à près de 100 francs. Mais il faut déduire les correspondances, et tenir compte des heures de repos, durant lesquelles il arrive parfois que l’omnibus fait sa tournée, ou fait chou blanc, 'suivant l’expression pittoresque des conducteurs.
Les lignes exploitées sont assez nombreuses; elles se dirigent d’ordinaire d’une barrière à l’autre, en faisant des déviations assez fortes sur la ligne droite, pour desservir les points les plus populeux qui se trouvent dans les environs de l’itinéraire. Cela fait que certains carrefours, certaines places, comme la Bastille, la Madeleine, les abords du Pont- Neuf, sont sans cesse ébranlés par le passage de ces lourdes voitures. D’un autre côté, les détours, les haltes nombreuses, les stations obligatoires, compensent, et au delà, ce surcroît de vitesse que donne le trot des deux chevaux; et, à moins d’être accablé
de fatigue ou surpris par la pluie, on n’y monte pas surtout quand on est pressé ; mais, dans ce dernier cas, la foule s’empresse autour du marchepied : il faut attendre son tour, et souvent croquer le marmot sur les banquettes peu rembourrées d’un bureau de correspondance , en compagnie de nombreux concurrents et d’un contrôleur absorbé dans le compte de ses cachets et l’appel de ses voyageurs.
On a remarqué qu’en temps de révolution, l’omnibus faisait comme bon nombre de citoyens, honorables d’ailleurs, et surtout comme ceux-là qui font le plus de bruit après la victoire. Ils se hâtent de regagner leurs asiles ignorés, leurs lointaines remises, cachées dans les rues les plus obscures des banlieues. Ce n’est pas sans raison : un omnibus n’a qu’à perdre à l’émeute , il est si vite renversé et transformé en barricade! A ce rôle, il ne peut que gagner des renfoncements et de fu-
nestes horions; la bataille ne lui est d aucun profit, et il se retire toujours avec quelque fracture, quelque lésion considérable.
En dehors de ces diverses categories, on peut mentionner quelques équipages, remarquables par leur singularité. Nous ne pouvons signaler des prodiges d’art ou de richesse, comme on en voyait lors de la belle époque de Longchamp : ce n’est pas sur les boulevards et dans les allées de Paris que 1 on peut voii encore des spécimens de la carrosserie ancienne, des
voitures chargées de sculptures, brodées et chamarrées d’or, ou enrichies de panneaux en porcelaines* peintes : on ne les retrouvera qu’au musée des voitures. Mais nous citerons un essai de traîneau fait aux Champs-Elysées, lequel essai réussit assez mal, car le climat de Paris ne se prête pas plus aux fantaisies hyperboréennes qu’aux caprices renouvelés du Midi. Ce traîneau, comme on peut s’en convaincre par la gravure ci-jointe, ne manquait ni d’élégance ni de Wàce ; mais il eût été bien mieux placé sur les bords
de la Neva que sur ceux de la Seine. Nous avons vu encore une espèce de chariot, monté par un homme à cheval sur un trépied, et tournant une manivelle qui lui servait d'agent locomoteur; il obtenait ainsi une assez grande vitesse, mais cette invention ne semble pas appelée à un bien grand succès. Après tout, cela ne revient- il pas au meme, de fatiguer ses bras ou ses jambes?
Pourquoi ne citerions-nous pas aussi, puisque nous voilà en train de dérouler le bilan des idées excen-
Promenade en traîneau aux Cliatnps-Klysées.
triques, ces espèces de chars-réclames qui circulent, les jours de grande fête ambulante, sur le boulevard et aux Champs-Elysées? Nous croyons que l’invention, ou du' moins l’importation de cette idée, est due au fabricant de vernis que nous n’avons pas besoin de nommer ici, à celui (pii, au moment des élections de 18 18, préconisait aux électeurs Chromo Duro Plume, excellents, non pour représenter le pays à l’Assemblée constituante, mais pour mettre en couleur les appartements. Chromo Duro Plume a eu, ou ont eu leur voi¬
ture peinturlurée et brillantée à Longchamp et aux jours gras, et à la suite est venu le troupeau des imitateurs, les lampes-phares, le Prophète et autres. Enfin, pour terminer, vient le fameux équipage du général Tom Pouce, traîné, dans une miniature de carrosse, par deux chevaux hauts comme des chèvres, avec un cocher nain poudré à blanc et un microscopique laquais. 11 est vrai que, comparé à la taille du maître, l’attelage paraissait gigantesque ; mais on pouvait presque craindre l’accident inventé par un de nos plus
spirituels caricaturistes, qui représente tous ces malheureux, gens et bêtes, sur le point d’être dévorés, en une bouchée, par un gros chien (pie son maître s’efforce en vain de retenir.
Tous les romans, tous les livres de mœurs qui parlent du passé nous racontent les lenteurs, les embarras, les périls même d’un voyage un peu long dans l’intérieur (1e la France. Avant que la locomotion par la vapeur vînt à supprimer les distances, avant même «pie la locomotion par l’intermédiaire du che-
Yoiture du général Tom Pouce.
val eût atteint son maximum de vitesse, il y a eu bien des tâtonnements, bien des progrès, dont je dois épargner au lecteur l’énumération très-connue. Aujourd’hui des routes magnifiques se croisent dans toutes les directions sur le sol français ; elles côtoient toutes les vallées, gravissent ou contournent toutes les montagnes, desservent toutes les localités importantes, et se ramifient jusque dans les plus obscures communes, jusqu’aux portes des maisons rustiques les plus isolées.
Aujourd’hui les messageries, c'est-à-dire le mouve¬
ment commercial accéléré au plus haut point par les anciens procédés, les messageries, disons-nous, sont desservies par deux compagnies rivales , que stimule leur concurrence réciproque et le terrible antagonisme des chemins de fer. Leurs bureaux de Paris, rue Saint- Honoré pour les Generales, et rue Notre-Dame-des- Yietoires pour les Nationales, sont comme le cœur de deux systèmes veineux aussi complets l’un que l’autre. Les deux compagnies traitent également avec les chemins de fer pour additionner à leur vitesse propre la vitesse de la vapeur. Sur les fleuves, ces
chemins marchants , elles empruntent les roues ailées des paquebots, et, quand la voie de fer et la voie humide leur manquent, elles s’ingénient à diviser le plus exactement possible en relais la terre ferme qu’il leur faut parcourir, afin que la fougue des chevaux n’ait pas le temps de se refroidir d’une écurie à l’autre. Nous allons en deux jours à Marseille et à Bordeaux, et il ne faut pas être bien âgé pour avoir mis quinze jours à ce voyage.
Pour la grande majorité, un voyage d’une certaine durée est tout un drame, un épisode intéressant de la