CHAPITRE LXXV. — LES BARRIÈRES ET LES ABATTOIRS
bonnes femmes, nourrices avec des seins comparables aux mamelles d’Isis l’Égypticnne, grisettes portant l’ombrelle, paysannes, les animaux à figure fantastique de toute dimension et de tout prix, y sont assez nombreux pour peupler une sixième partie du monde. Dijon, Reims, Meaux, tous les pays où se pétrit celte pâte équivoque, viennent apporter leur tribut de couronnes, de pavés rafraîchissants , de croquettes, de galettes et autres compositions, dont les noms se trouvent peu en harmonie avec les catalogues officiels de notre langue. Qu’il faut que le monde soit peuplé d’enfants pour faire disparaître ces colossales et indigestes montagnes que voit s’amonceler la quinzaine de Pâques, tout le long du faubourg Saint-Antoine! Mais passons.
Montreuil-sur-Bois ou sous-le-Bois a donné son nom à la barrière lapins prochaine. L'horticulture est la principale occupation de ses habitants qui, par une méthode particulière, obtiennent surtout des pêches admirées pour leur grosseur et pour leur bonté. Dans son Tableau de Paris, Mercier prétend qu’à Mon¬
treuil trois arpents de terre produisent habituellement à leur propriétaire 20,000 fr. de rente. «Ils cultivent les pêches les plus belles qui soient sur le globe, dit-il ; or les pêches, en certain temps, valent six livres pièce. Quand un prince donne une fête un peu brillante, on en mange pour trois cents louis d’or. »
Nous approchons de la barrière des Amandiers. Un silence lugubre règne dans toute son étendue. Au delà du boulevard extérieur commence une autre ville, la ville des morts. Ces ifs, ces saules pleureurs et tous ces autres arbustes votifs qu’on aperçoit du chemin, bordent l’immense cimetière du Père-Lachaise, dépôt de tant de dépouilles illustres et de précieux monuments. Des files de corbillards traversent chaque jour cette avenue, désolée comme une voie antique. Un peu plus bas, en deçà du mur d’octroi, on voit s’étaler à chaque pas mille petits métiers funèbres : les fleuristes, les treillageurs, les marbriers, les marchands d’épitaphes et toutes ces autres industries qui ne vivent que des morts.
La barrière des Trois-Couronnes, qui a emprunté
son nom à l’enseigne d’un célèbre cabaret du voisinage, n’offre rien de remarquable. Elle était vivifiée, il y a quelques années encore, par le beau et vaste jardin des Montagnes françaises, Oii des fêtes hebdomadaires, invariablement couronnées par un feu d’artifice, attiraient de nombreux essaims de grisettes et de commis marchands. Aujourd’hui la montagne s’est aplanie, deux ornières creusées par de lourds tombereaux ont remplacé les rails que sillonnaient les chars légers dans leur course rapide; la grande allée tant de fois illustrée par de splendides illuminations en verres de couleur a vu son dernier tilleul tomber sous la scie : quelques hauts acacias, quelques pins toujours verts, derniers échantillons d’une riche et antique végétation, sont encore debout, comme pour protester contre cette désolante mutilation. Une rue couvrira dans peu de temps ce sol qui fut, après Tivoli et Beaujon, le plus beau des jardins publics de ce genre. Cependant la mutilation n’a pas été complète : on a respecté le carré de la danse, qu’une cloison de planches sépare de la rue naissante, et les dan-
l.a barrière du Trône.
soins, qui n'ont pas désappris le chemin de ces lieux naguère si attrayants peuvent encore faire leur bonheur au bal du Délia.
Comme sa voisine des Trois-Couronnes, la barrière de Ramponneau, appelée plus tard barrière de Riom , puis barrière de l'Oreillon, a dû son premier nom , qui d’ailleurs a survécu, en dépit des inscriptions municipales, à un fameux cabaret dont le fondateur, célèbre queue-rouge, jouait des scènes comiques qui avaient le privilège d’attirer la cour et la ville, comme on disait alors. La réputation de cet heureux farceur était si grande, que toutes les modes de l’époque prenaient son nom. La barrière qui avait l’honneur de son voisinage ne pouvait donc, sans déroger à la mode, se parer d’un autre titre.
Il parait toutefois que Ramponneau, après avoir trouvé la fortune en exploitant le cabaret que son nom rendit si célèbre, changea de façon de voir. Un jour que sa réputation était à son comble, il refusa de paraître sur la scène, malgré des offres superbes, «pour ne pas compromettre son salut,» dit-il. Comme
15 Cent. LA LIVRAISON. — 183e Livr.
cette réflexion lui venait un peu tard, il eût été exposé à payer un dédit considérable, si le Parlement ne l’avait dégagé de sa promesse, en prenant ses scrupules religieux en considération.
De vagues murmures d’orchestres se font entendre. Ils nous annoncent Belleville, si renommée pour ses guinguettes et pour ses bals en plein vent. Belleville est dans une charmante situation, sur une hauteur qui domine Paris et une grande partie des alentours. Mais, hélas ! l’esprit de spéculation profane tout aujourd'hui. Depuis quelques années, Belleville n’a plus la même physionomie. Sous prétexte d’utilité publique, on a abattu les arbres de ses jardins; des rues nouvelles envahissent la place de ses pelouses et de ses boulingrins. Un lieu de plaisance, parsemé de bosquets, de labyrinthes, de ruisseaux artificiels et d’ombrages, Ylle-d’Amour, en un mot, que son nom seul aurait dû préserver de cet outrage, a été démolie de fond en comble. Lvgete, Veneres Cupirlinesque ! On a arraché ses massifs de chèvrefeuilles, on a fait tomber ses statues mythologiques du haut de leurs piédestaux; le
Aux bureaux de l'Illustration, rue de Richelieu 60
tout afin de construire à la municipalité de la commune un hôtel de ville confortable. Adieu dès lors aux joyeux festins sous la feuiilée! Adieu aux quadrilles sur le sable ! La reine de Paplios aura pour toujours fait place à M. le maire et à ses adjoints.
11 est vrai que les habitants ont, pour se consoler de cette perte, un joli théâtre, qui n’a d’autre tort que celui d’être situé au pied de leur haute et longue colline; mais que faire au théâtre quand les arbres sont verts? quand l’air est tiède et parfumé par les bosquets ?
Au delà de Belleville sortent d’entre les fleurs et le gazon les Prés-Saint-Gervais, terre des lilas et des rondes sur l’herbette. Si Belleville attire dans ses guinguettes les gastronomes et les amoureux peu soucieux du mystère et du silence, les Prés-Saint-Gervais, placés dans un site mélancolique, se prêtent merveilleusement à la passion tendre et à l’idylle. Le lilas qu’on va y cueillir, le lait pur qu’on y boit dans l’étable, le fruit qu’on y détache de l’arbre, tout cela exhale un certain parfum de pastorale qu’on chercherait vaine-
paris — typ. de firmin didot, 66, rue jacob. 20 C. par la poste.
ment ailleurs. Il est fâcheux qu’un autre parfum moins suave vienne s’y mêler quelquefois, apporté de Bondy sur l’aile des vents.
Les aqueducs les plus anciens de tous ceux qui fournissent de l’eau à la capitale serpentent sous les Prés- Saint -Gervais.
Ils nous amènent les eaux de diverses sources rassemblées entre les villages de Pantin et de Romainville.
A gauche de Belleville, entre les barrières de la Chopinette et du Combat, à deux cents pas à\ peine au delà du mur d’octroi, s’élèvent les buttes Saint -Chaumont, nombreux mamelons peu élevés, mais presque à pic. Ce lieu est célèbre par la belle défense qui a valu à la désastreuse journée du 30 mars 181-4 le titre de bataille de Paris.
La barrière du Combat doit son nom aux combats d’animaux dont elle était déjà le théâtre à l’époque de la construction du mur d’enceinte. On y voyait des ours, des loups, et même des tigres et des lions, mais plus communément des taureaux et des ânes lutter tour à tour contre d’énormes bouledogues.
L’âne n’était pas toujours le moins redoutable de ces terribles champions. On le voyait se cabrer sous l’aiguillon de la douleur, et fouler sous ses pieds ferrés l’adversaire qui, après l’avoir assailli, n’avait pas su battre en retraite assez promptement pour échapper à son atteinte furieuse.
Ces combats d’animaux, peu en harmonie avec les mœurs actuelles, ont été abolis sous le règne de Louis-Philippe.
Depuis longtemps ils n’attiraient qu’un certain nombre de rôdeurs de barrières, ou bien des membres de
Une guinguette à Belleville, le dimanche soir.
des patineurs. Les lionnes d’alors s’aventuraient intrépidement sur de légers traîneaux, que des ama-
Cabaret du Petit Jardinet, à la Petite-V illette, où tiit signée la reddition de Paris
teurs complaisants guidaient dans leur marche rapide. Chaque hiver était marqué par de nombreux et
cruels accidents, qui semblaient stimuler plutôt que décourager la folle ardeur de la jeunesse pour ce dangereux plaisir, auquel ils donnaient une apparence d’héroïsme. Le péril a en lui-même un attrait qui pousse les imprudents à l’affronter. La préfecture de police, après une trop longue tolérance, se décidaenfin à prévenir le retour de ces bravades, si souvent funestes. Elle mit officiellement le canal en interdit.
La Rotonde Saint- Martin, vaste et assez beau monument dont le rez-de-chaussée se compose de quatre péristyles uniformes, ornés chacun de huit colonnes carrées, est reliée par une double grille en fer aux barrières de Pantin et de la f illette, distantes l’une de l’autre d’environ cent mètres. Ici, comme pour les barrières du Combat et des Buttes- Saint-Chaumont, l’édifice est commun à l’administration des deux barrières.
La commune de la Villette, qui fait suite au faubourg Saint-Martin, est très-peuplée, assez riche, et possède de nombreux entrepôts et quelques fabriques importantes. Une papeterie considérable, assise sur la rive droite de sou canal, a été dévorée, il y a quelques années, par un incendie.
C’est dans un pauvre cabaret de la Villette, portant l’enseigne du Petit-Jardinet, que se tint, le 30 mars 1814, la conférence dans laquelle un armistice de quatre heures, destiné à régler la retraite de nos troupes, ainsi que les conditions de la capitulation de Paris, fut conclu et signé vers cinq heures du soir. Entre les barrières de la Villette et de Saint-Denis,
la sanglante corporation des garçons bouchers.
Voici maintenant la barrière de Pantin, que traverse la route d’Allemagne, et sous laquelle glisse le canal Sf- Martin. Vers la droite s’étend le bassin delà Villette, encombré de bateaux, qui nous apportent le tribut de nos plus riches départements. Ce bassin était autrefois le rendez - vous
Barrière de la Villette.
se trouve celle desVertus, qui est trèspeu fréquentée. Serait-ce à cause de son nom ? Il n’y a pas de quoi s’effrayer. Ce nom vient de Notre-Damedes - Vertus, qui fut longtemps pour les femmes de Paris un lieu de pèlerinage. S’il faut en croire Üulaure,«ces promenades avaient moins pour motif la dévotion que le plaisir :
c’étaient des