CHAPITRE LXXV. — LES BARRIÈRES ET LES ABATTOIRS
L Observatoire a la forme d’un rectangle, dont les quatre façades correspondent aux points cardinaux du inonde. Aux deux angles de la façade méridionale, sont deux tours ou pavillons octogones ; une troisième tour carrée occupe le milieu de la façade du nord, où se trouve l’entrée. La ligne de sa face méridionale se confond avec la latitude de Paris. La méridienne est tracée dans la grande salle du second étage; elle partage l’édifice en deux parties, et, se prolongeant au sud et au nord, elle s’étend d’un côté jusqu’à Collioure, et de l’autre iusqu’à Dunkerque. Ces deux lignes, qui se coupent au centre de la façade, ont servi de base aux nombreux triangles d’après lesquels on a levé la carte générale de France, appelé carte de Cassini, ou de l’Observatoire.
Le monument a subi depuis peu d’importantes modifications. Il a été accru de diverses constructions, entre autres, de cabinets, établis sur la plateforme, et d’un bâtiment carré, flanqué de deux tou- éË relies, sur le comble; un autre bâtiment s’élève à côté de l’ancien, et est plus particulière- g ment destiné aux observations astronomiques et météorologiques.
On remarque à l’intérieur la statue de Cassini, la lunette achromatique, dont l’axe est incliné comme celui de la terre, pour observer la marche des comètes; l’aéromètre , destiné à constater la force des vents; la cave de jauge, servant à mesurer la quantité de pluie qui tombe dans un temps déterminé; la lunette de Garnbey, le cercle mural de Frontin, etc. Ajoutons ici que la bibliothèque renferme une collection précieuse <!<• livres d’astronomie, et que le bureau des longitudes
tient ses séances dans le bâtiment de l’Observatoire.
De nos jours, le nom d’une foule de savants célèbres, à la tête desquels il convient de placer celui de M. Arago, a donné un nouvel éclat a cette institution, fille de Colbert et des trois Cassini. 11 n’entre pas dans notre cadre de retracer les nombreuses expériences dont l’Observatoire a été le théâtre, les immenses progrès qu’il a vus s’accomplir dans son sein ; mais nous ne saurions oublier que c’est de son enceinte que partirent M. Gay-Lussac pour sa mémorable ascension, qui l’éleva à plus de 7,ÜU0 mètres dans les airs, et
tout récemment MW. Barrai et Bixio, pour celle qui faillit leur être si funest e.
L’Observatoire et le palais du Luxembourg correspondent aujourd’hui par une magnifique avenue du caractère le plus grandiose.
En remontant vers la barrière d’Enfer, après avoir longé le boulevard Saint-Jacques, l’œil découvre la barrière d’Arcueil, qui tire son nom du beau village d’Arcueil, si renommé par ses eaux. Le village luimême est ainsi appelé «à cause des arches de l’aqueduc des Romains, établi vers le commencement du
La rue de la Santé, ainsi appelée parce quelle conduisait à un hôpital fondé par Anne d’Autriche, a donné son nom à la barrière qui vient après celle d’Arcueil .
C’est près de cette barrière, à l’extrémité du faubourg Saint-Jacques, que s’accomplissaient les exécutions capitales, qui, avant 1830, avaient lieu sur la place de Grève; mais, depuis 1848, le lieu du supplice est vis-à-vis l’entrée de la prison de la Roquette. 11 est à remarquer aussi qu’on n’exécute plus à quatre heures de l’après-midi , mais de très-grand matin
ce qui n’empêche pas qu’une foule nombreuse n’assiste toujours à ces lugubres spectacles.
Au delà de la barrière de la Santé, on aperçoit Gentilly, charmant village, qui est assis dans une vallée sur la rivière de Bièvre.
Cetterivière et quelques ruisseaux environnants forment, en se débordant l’hi¬
Âscens’on de MM. Bixio et Barrai le 29 juin 1850, à l’Observatoire.
deuxième siècle pour conduire au palais des Thermes les eaux de Ilangis. Quant à l’aqueduc moderne, il fut élevé par ordre de Marie de Médicis sur les dessins de Jacques de Brosse. Louis Xltl en posa la première pierre en 1013, et il ne fut achevé qu’au bout de onze ans, en 1624. Sa longueur est de 1,830 pieds, et sa plus grande hauteur de 74. On a calculé qu’en vingt-quatre heures il épanche 36,000 muids d’eau, qui alimentent treize fontaines et beaucoup de maisons particulières. Arcueil possède aussi des carrières qui fournissent une pierre très-belle et très-dure.
ver sur les prairies, une glacière ou les patineurs de la ville et les élèves des pensions voisines se portent en foule.
On chercherait vainement ailleurs un bassin plus convenable à ce genre de plaisir. Non -seulement la Glacière offre une surface plane et fort étendue, mais encore le peu de profondeur de ses eaux exclut toute idée de danger.
Aussi, chaque fois que la glace vient à rompre sous les pas des patineurs, il se manifeste dans les groupes de spectateurs un long mouvement d’hilarité auquel prennent part les victimes elles-mêmes.
Appelée anciennement barrière de la Glacière, la barrière de Lourcine tire sa dénomination actuelle de la rue du même nom; elle n’a qu’un seul bâtiment à deux péristyles, chacun de trois colonnes.
A l’extrémité des
rues d’Austerlitz et de l’Hôpital général, s’ouvre la barrière d’Ivry, élevée à l’époque où le village d’Austerlitz a été réuni à la ville de Paris, et qui n est décorée d’aucune construction monumentale.
Dans le rayon de la barrière d Ivry , on remarque Clamart, ancien cimetière de l’Hôtel-Dieu ; il y a déjà quelques années qu’on lui a donné une autre deslination. Clamart, en effet, n’est plus aujourd’hui qu’un cimetière de suppliciés, ou plutôt un amphithéâtre de dissection.
La barrière des Deux-Moulins, qui vient immédia-
tement après la barrière d’Ivry, tire son nom de deux moulins à vent qui étaient très-rapprochés des murs d’enceinte; elle se compose de deux bâtiments symétriques, mais d’une architecture très-simple.
Dans l’origine, la barrière de la Gare était située a l’extrémité du quai d’Austerlitz, mais sur un emplacement beaucoup plus rapproché du pont. En 1818, le village d'Austerlitz ayant été renfermé dans l’enceinte de Paris, la barrière de la Gare fut reculée au point où nous la voyons aujourd’hui. Deux petits pavillons, construits en 1832, décorent cette barrière, qui a reçu son nom d’une gare voisine, destinée à mettre les bateaux à l’abri des glaces et des débordements de la Seine. Cet utile réservoir n’a jamais été terminé.
Un pont suspendu a été jeté, il y a quelques années, sur la Seine, au-dessus du pont d’Austerlitz, et relie la barrière de la Gare à celle de la Râpée. Devant ce pont s’arrête tout à coup la chaîne immense des murs d’enceinte, qui, dans l'espace que nous venons de décrire, ne parcourt pas moins de 24,100 mètres, c’està dire de six lieues.
Les abattoirs. — A côté des barrières, et le long du mur d’enceinte, se trouvent de vastes bâtiments
de même style, qui, par leur architecture et les matériaux qui ont servi à leur construction, semblent remonter à la même époque : ce sont les abattoirs.
Au commencement de notre siècle, le travail de la boucherie se distribuait dans les rues de Paris. A côté des étaux de boucher, on voyait les écuries et les échaudoirs (tueries) où l’on enfermait et égorgeait ensuite les bestiaux destinés à la consommation de la capitale : c’était un hideux spectacle.
Mais la vue seule n’en était pas blessée ; et souvent, très-souvent, quelque bœuf plus puissant que d’autres, rompant les liens qui devaient le tenir immobile sous la masse prête à le frapper, s’échappait à travers la ville, renversant et foulant aux pieds les malheureux qui se trouvaient sur son passage.
Get état de choses subsista jusqu’à ce que Napoléon, dans un de ces loisirs que lui laissait la guerre pour songer aux mesures d'ordre et d’utilité publics qu’il savait prendre si à propos, fixa sa pensée sur la nécessité d’établir à Paris des abattoirs pour faire disparaître le spectacle repoussant et les dangers que nous venons de signaler.
Le 9 février 1810, Napoléon décréta qu’il serait
fondé à Paris cinq tueries; trois sur la rive droite de la Seine, deux sur la rive gaucbe , et que la corporation des bouchers pourrait faire construire ces tueries à ses frais, et qu’elle en aurait le privilège exclusif ; ou bien, que les travaux seraient faits sur les fonds du domaine extraordinaire, et alors à son profit.
Cinq architectes furent chargés de ces constructions; mais leurs plans, qui donnaient aux nouveaux abattoirs le même caractère que Néron avait donné aux boucheries de la Rome antique, furent rejetés par l’opposition de M. Bruyère , directeur distingué des travaux de Paris; des plans nouveaux, beaucoup moins poétiques que les premiers, furent dressés et adoptés : c’étaient ceux des constructions actuelles.
L’abattoir Montmartre, le plus vaste de tous, est élevé près de la rue des Martyrs, et s’étend jusqu’à la rue Rochechouarl; il couvre un espace de 32,740 mètres carrés, et présente l’aspect d’un grand parallélogramme, sur lequel se rangent symétriquement les ditférents corps de bâtiment formant cet abattoir.
L’abattoir Montmartre compte huit corps d’échaudoirs ou tueries, divisés par quatre cours de travail, et formant en tout 1 40 cases d’abat. Chaque échau-
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vue de la Glacière pendant l’hiver.
doir a une longueur de 10 mètres sur une largeur de 4 mètres, entourés de murs fort solides en pierres de taille. Ces ateliers sont dallés et disposés en talus pour faciliter l’écoulement des liquides; au milieu sont rivés deux anneaux, auxquels sont attachés les bestiaux au moment de l’abat.
De chaque côté sont élevées horizontalement de fortes poutres oii s’accrochent les bœufs après l’abat, et dans le mur sont fixés des clous où sont attachés les moutons après qu’ils ont été égorgés.
Outre les échaudoirs, cet abattoir contient des bouveries et huit fondoirs destinés à la fonte des suifs en branche. Les beuveries, qui sont aussi au nombre de huit, reçoivent les bestiaux en attendant l’abat.
Le service quotidien de l’abattoir Montmartre emploie 90,000 litres d’eau, que fournissent deux puits creusés, à quarante pieds de profondeur, à chaque extrémité de l’abattoir.
En résumé, cet abattoir compte vingt-cinq corps de bâtiments, y compris ceux de l’administration ; il est entouré de murs d’enceinte fort élevés, et traversé, pour le service, par plusieurs rues qu’éclairent quatrevingt-seize becs de gaz.
11 a coûté en achat de terrain et en frais de construction 4,765,563 fr.
L’abattoir Ménilmontant a été construit entre la rue Ménilmontant et la rue de la Roquette, et occupe une superficie de 44,993 mètres. 11 se compose de vingt-sept corps de bâtiments, et est régulièrement carré.
Comme l’abattoir Montmartre , il contient huit échaudoirs donnant 137 cases, et huit bouveries; mais il n’a que deux fondoirs.
Deux immenses réservoirs, le plus beau travail de ce genre à Paris, alimentés par les eaux de Belleville, fournissent l’eau nécessaire aux besoins de cet abattoir, construction d’un aspect imposant, et qui a coûté à la ville 4,308,491 fr.
L’abattoir Villejuif, près de la barrière d’Italie; l’abattoir de Grenelle , à droite de celle de Sèvres; et l’abattoir du Roule, ont moins d’importance que les deux précédents. Nous nous bornerons donc à les citer, et à dire que, joints aux abattoirs Montmartre et Ménilmontant, ils donnent un total de 240 échaudoirs.
Les bouchers de Paris sont distribués parlessoins du préfet de police dans les différents abattoirs. Malheureusement, faite d’une façon incorrecte, cette distribution a pour résultat de surcharger certains abattoirs au détriment des autres; de telle sorte que l’abattoir Montmartre fait presque la moitié du travail de la bou¬
cherie, celui de Ménilmontant plus du quart, tandis que les autres demeurent presque déserts et sans mouvement, malgré l'importance qu'ils pourraient prendre. Nous signalons ce vice, auquel il est facile de remédier, et qui pourrait amener, s’il subsistait plus longtemps, l’annulation de quatre abattoirs sur cinq, et laisser inutiles des bâtiments élevés par une généreuse pensée pour le bien-être de la population.
Terminons en indiquant la moyenne actuelle des bestiaux introduits à Paris, qui ne s’élève pas à moins de 80,000 bœufs , 20,000 vaches, 80,000 veaux et 450,000 moutons.
Les prix moyens de ces espèces sont de 396 francs par tête de bœuf, de 230 fr. par tête de vache , de 105 fr. par tête de veau, et de 29 fr. par tête de mouton.
Ajoutons à cette partie de la consommation la marée, qui donne un chiffre annuel de 6 millions de francs; la volaille, dont il se consomme pourprés de 10 millions; le beurre, pour plus de 12 millions; les œufs, 6 millions; plus les grains et les farines, que l’on évalue journellement à 4,500 sacs de farines de 130 kilogrammes, donnant 204 kilogrammes de pain, on aura le chiffre approximatif de ce qui est englouti parle Gargantua parisien.