CHAPITRE LXXVI. — LES ENVIRONS DE PARIS
avant que les deux surfaces fussent en contact; pour éviter cette absorption, on enduit d’eau gommée les deux surfaces qu’il faut réunir, et on gomme également la barbotine.
Nous avons déjà parlé du façonnage par moulage et tournage; nous devons dire un mot du troisième procédé qu’on applique avec avantage au façonnage de quelques pièces, comme plaques, tubes, colonnes, etc. Il repose sur la propriété que possède le plâtre sec d’absorber l’eau avec laquelle on le met en contact; la pâte est amenée à l’état de barbotine, débarrassée par un brassage et un tamisage soignés de toutes bulles et parties pâteuses, puis versée dans des moules en deux ou plusieurs parties réunies par une chappe, suivant la forme de la pièce à mouler : au bout de quelques instants, on décante l’excédant de barbotine, et le moule se trouve enduit intérieurement d’une cou¬
che de pâte sèche et ferme qui épouse la forme du moule. Cette pièce ainsi moulée est réparée et séchée comme nous l’avons vu pour celles façonnées par les autres procédés.
Quand les pièces sont parfaitement sèches, on leur donne une première cuisson qui n’a pour but que de les rendre assez solides pour pouvoir être trempées dans l’eau sans se déformer ni se ramollir, et assez absorbantes pour s’emparer d’une certaine quantité d’eau quand on les met en contact avec ce liquide. Les porcelaines peuvent alors recevoir la couche de matière fusible qu’on nomme couverte, et qui, se fondant par l’action du feu, donne à cette poterie l’éclat qui la distingue.
Cette couverte est essentiellement formée d’une roche connue sous le nom de peymatite ; c’est cette même roche qui, s’altérant sous l’influence de divers
agents, se transforme en kaolin, cette matière terreuse que nous avons vue constituer la partie infusible de la pâte de porcelaine. La pegmatite , roche composée de feldspath et de quartz, rendue friable par une calcination à une chaleur incandescente, est broyée très-finement et mise en suspension dans l’eau. On remue cette eau pour empêcher que la couverte se précipite au fond du baquet, et on ajoute encore du vinaigre, qui s’oppose à sa précipitation.
C’est dans cette eau trouble qu’on plonge les unes après les autres toutes les pièces à couvrir la glaçure. L’ouvrier trempeur saisit la pièce d’une main et la retire de l’autre, comme on le voit dans la figure représentant les différentes actions du porcelainier, et que nous empruntons ainsi, que tous ces détails,, au Traité des arts céramiques de M. Al. Brongniart. L’au- I teur y donne tous les procédés de la fabrication avec
Musée céramique de la! manu facture de Sèvrcs.f^^SIBfesh. ^
une libéralité qui fait honneur et à la manufacture et à son administration.
Lorsque la pièce a été trempée , elle sort couverte d’une couche à peu près égale à la couverte qui était tenue en suspension dans l’eau ; des femmes les reprennent : avec un pinceau elles mettent de la glaçure dans les points qui en manquent, comme ceux par lesquels on tenait la pièce pour la tremper; elles en retirent dans les endroits où il y en a trop, et enlèvent avec un feutre celle qui se trouve sous les pieds des assiettes, des tasses, etc. La pièce est, du reste, imbibée d’une grande quantité d’eau, qu’il faut qu’elle perde par une dessiccation lente et égale.
Quand la pièce, quelles que soient sa forme , sa dimension, son épaisseur, est parfaitement sèche , il faut la cuire, et ce n’est qu’en prenant une foule de précautions qu’on parvient à lui conserver sa blancheur, une surface unie , des contours régulie rs et
agréables. Pour la protéger contre l’action des cendres, de la fumée, des flammes, on l’enferme dans des boîtes de terre infusibles qu’on nomme étui ou cazette; ces cazettes sont placées les unes sur les autres, séparées par de l’argile molle qui intercepte toute communication entre les produits de la combustion et l’intérieur des étuis; le fond de la cazette sur lequel pose la pièce est parfaitement dressé et terré, c’est-à-dire enduit d’une petite couche de sable un peu argileux qui empêche la pièce de se coller avec son support; on met plusieurs pièces dans un même étui, en évitant qu’elles ne se touchent, les points de contact pouvant se trouver collés après la cuisson.
Pour empêcher les pièces de se déformer, on les maintient, à l’aide de supports dont les formes sont variables, avec celles des pièces qu’il faut cuire ; ils doivent être en porcelaine non cuite, pour suivre la diminution que la pièce doit prendre au feu . et qui
est en général d’un dixième de ses dimensions primitives. Ces supports exigent donc un façonnage qui augmente beaucoup le prix de la porcelaine.
Le four dans lequel la porcelaine se cuit est un grand fourneau cylindrique et vertical dont la capacité intérieure est partagée en plusieurs compartiments par des voûtes percées de trous destinés à laisser passer la flamme. Les foyers sont dans les moyens fours, au nombre de quatre, placés en saillie sur la circonférence du four. On les appelle alundiers ; de là le nom de fours à alundiers , qu on donne a ces sortes de fours.
Le compartiment ou étage supérieur reçoit les pièces de porcelaines en cru avant qu’elles soient recouvertes de leur glaçure; c’est là qu’elles reçoivent lajtempérature incandescente qu’on appelle degouvé, et qui rend leur mise, en couverte plus facile et plus
sure.
Le compartiment ou étage inférieur reçoit les pièces à cuire, qu’elles soient ou non recouvertes de glaçure.
La porcelaine cuite sans glaçure est connue sous le nom de bisourt. Les piles de cazettes sont rangées verticalement, espacées aussi également que possible, pour que la chaleur se répande uniformément dans toutes les parties du four.
Quand le four est plein, on ferme la porte avec un mur de brique, et on met le feu. On commence le feu en jetant dans les alandiers pêle-mêle de gros rondins de bois blanc ; quand l’intérieur du four est à la température rouge sombre, on met le bois fendu en petites bûchettes en travers sur l’ouverture de l’alandier, et c’est le bois qui sert dorénavant de grille; il est disposé en talus, et se trouve constamment remplacé quand il est brûlé. Le feu dure ainsi trente-six heures sans discontinuer.
Vers la lin du feu, il faut se rendre compte de la marche du feu ; à cet effet, on a réservé dans les murs circulaires du four des ouvertures à l’aide desquelles on peut voir l’incandescence de toutes les cazettes, et retirer, de temps à autre, ce que l’on appelle des montres; ce sont des fragments d’assiettes composées de la même pâte que toutes les pièces qui sont dans le four et recouvertes de la même glaçure qu’elles. On les dispose dans divers endroits, et on les en tire d’heure en heure vers la fin de la cuisson , afin de s’assurer qu’elles cuisent toutes bien également. Lorsqu’elles indiquent par le glacé de la couverte une cuisson complète, c’est-à-dire une température d’environ 1 ,600 degrés centigrades, on arrête le feu, et on ferme toutes les ouvertures pour que le refroidissement se fasse le plus lentement possible; il dure ordinairement quatre jours. Au bout de ce temps, on démolit la porte, on entre dans le four et on iléfourne, on défait les piles de cazettes et on retire les pièces qu’elles renfermaient.
Ces pièces sont alors terminées. Mais il reste encore à les décorer , soit par des applications de couleur, soit par des applications d’ornements en or, platine, etc.
Les couleurs peuvent être divisées en trois classes sous le rapport de la température à laquelle elles doivent cuire. Les couleurs de grand feu, celles de demigrand feu et les couleurs dites de moufles cuisent à la même température que les pièces en blanc ; ce sont des couleurs dures, brillantes, bien glacées, mais elles sont peu nombreuses; la plus belle est le bleu de cobalt. On broie cette couleur, qui est faite avec un mélange de couverte et d’oxyde de cobalt préalablement fondu ; on la mélange avec de l’essence grasse , et on l’étend au putois sur la pièce blanche et glacée que l’on veut décorer, à une ou plusieurs couches, suivant l’intensité du ton que l’on veut obtenir.
Ces couleurs, que l’on nomme de demi-grand feu ou de moufles durs, cuisent à une température inférieure à celle qui est nécessaire pour fixer les couleurs de grand feu ; elles sont plus nombreuses que ces dernières, et peuvent recevoir de la dorure; on ne les emploie à Sèvres que pour faire des fonds.
Enfin les couleurs qu’on nomme couleurs de moufles tendres; c’est avec ces couleurs, qui se cuisent à une température assez basse, inférieure à celle de la fusion de l’argent, qu’ont été faites toutes les peintures qu’on admire dans les magasins de la manufacture de Sèvres. Les bleus sont fournis par le cobalt; les verts par l’oxyde de chrome; les rouges de tons les plus variés par l’oxyde de fer; les jaunes par l'oxyde d’antimoine; les gris et les noirs par des mélanges d’oxyde de cobalt et d’oxyde de fer; enfin, les carmins , les pourpres et les violets par l’or à l'état connu des chimistes sous le nom de pourpre de Cassius; tous ces oxydes sont ajoutés à une matière fusible qu’on appelle fondant. Ces couleurs sont amenées par le broyage a l’elat de poussière impalpable , mêlées avec de l’essence de térébenthine maigre, additionnée d'un peu d’essence grasse, et appliquée au pinceau.
Le peintre s’en sert alors comme des couleurs à l’aquarelle; il faut cependant que l’expérience lui ait appris celles de ces couleurs qui peuvent se mélanger, et les modifications, le plus souvent légères, que la cuisson doit déterminer.
Les ornements en dorure se font ou à la main ou par impression. Dans tous les cas, l’or est réduit à un grand état de division par une préparation chimique, puis par un broyage soigné; il est mêlé d’une petite quantité de fondant, broyé à l’essence, et employé : avant la cuisson, il est terne et brun; cuit, il prend de l’éclat, mais reste mat; c’est par le brunissage, c’est-à-dire par le frottement avec un corps dur, tel qu’avec de l’agate ou île l’hématite, qu’il acquiert l’éclat métallique qu’on demande à la dorure.
Les couleurs et les ornements en or doivent être fixés par une cuisson spéciale; on enferme les pièces peintes ou dorées parfaitement sèches dans une espèce de boîte de terre qui les protège contre l’action des flammes et de la fumée : c’est ce qu’on nomme un moufle ; quand le moufle est plein, on le ferme avec une plaque de terre, et on mure la porte du fourneau qui environne de tous côtés les parois du moufle. On met le feu au foyer, et la flamme circulant autour des pièces sans les toucher les porte à la température déterminée; des ouvertures pratiquées dans les parois du mur permettent déjuger les progrès du feu, pour l’arrêter en temps utile. On se sert aussi de petites montres particulières ; ce sont de petits fragments de porcelaine cuite et recouverte de glaçure, sur lesquels on met une touche de carmin préparé pour peindre; cette couleur change de nuance avec la température à laquelle on l’expose ; au rouge naissant, elle est brique ; à la température de l’argent fondant, elle est violet sale : connaissant la nuance de cette couleur correspondante à chaque température, on peut obtenir celle que l’on désire en retirant ces montres de temps à autre. — Quand le moufle est cuit, on arrête le feu; on laisse refroidir, et on démoufle. Après cette première cuisson, les peintures ont souvent besoin d’être retouchées; le peintre reprend son œuvre, la recharge de couleurs, et cette retouche nécessite une nouvelle cuisson, maison la donne à une température un peu moins élevée que la première. Si l’artiste n’est pas encore satisfait, il retouche sa peinture, et, dans ce cas, un troisième feu vient fixer cette retouche. On se borne généralement à ce troisième feu.
Tels sont les procédés variés à l’aide desquels on a fait et décoré ces pièces si diverses de formes, de dimensions, de couleurs, qu’on peut admirer dans les salles de la manufacture de Sèvres. Il serait beaucoup trop long d’énumérer toutes les richesses qui y sont exposées; nous nous bornerons à signaler parmi les œuvres de ses principaux artistes : la maîtresse du Titien, par Béranger ; la Psyché de Gérard, l’Atala de Girodet, la Jeanne d’Aragon, de Raphaël, par madame Jaquotot; un paysage de Karl Dujardin, par J. -F. Robert; l’entrée d’Henri IV à Paris, par Constantin; des fleurs de Van Huysum et de Van Spaendock, par Jacobber; le paysage du Poussin représentant Diogène brisant son écuelle; et un guéridon représentant les bords de la Seine, par Langlacé; enfin un guéridon de fleurs par Schilt .
La manufacture de Sèvres possède encore une magnifique collection technologique fondée par M. Brongniart, comprenant toutes les productions céramiques; toutes les fabrications y sont représentées, depuis les poteries les plus communes jusqu’aux porcelaines les plus recherchés de la Chine et du Japon; de superbes pièces de porcelaine de Sèvres, de brillantes faïences de B. de Palissy, de riches maïoliea, d’antiques carreaux de l’Alhambra, de nombreuses poteries antiques fines et grossières permettent d’arriver h l’origine de l’art du potier, en partant de ce qu’il a produit de plus simple et de plus grossier jusqu’à ses productions les plus grandes et les plus parfaites.
Enfin la manufacture de Sèvres a joint depuis plu- i
sieurs années à sa fabrication celle des vitraux peints, et toutes les expositions précédentes nous ont fait voir la perfection qu’elle avait atteinte.
Saint-Cloud n’est séparé de Sèvres que par le parc. Louis XIV ayant exprimé l’intention d’acheter une maison de campage pour le duc d'Orléans, le cardinal Mazarin pensa à celle d’un traitant situé à Saint- Cloud, et l’acheta.
L'habitation et ses dépendances furent aussitôt livrées à Lepautre, àMansart,à Girard, à le Nôtre, qui en firent la majestueuse résidence que vous savez.
Les premières réjouissances qui suivirent cette métamorphose furent une fête, «oû le roi, disent les journaux du temps, vint à Saint-Cloud, accompagné de Marie-Thérèse et d’Anne d’Autriche, sur une galiote très-élégamment ornée. Monsieur le traita, ajoutentils, avec une magnificence extraordinaire; la bonne chère fut accompagnée de délicieux concerts et du divertissement d’une comédie française dans le jardin, éclairé par un grand nombre de lustres. Les bords de la rivière, couverts de batelets décorés, étaient occupés par des fanfares, dos trompettes et des tambours. » Le 12 août 1060, un grand bal donné à Saint-Cloud est le prélude de l’union de Monsieur et de madame Henriette d’Angleterre. Dès lors cette résidence devint un lieu de délices; ce ne sont plus dans ses jardins que fêtes, spectacles et concerts, jusqu’au moment où, dans les salles du château, retentit ce cri de mort et de douleur : Madame se meurt , Madame est morte.
Mais aucun deuil n’est éternel. Le 11 août 1672. les jardins de Saint-Cloud s’illuminent de nouveau pour la fête splendide offerte par Monsieur au roi, à l’occasion de son second mariage avec la princesse de Bavière. Les fêtes recommencent pour la naissance du duc de Valois et pour le baptême du duc de Chartres, qui fut depuis régent de. France.
En 1686, nouvelle fête à Saint-Cloud pour célébrer le succès de l’opération de la fistule pratiquée au roi par le chirurgien Félix. Cette fête (l’espace nous manque pour la décrire) a trouvé aussi un historien dans le sieur Laurent , de la Bibliothèque du Roi, lequel raconte agréablement
Que Félix, trop heureux, fit en perfection La fatale opération.
Toutes ces fêtes avaient été offertes exclusivement à la cour; mais, en 1743, le duc d’Orléans, grand-père du roi Louis-Philippe, celui qu’on avait surnommé le Roi de Paris, donna à Saint-Cloud une grande fête où tout le monde fut admis. Il y eut spectacle pour les princes, spectacle pour la noblesse, et enfin spectacle pour le peuple. On eût dit ce jour-là, racontent les mémoires du temps , que l’Olympe était descendu sur la terre. On ne rencontrait dans le parc que faunes, sylvains , naïades, bamadryades; partout des concerts, partout des tables gratuites servies en abondance; enfin tous les Parisiens, qui étaient accourus en foule à ces merveilles mythologiques, trouvèrent, le soir , des tritons complaisants et désintéressés qui les reconduisirent dans la grande ville sur des bateaux préparés aux frais du duc d’Orléans.
Mais, sous aucun règne, Saint-Cloud ne fut le théâtre de si nombreuses et de si brillantes fêtes que sous 1 Empire. Napoléon affectionnait, comme l’on sait, cette résidence, sans doute en souvenir et en reconnaissance de ce qu’au 18 brumaire, elle avait été lu berceau de sa puissance impériale. Il l’habitait presque continuellement , et, la plupart des grandes fêtes de cette prestigieuse époque ont été données à Saint- Cloud. Nous citerons, entre autres, celles qui célébrèrent le baptême du fils’ aîné de la reine Hortense, dont I Empereur avait d abord le dessein de faire son heritier, la fete du mariage de Napoléon avec Marie- Louise, et enfin celle qui suivit, le 15 août 1811 , la naissance du roi de Rome. I ne pompe vraiment fécî iq lie présida particulièrement aux apprêts de cette dernière. A la chute du jour, le palais et le jardin s illuminèrent tout a coup comme par enchantement.
— Ce lut, dit 1 historien de cette îvtidence, une véri-