PARIS, VILLE DE GARNISON
Les fortifications de Paris. — Le mur d’enceinte. — Les forts détachés. — Le désir des officiers en province Les officiers à Paris. — L’officier en pékin. — Population industrielle que fait
vivre la garnison. — Les pensions militaires. — Les logeurs pour les officiers. — Les veuves amies du militaire. — L’armée de Paris. — Les gardes a pied. — Les gardes à
cheval. — Rapprochement d'uniforme entre la garde actuelle de Paris et la garde municipale Uniforme de la garde de Paris. — Les guides, porteurs d’ordonnance.
— Leur uniforme. — Les casernes de Paris. — Caserne de la Pépinière. — Caserne Poissonnière. — caserne des Minimes et de l’Ave-Maria. —
Caserne Belle-Chasse. — Caserne d 'Orsay. — La garde nationale — La nouvelle tenue de la garde nationale. — La gendarmerie mobile.
Paris est entouré d’une redoutable ceinture de fortifications, avec glacis, contrescarpes, demi lunes et même lunes toutes entières, connue dirait le vicomte de Jodelet. Outre ce premier agrément militaire, notre capitale possède une assez jolie collection de forts détachés, de toute grandeur et de tout modèle; enfin, pour se garantir des velléités révolutionnaires, elle possède environ une quarantaine de casernes et cantonnements militaires, fruits de la prévoyance de ses divers gouvernements; et, pour remplacer les baraques qui déshonoraient l’esplanade des Invalides et le parvis Notre-Dame, on est en train d’élever deux citadelles intérieures, à côté du
Louvre et à côté de l’Hôtel de ville. Ces divers établissements, y compris les forts détachés et les casernes des petites villes environnantes, peuvent loger une armée de deux cent mille hommes; il faudrait ajouter à cela un nombre à peu près égal de gardes nationaux, si les épurations successives n’avaient pas réduit le total de ces derniers des neuf dixièmes.
Mais on comprendra bien qu’après avoir dit que Paris renferme des soldats de toute arme, de passage et venant de la banlieue, et que son armée à lui se compose surtout de gardes municipaux, de guides, de sergents de ville et de sapeurs-pompiers, on comprendra bien que nous n’insistions pas sur ces détails
qui se trouvent dans V Annuaire militaire. Le titre de ce chapitre indique plutôt une étude de mœurs qu’un travail de statistique.
11 est assez rare qu’un colonel résidant au fond de la province, mais qui a du crédit ou qui s’imagine en avoir, réunisse ses officiers sans leur parler de la certitude officielle qu’il vient d’acquérir d’un prochain séjour de son régiment à Paris. Sur cette assurance banale, qu’on ne révoque jamais en doute, il faut voir comme le corps d’officiers se livre à l’espérance, et quels sont les préparatifs. Les vieux fracs sont remis à neuf ; on retourne les capotes; les épaulettes sont renouvelées; tous rêvent les douceurs du cha-
(.a nie a pied.
Carde à cheval, grande et petite tenue.
Guide, ancien uniforme.
peau rond et l’incognito de la lévite bourgeoise. C’est qu’en effet, h Paris seulement, l’uniforme n’est de rigueur qu’aux revues et aux prises d’armes; partout ailleurs, l’officier doit rester au carcan depuis le premier jusqu’au dernier jour de l’année, et subir nécessairement les honneurs que lui doit toute sentinelle. Aussi remarquez-vous, sur les promenades publiques, des tlàneurs à l’allure décidée , au regard superbe? S’ils marchent deux à deux, au pas et en cadence, s’ils portent la redingote boutonnée, le chapeau rond, haut de forme et toujours en arrière de deux ou trois révolutions de la mode, si leur moustache est régulièrement taillée comme les arbres de Versailles, vous pouvez être assurés que ce sont des militaires échappés de la caserne voisine.
Autour de chacune des casernes de Paris se meut une population industrielle, qui v it aux dépens de la garnison. Cette population offre un caractère plus curieux que les soldats qui l’alimentent, et que la discipline transforme en machines humaines sans originalité, sans rien qui ne soit prévu par le règlement. Ces diverses colonies se composent: l”de deux ou trois petits traiteurs faisant ce qui s’appelle la cuisine bourgeoise, où les officiers de tout un corps jeûnent, par grade, à discrétion, moyennant une rétribution mensuelle de 50 à 60 fr. ; 2° d’une demi-douzaine de cafés oii se répartissent, selon les règles sévères de la hiérarchie, les officiers et les sous- officier s; 3° d’un nombre illimité de petits détaillants, marchands de comestibles et marchands de vins, dont la clientèle
se recrute parmi MM. les militaires non gradés. Il faut ajouter les logeurs, qui trouvent la solution du problème consistant à offrir un appartement convenable aux lieutenants moyennant 18 fr. par mois, et aux capitaines moyennant 2i fr. C’est dans ces garnis (pie Ton trouve les meubles les plus étrangers au confort et les plus singuliers pour leurs formes, leur ancienneté et leurs blessures mal réparées; mais peu importe aux braves officiers. L essentiel, c’est que les issues du logement soient d’un accès facile, et que le logeur n’élève jamais la prétention d’exercer un contrôle bien sévère sur les actions du logé. N’oublions pas aussi quelques centaines de veuves pudiques, dont les époux n’ont jamais, de mémoire de voisine, fait acte de présence auprès de leurs tendres moitiés, et
qui so donnent ia mission philanthropique de faire écouler plus vite les longues heures de garnison.
Voilà pourtant à quoi se réduisent pour les officiers, et, toute proportion gardée, pour les soldats aussi, les charmes si enviés de la vie parisienne. L'exiguité de leurs ressources financières les éloigne du monde, où l'on n’est apprécié qu’à sa valeur pécuniaire, et des délassements coûteux; ni le café ni le théâtre n’accordent de crédit à l’épaulette, et tel salon, qui s’ouvre à deux battants devant un commis porteur de l’uniforme de sous-lieutenant de la garde nationale, refusera l’entrée à un capitaine ou à un commandant de l’armée.
Quels sont donc les souvenirs (pie l’officier emportera de son séjour à Paris? Il aura arpent’ plusieurs fois par semaine, en armes, au pas accéléré, les rues qui conduisent au Champ de Mars ou a la plaine de Grenelle ; puis, dans les intervalles d’un service toujours pénible, il aura parcouru les Champs-Elysées ou le boulevard. Il se sera montré dans les guinguettes de la banlieue, a l’esta ninet, dans les théâtres oii fleurissent le drame et la gravelurc ; peut-être aura-t-il contemplé les tours d’adresse de Bosco et les exercices de I* ranconi. Quelquefois encore, mêlé à la fine fleur des provinciaux de Paris, il se sera risqué jusqu’aux cafés du Palais-Royal, et aura bravé l’atmosphère étouffée du café des Aveugles, pour admirer les exercices du sauvage.
Du Louvre, les plus curieux ont entrevu la colonnade, et, du jardin des Plantes, la ménagerie.
Les corps formant l’armée de Paris connaissent mieux la ville à laquelle ils appartiennent ; ceux qui, les premiers, ont plaisanté au sujet du cœur sensible capable de battre quelquefois sous la buffleterie du gendarme, se sont trouvés, à leur insu, dans le vrai. Les gardes à pied et les gardes à cheval ont leurs familles, leurs femmes, qui exercent les professions de lingère, de couturière, de mod ste; leurs enfants, placés en apprentissage ou envoyés à l’école du soldat.
Ils ne diffèrent du reste des citoyens que par la nature de leurs occupations, par l'obligation oii ils se trouvent de résider dans des casernes, et par l’uniforme. Ce dernier a varié aussi souvent que la dénomination de ceux qui le portent :
nous allons en donner une description sommaire, qui constate les dernières modifications que le bon plaisir ministériel lui ait fait subir.
A l’exception de la tunique, qui a remplacé l’habit avec avantage pour la santé du soldat, et qui est devenue la tenue unique de la garde a pied, les changements apportés au reste de l'uniforme de ce corps se bornent presque exclusivement à des modifications de couleurs; le pantalon bleu de roi a pâli jusqu’au bleu de ciel, avec adjonction d'une bande noire sur la couture ; le shako, dont la forme et les agréments n’ont pas sensiblement varié , est devenu du même bleu que le pantalon; les épaulettes ont passé de l’orange à l’écarlate; un ornement de passementerie, terminé par un bouton frangé, a été ajouté au collet de la tunique; enfin, le ceinturon serré au corps, et fixant à la taille la giberne, la baïonnette et le sabre-briquet, a été remplace par les buffleteries croi¬
sées qui soutiennent ces accessoires de l’armement.
La garde à cheval porte également, mais en petite tenue seulement, la tunique bleu de roi et le pantalon bleu de ciel, de même coupe que la garde à pied; mais elle a conservé pour la grande tenue l’habit bleu foncé, boutonné droit, sans plastron sur la poitrine, avec l’ornement de passementerie au collet , la culotte de peau blanche, et les bottes à l'écuyère. Tout ce qui, dans l’équipement du cheval, était autrefois bleu de roi avec galons orangés, est devenu bleu de ciel avec galons noirs. La forme du casque même a été conservée ; on l'a seulement dépouillé de la bande de peau de jaguar qui l’entourait au-dessus de la visière. Ce casque est remplacé, dans la petite tenue, par un chapeau tricorne, ou, pour parler plus convenablement, bicorne, de forme très-peu élevée.
Les dépêches ministérielles et les ordres des di¬
verses administrations sont confiés à un corps spécial , celui des guides porteurs d'ordonnances. Ce corps, vêtu et équipé avec un luxe plein d’originalité, est de création récente ; aussi nous semble-t-il à propos d’en donner une description spéciale; et, pour plus d’exactitude, nous copions l’ordonnance, qui règle leur uniforme ainsi qu’il suit :
1° Un dolman en drap vert foncé, garni sur le devant de dix-huit rangées horizontales de brandebourgs en tresse carrée de laine jaune, semblables à celles du dolman des hussards, et de trois rangées de dix-huit boutons de cuivre chacune.
Pour les officiers, le dolman de grande tenue est orné de tresses et de soutaches en or; celui de petite tenue, de tresses et de soutaches en poil de chèvre jaune d’or; la distinction des grades est indiquée comme dans les régiments de hussards.
Une capote d’officier en drap vert foncé, d’après
le modèle en usage dans les régiments de hussards.
3° Une veste, pour la troupe, en drap vert foncé, avec patte de collet garance, semblable pour la forme à celle déjà en usage dans les guides.
\° Un pantalon en drap garance, sans plis, avec bandes de côté en passementerie orange. Pour les sousofficiers et soldats, le bas du pantalon est recouvert d’une fausse botte de cuir noir.
5° Un colback en peau d’ours noir naturel; une flamme en drap garance est adaptée à la partie supérieure. En petite tenue, la flamme, rassemblée sur la partie supérieure du colback, est recouverte d’un rond en toile vernie noire. Le colback est surmonté d’un plumet blanc ayant la base de couleur bleue, d’une hauteur de 180 millimètres; le cordon du colback , du modèle en usage dans la cavalerie, est en laine jaune pour la troupe et en or pour les officiers.
6° La giberne, le porte-giberne, le ceinturon et le cordon de sabre sont, pour les officiers, semblables aux modèles en usage dans les régiments de hussards : la pattelette de la giberne est ornée d’une aigle. Il en est de même de la sabretache.
P Comme on le voit, les modifications apportées à cet uniforme tendent, sauf le luxe de la couleur et l’absence de la pelisse, à le rapprocher de celui des guides de l’armée impériale; nous ferons seulement remarquer que, pour une troupe destinée à transmettre des ordres rapides, le colback n’est pas une coiffure légère ni commode. Nous nous souvenons d’avoir vu trop souvent, en effet, la gendarmerie départementable forcée, pour courir plus facilement après les malfaiteurs, de prendre à la main le bonnet de peau d’ourson dont on a eu la malheureuse idée de l’affubler.
La plus grande partie des casernes de Taris occupent d’anciennes institutions religieuses:
n< >us rappellerons seulement cellesqui offrent quelques souvenirs intéressants. La caserne de la Pépinière, dans la rue du même nom, a été bâtie pour les gardes-françaises Celle du faubourg Poissonnière est remarquable par une des gloires de l’armée française : Bernadotte et Hoche y ont été sergents.
Dans le huitième arrondissement se trouvent les casernes des Minimes et de l’Ave-Maria.
Le couvent des Minimes, dans lequel est établie la première, aétébàtien 1670, par François Mansart. Le portail était composé de deux ordres; le premier, dorique, consistait en huit colonnes; le second était composé de quatre colonnes composites. Dans le tympan du fronton on voyait un bas-relief représentant Sixte IV au milieu de ses cardinaux ordonnant à saint François de Paule de se rendre auprès du roi Louis XI. On n’a pas oublié que ce saint, est une des illustrations de l’ordre des Minimes, ainsi que le célèbre frère Ange, connu dans le monde sous le nom de Joyeuse, celui-là même que Boileau avait en vue en frondant la versatilité de l’homme.
La seconde tire son nom du couvent de b’Ave-Maria, fondé par saint Louis pour les béguines, et transporté par Louis XI aux religieuses du tiers ordre de Saint-François.
Nous avons déjà parlé de la caserne de Belle-