LES BARRIERES ET LES ABATTOIRS
Barrière Saiut-Deuis, du egté du jardin.
trefois du Télégraphe , se trouve le Château-Rouge, dont nous avons déjà parlé, ainsi que Y Ermitage et YElysée Montmartre.
Rien de remarquable d'ailleurs pour les barrières Rochechouart , des Martyrs , Pi~ gale et Blanche.
Disons cependant que c’est à la barrière Rochechouart que le dernier successeur de Ramponneau, dont nous parlions plus haut, est mort dernièrement, en laissant une fortune qu’il avait écumée en peu de temps sur les innombrables marmites et les ragoûts impossibles à compter qui cuisaient nuit et jour dans ses fourn aux cyclopéens.
Les gibelottes du Petit Ramponneau absorbaient et peut-être absorbent encore des milliers de lapins plus ou moins authentiques; on évaluerait par centaines le nombre des moutons, voire même des bœufs, qui passaient par sa cuisine; et c’est chez lui, non aux Invalides, que l’étranger devrait aller chercher quelque modèle du gigantesque pot-au-feu dont s’entretiennent nos HO départements , pot-au-feu à la taille d’un Gargantua.
Après la barrière Blanche, s’étendait, il y a quelques années, un parc magnifique, aujourd’hui remplacé par un quartier neuf, auquel donne entrée la barrière de
rendez-vous galants ou des parties de débauche. » L’official de l’église de Reims, Guillaume Goquillart, n’est pas moins explicite sur ce sujet. 11 s’exprime ainsi, dans le Monologue des perruques :
Mesdames, sans aucuns vacarmes,
Vonl en voyage bien matin,
En la chambre de quelques carmes,
Pour apprendre a parler latin.
En lieu de dire leurs matines,
Levin blanc, le jambon salé,
Pour festoyer ces pèlerines...
La barrière Saint-Denis, vue du côté du jardin, est une très-jolie habitation bourgeoise , presque un château. La commune de la Chapelle, qui est parallèle à celle de la Villette, n’offre rien de remarquable. Elle aboutit à la belle avenue, plantée de deux rangées d’arbres, qui forme une ligne parfaitement droite jusqu’aux premières maisons de la ville de Saint-Denis.
Le clos Saint-Lazare, dans lequel est situé l’embarcadère du chemin de fer du Nord et le vaste hôpital Napoléon, en construction en ce moment, s’étend depuis la barrière Poissonnière jusqu’à celle de la Chapelle. L’influence de ce voisinage vivifiant s’est déjà fait sentir. Le quartier de la Nouvelle France, peu connu et médiocrement peuplé il y a deux ans à peine, s’est agrandi subitement, et compte ses mai¬
sons par centaines et ses habitants par milliers. On ne saurait se faire une idée de la rapidité de ce prodigieux accroissement. Des rues entières semblent sortir de terre comme par enchantement. Un superbe
établissement, le restaurant des Nouvelles Vendanges de Bourgogne, prouve que la civilisation est déjà trèsavancée dans ce pays encore neuf.
Sur le versant nord-est de la butte Montmartre, au sommet de la chaussée de Clignancourt, à laquelle on arrive par la barrière de Rochechouart, appelée au¬
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La cuisine du Petit Ramponneau à la barrière Rochechouart
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Clichy. Celle-ci est séparée du village dont elle porte le nom par le bourg des Batignolles. Ce lieu a été en 1815 le théâtre d’une glorieuse résistance de la part d’un assez grand nombre de gardes nationaux parisiens commandés par le brave Moncey. Le maréchal et son état-major étaient postés dans la grande avenue, à l’endroit où se trouve le restaurant du Père
Lathuille, qui n’était alors qu’un cabaret, auquel le souvenir des exploits de cette journée et le beau tableau d’Horace Vernet donnèrent une célébrité trèsfructueuse pour le propriétaire de l’établissement.
Depuis quelques années, les Batignolles sont devenues une ville, et la France n’en compte pas soixante plus riches et plus peuplées. Voyez, en effet, ces rues
si larges, si bien pavées, ornées de larges trottoirs et splendidement éclairées au gaz; admirez ces hautes et élégantes maisons, toutes construites en pierres de taille, et dont plusieurs sont illustrées de balcons dorés et de sculptures; arrêtez-vous au seuil de ces larges magasins de nouveautés qui rivalisent en luxe et presque en étendue avec les plus vastes bazars de
la rue Montmartre ; entrez le soir dans ces cafés somptueux, dans ces salles de billard remplies de monde et de fumée; puis, si vous avez voyagé dans l’intérieur de la France, consultez vos souvenirs, et demandez-vous si vous avez vu beaucoup de centres de population aussi animés que celui-ci.
Les Batignolles sont donc une ville, et une ville à part, dont la physionomie mérite d’être étudiée, car elle n’est pas celle de la capitale, sa voisine, ni celle des villes de province, quoiqu’elle ait avec l’une et avec les autres certains points de ressemblance.
Ce n’est pas vers le milieu de la journée qu’il faut chercher le bruit et le mouvement aux Batignolles.
11 y règne alors une immobilité et un silence qu’on ne retrouve guère que dans les villes d’Espagne ou d’Italie aux heures de la sieste. On dirait que la vie s’en est allée de ce grand corps. En effet, la population virile presque tout entière a émigré dès le matin pour ne revenir qu’à la tombée de la nuit. On ne demeure pas aux Batignolles, on y gîte. Les employés des ministères, les commis des maisons de banque ou de commerce, les expéditionnaires, les caissiers et les teneurs de livres ont presque tous fait élection de domicile dans cette commune. La modicité du prix des loyers, l’appât des économies qui se réalisent quotidiennement sur les objets de consommation, affranchis de l’impôt onéreux dont ils sont frappés par l’octroi de Paris, et, pour les plus favorisés, le charme d’un carré de choux baptisé du pseudonyme de jardin, expliquent la prédilection de tant de gens amis du c >nfortable,uni au bon marché.
Entre cinq et six heures du soir toute cette population débordée reflue au grand complet vers les Batignolles. La capitale rend même à cette cité beaucoup plus de monde qu’elle n’en a reçu.
Un grand nombre de jeunes gens, de vieux célibataires parisiens, d’officiers retraités ou à demi-solde, d'artistes nomades, et plus riches d’espérance que d’argent, viennent chercher dans les tables d’hôte à vingt-cinq et à trente sous par tête l’abondance et la variété des mets, plus la bouteille d’argenteuil, qui, même dans le plushumble restaurant de Paris, grèverait d’un tiers en sus le modeste budget de leurs dépenses journalières. Ces dîneurs pittoresques ont le triple plaisir de manger en plein air sous la tonnelle, de boire à satiété et de frustrer le fisc. Le dimanche est un jour de fortune
pour tout ce peuple de restaurateurs, car jamais on n’a vu dîneur si sobre qui ne se permette fin extra pour célébrer le jour du Seigneur. Les bouchons sautent avec fracas, l’eau de Seltz pétillante jaillit dans les verres et sur la nappe ; le cachet vert de bourgogne et le cachet rouge de bordeaux, qui couronne des flacons ambitieusement jaspés de poussière, font honte aux bouteilles uniformes rincées de la veille et remplies le matin même. Les accessoires éclipsent le
Un bosquet au Père Lathuillc.
principal, l’ordinaire est triplé par les suppléments.
Les chemins de fer de Saint-Germain, de Versailles (rive droite) et de Rouen traversent la commune des Batignolles dans toute sa longueur sous un vaste tunnel qui s’étend jusqu’à la hauteur de la place de l’Église.
En suivant le boulevard extérieur, depuis la barrière de Glichy jusqu’à celle de Monceaux, on rencontre une petite église protestante modestement située entre cour et jardin, et, un peu plus loin, un théâtre
Le tir aux pigeons au Nouveau Tivoli.
élégamment construit , mais presque isolé, parce qu’on a voulu le placer à une égale distance des Batignolles et du hameau de Mouceaux (ou Monceaux) qui fait partie de la même commune. Cette combinaison , qui avait pour but de satisfaire également les deux localités, n’a contenté ni l’une ni l’autre. Les habitants de Mouceaux , qui forment une imperceptible minorité dans la population de la commune, n’ont pas jugé ce f héâtre encore assez rapproché , et ceux des Batignolles
l’ont trouvé, avec plus de raison, beaucoup trop éloigné.
Si l’on entre dans Paris par la barrière de Mouceaux, on aperçoit, à droite, une guinguette d’assez chétive apparence, qui s’intitule ambitieusement Nouveau Tivoli. Ce titre serait une véritable profanation si le jardin répondait à la mesquinerie de l’édifice; mais il n’en est pas ainsi. De longues rangées de bosquets touffus et des allées bien sablées encadrent
une magnifique terrasse où peuvent s’ébattre à la fois plusieurs centaines de danseurs. Cet établissement, qui n’est ouvert que depuis le commencement de la belle saison, ne tardera guère sans doute à conquérir une juste célébrité.
Le Nouveau Tivoli ne s’est pas contenté d’emprunter son nom aux parcs si regrettés de la rue de Clichy.
Il a donné asile au tir aux pigeons, oii les amateurs de la chasse, trop pressés pour attendre le bon plaisir des ordonnances préfectorales , viennent tromper leur impatience, tandis que de jeunes échappés de collège apprennent à manquer le gibier au vol.
On sait comment est disposé le tir au- pigeon. Une douzaine de ces volatiles sont enfermés dans des cages cellulaires correspondant à des ficelles qui toutes aboutissent à l’emplacement occupé par les tireurs et par le maître du tir. A un signal donné, une ficelle est mise en mouvement, une trappe se lève, un pigeon paraît, tournoie et prend son essor : le coup part, et le volatile tombe ou continue son vol, au risque d’un second coup de fusil qui l’atteint rarement, car la surprise, le désappointement d’un premier échec et la fumée ont obstruéle rayon visuel du chasseur.
Cet exercice est fort coûteux, en raison de la grande consommation de pigeons qu’il nécessite , car chaque épreuve apporte à l’un d’eux la mort ou la liberté.
Les pigeons assez heureux pour échapper au plomb meurtrier des apprentis — chas seurs n’ont qu’à franchir le mur de leur asile inhospitalier pour trouver une retraite sûre et riante sous les épais ombrages du parc de Mouceaux.
Ce domaine, vraiment princier, a été la maison de plaisance du duc d’Orléans , père du roi Louis-Philippe. Ce prince, alors qu’il n’était encore que duc de Chartres, fit planter ce parc dans le genre anglais, sur les dessins de M. Carmontcl, et construire le joli pavillon qui se trouve à l’entrée. Des sommes énormes