CHAPITRE LXXV. — LES BARRIÈRES ET LES ABATTOIRS
furent sacrifiées pour orner ce lieu enchanteur, oii Part a beaucoup plus fait que la nature elle-même. On y rencontre à chaque pas des débris gothiques, des fragments d’architecture grecque et romaine, dos statues antiques, des pyramides et des obélisques égyptiens a côté de chalets suisses, un château fort en miniature, dont les murs sont tapissés de lierre, en face d’une chaumière. Des ruisseaux traversés par des ponts jetés sur des rochers factices déroulent leurs limpides sinuosités au milieu d’une pelouse coupée par des massifs d’arbres toujours verts dont ils reflètent l’éternel feuillage, et vont se perdre dans un large bassin qu’entoure une longue guirlande de colonnes sveltes et légères qu’on dirait arrachées au pourtour d’un temple grec.
Quand le parc de Mouceaux fut devenu une propriété nationale, la Convention décréta qu'il ne serait pas vendu, mais entretenu aux frais de l’État, comme établissement d’utilité publique.
Napoléon, en montant sur le trône, donna Mouceaux à son ex-collègue Cambacérès , pour récompenser sa complaisance à toute épreuve. Le nouveau propriétaire, effrayé des dépenses nécessitées pour l’entretien de cette charmante mais inutile villa, ne tarda pas à renvoyer ce ruineux cadeau à son adresse. Napoléon, cette fois, le conserva; mais, au retour des Bourbons, il fut rendu au duc d’Orléans et à la princesse Adélaïde sa sœur, comme faisant partie de la succession de leur père.
Ce beau parc, (pii a conservé la majeure partie de sa splendeur, est une des plus délic ieuses promenades dont jouissent les Parisiens. Il est ouvert deux ou trois jours par semaine aux personnes munies de cartes d’entrée qu’on obtient très-facilement.
Le parc de Monceaux est limité, dans toute sa lon¬
gueur, parle mur d’enceinte construit en 1786; mais, pour concilier les exigences des plans tracés avec l’agrément du propriétaire dont un manteau de muraille aurait masqué tristement la vue, on a creusé un profond et large fossé, au milieu duquel l’inévitable mur se dresse incognito, laissant il peine apercevoir une rampe d’un demi-mètre d’élévation. L’architecte a même poussé la galanterie jusqu’à faire construire, aux frais de l’État sans doute, une rotonde gracieuse, dite rotonde de Chartres, pittoresquement située sur
Barrière de Passy.
la lisière du fossé, et n’ayant aucune ouverture à l’extérieur du parc, comme pour mieux prouver sa complète inutilité , ce qui ne l’empêche pas défigurer dans la nomenclature des barrières.
lin suivant le boulevard extérieur, nous arrivons de la rotonde de Chartres à la barrière de Courcclles, qui doit son nom au village à l’extrémité duquel elle est située. La rue de Courcclles y aboutit; elle possède plusieurs hôtels somptueux. L'un d’eux a été habité
par la reine-régente d’Espagne Mario-Christine, durant son séjour il Paris.
La barrière du Roule, que nous apercevons ensuite, est un des plus beaux monuments de l’enceinte. Elle a devant elle le village des Thèmes, et au-dessous le faubourg, autrefois le village du Roule, qui continue le faubourg Saint-Honoré.
La barrière de Neuilly s’élève à l’extrémité des Champs-Elysées; elle s’appelle aussi barrière de 1 Etoile, parce que plusieurs routes viennent aboutir au rond-point sur lequel a été construit l’Arc de triomphe.
Après deux barrières insignifiantes, celles des Bassins et de Longchamp, en vient une autre, à laquelle le village de Passy a donné son nom.
En 1780, le célèbre Franklin, envoyé en France en qualité d’ambassadeur delà république naissante des États- Unis d’Amérique, habita Passy. Quand les barrières furent construites, celle qui conduit à ce village reçut le nom de ce grand homme, pour perpétuer le souvenir du séjour qu’il y avait fait. Passy possède aujourd'hui un citoyen illustre, un poète immortel, Béranger, qui y savoure philosophiquement les charmes de cette médiocrité dorée si vantée par Horace. Mais la résidence de l’Horace français est beaucoup plus modeste que le Tilnir du favori d’Auguste.
La barrière de Passy, qui termine la chaîne de barrières de la rive droite de la Seine, est située à l’extrémité du quai de Billy, un peu au delà du pont d’Iéna. Cette barrière, l’une des plus fréquentées, est ornée de douze colonnes , de deux ares, de quatre frontons, et de deux statues gigantesques représentant la Bretagne et la Normandie. Le vidage d’Auleuil, qui fut si cher à Boileau et à la Fontaine, et couvert de riches et élégantes maisons de campagne, se
Le vieux château, au parc de Moue
trouve à très-peu de distance de la barrière de Passy.
Si nous passons la Seine, nous trouvons, à l'extrémité du quai d'Orsay, la barrière de la Cunette , à laquelle un commencement de fortification pratiquée en cet endroit a donné son nom. Le promeneur n’y rencontre rien de bien remarquable, si ce n’est le bâtiment de l’octroi, qui est à deux arcades, avec colonnes et frontons. Passons vite; la barrière qui suit nous offrira une situation plus intéressante.
Un peu plus loin, sur la même rive de la Seine, à
15 Cent. LA LIVRAISON — 184'1 I>ivr.
aux. 1
la droite d’issy et de Yaugirard, s’étendent la vaste plaine et le village de Grenelle. Cette localité, autrefois peu considérable, a pris, depuis quelques années, les proportions d’une ville importante. Des fabriques de produits chimiques et diverses autres manufactures y ont attiré une population industrieuse (pii s’accroît de jour en jour.
Avant la Restauration, Grenelle figurait parmi les points les plus propres à la défense de la capitale. T ne poudrière y était établie depuis longues années et abon-
Aux bureaux de l'Illustration, rue de Richelieu, 60.
a colonnade, au parc de Mouceaux.
dam ment approvisionnée. En 1811, moment de la première invasion, ce magasin renfermait 300,000 quintaux de poudre en barils, 5,000,000 de cartouches d’infanterie, 25,000 cartouches à boulet, et 3,000 obus chargés. Après la capitulation de Paris, la poudrière devint le prétexte d'une calomnie odieuse dirigée contre l’Empereur. On répandit dans le publié, et des journaux répétèrent, que Napoléon avait donné ordre de mettre le feu aux poudres, dans le but, disaiton, de faire sauter la moitié de la ville. Il fut bientôt
paris, typ. de firmin didot, 56, rue jacüb. 20 C. par la poste.
reconnu que cette supposition était purement gratuite. Afin d'empêcher que les munitions dont nous venons de parler ne tombassent entre les mains de l’ennemi, l’Empereur s’était borné à ordonner leur destruction. Pour obéir à cette injonction, les généraux d'Aboville et Caron avaient, dans la nuit du 30 au 31 mars, fait noyer par un détachement de pompiers tout ce que renfermait la poudrière; le lendemain, il n’y restait plus une seule cartouche. On a établi depuis cette époque au même lieu, une fabrique de noir animal.
L’habitant de Grenelle a entendu autrefois de funèbres roulements de tambours. Dans la vaste plaine, derrière le Champ-de-Mars, en avant d’un mur qui a été trop souvent déchiré par les balles de nos soldats, on aperçoit un petit coin de terre inculte et désolé: c’est sur ce terrain que la justice militaire procède à l’exécution de ses jugements.
Il est consolant toutefois de pouvoir faire remarquer ici que la peine de mort, si fréquemment prononcée par les conseils de guerre, est rarement appliquée.
C’est à Grenelle qu’en 1834, l’administration de la ville a fait creuser un puits artésien qui fournit constamment un volume d’eau considérable. Deux considérations ont déterminé cette entreprise : on désirait d’abord, en perçant le banc de craie sur lequel repose la capitale, vérifier les formations géologiques qui composent le terrain de Paris, et en second lieu, trouver une source d’eau vive.
Les travaux de forage furent adjugés à AI . Mulot, habile entrepreneur, qui, après sept années d’un travail opiniâtre, le 26 février 1841, perça le banc de craie et vit l’eau jaillir avec une telle abondance, qu’elle inonda en quelques instants le sol environnant. On sait que la dépense de cet important travail n’a pas été moindre de 300,000 francs.
La barrière de l’École militaire emprunte son nom à la fameuse école qui fut érigée en 1751, par Louis XV, pour les enfants d’officiers pauvres.
Si le hasard vous mène un dimanche à la barrière de l’École, un spectacle tout particulier attirera votre attention. La joie y est martiale, l’ivresse y chante avec armes et bagages; on n’aperçoit sous les échoppes que shakos ou plumets au vent. Les héros de la caserne voisine fêtent à qui mieux mieux de faciles beautés. Que la solde d’une semaine entière y passe, peu importe ; on oublie l’ordinaire du quartier, on
brave même les rigueurs de la salle de police , pour commenter, le verre à la main, le couplet de Béranger :
L’Amitié, que l’on regrette,
Pi’a point quitté nos climats;
Elle tiinque à la guinguette,
Assise entre deux soldats.
Mais cette amitié, si bien célébrée par le poète, n’est souvent qu’un vain mot qu’on noie volontiers au
Le puits de Grenelle.
fond des brocs. Si des pékins boivent un peu trop bruyamment dans le voisinage, si des bourgeois se mêlent trop intimement à la fête, on laisse tomber la main sur la poignée de son sabre, et voilà la guerre allumée. La rixe prend parfois un caractère sérieux. Au moindre signal les buveurs dégainent, et le sang coule au lieu des rasades. Il est juste de dire que, le combat une fois fini, chacun revient à son verre et trinque fraternellement avec son ennemi de tout à
l’heure... sauf à recommencer le dimanche suivant.
En quittant ces lieux voués aux dieux de la guerre et de la treille , la première barrière qu’on rencontre est celle des Paillassons, ainsi nommée à cause de son ancien voisinage avec une fabrique de paillassons. Elle est aujourd’hui fermée.
Au numéro 171 de la rue de Sèvres commence la barrière de ce nom ; elle se compose d’un bâtiment orné sur ses quatre laces de porches formés chacun de trois arcades sur colonnes accouplées; sa rue principale mène en droite ligne au bourg de Sèvres, l’un des plus agréables et des plus commerçants qui environnent Paris.
Le chemin de ronde de la barrière de Sèvres conduit directement à la barrière de Yaugirard, <pii avoisine le hameau du même nom. Jusqu’au milieu du treizième siècle, ce village fut appelé Yalboitron ou Vauboitron ; vers ce temps-là il prit la dénomination de Vaugirard, c’est-à-dire vallée de Girard, du nom de Girard de Moret, prieur de Saint-Germain des Prés, qui y fit bâtir une maison de plaisance pour les religieux convalescents de son abbaye.
De tous les villages qui environnent la capitale, Yaugirard est incontestablement celui qui a le plus de propension à l’idylle. En parcourant ses pelouses presque toujours vertes, on se croirait encore au temps des peintres et des poètes du règne de Louis XV. Durant la belle saison, aussitôt que l’arbre se couvre de feuilles et que l’oiseau 1 chante, on peut voir les habitants danser chaque dimanche sur le gazon, à la manière des bergers de Florian. Le jardinage y est aussi en grand honneur.
Rien ne distingue la barrière des Fourneaux , si ce n’est un double bâtiment avec colonnes surmontées d’un tambour.
Deux bâtiments décorés de colonnes et de sculptures servent d’entrée à la barrière du Maine, qui aurait été ainsi nommée parce qu’en la traversant, on se dirige vers l’ancienne province du Maine.
De tout temps les poètes bachiques ont beaucoup célébré dans leurs chansons un certain pays de Cocagne, pays imaginaire où on met la nappe du matin au soir et du soir au matin. Si cette terre classique de la ripaille existe quelque part, ce doit être la barrière du Maine. Impossible d’y faire un pas sans rencontrer
La barrière d’ En fer.
une guinguette chantant à tue-tête , ou des buveurs attablés sous une tonnelle. Pendant les deux premiers jours de la semaine, on voit la population des faubourgs environnants venir en foule y faire bonne chère. L’invalide qui ne se soutient plus que sur sa jambe de bois s’y trouve en face de l’ouvrier des fabriques voisines, et chacun alors se sent disposé à y donner pleinement raison à ce proverbe tout parisien :
Le vin exempt de droits parait deux fois meilleur.
La barrière de Mont-Parnasse est peut-être un des
coins de Paris où l’on rencontre les contrastes les plus étranges et les plus singulièrement rapprochés. Nous savons déjà qu’elle donne accès à un des trois cimetières de la capitale, et qu’elle est limitrophe de la Grande-Chaumière : ajoutez à cela le théâtre, les guinguettes et les jeux en plein air.
Mais ne nous arrêtons pas davantage ; et parcourons rapidement le boulevard extérieur, pour arriver à la barrière d’Enfer et à l’Observatoire.
L’Observaloirc. — Colbert est le fondateur de l’Ob¬
servatoire : il chargea Claude Perrault d’en fournir les dessins, et la construction dura de 1667 à 1672. Jean-Dominique Cassini, célèbre astronome que le ministre avait appelé d’Italie, ne put arriver à Paris qu’au moment où les constructions étaient presque terminées; il les trouva peu convenables pour les observations astronomiques, et proposa divers changements qui ne furent pas du goût de l’architecte. Finalement, il dut faire élever sur la terrasse supérieure une tourelle qui servit longtemps aux observations.