CHAPITRE LXXVI. — LES ENVIRONS DE PARIS
ner de temps en temps des rosières : c’est à Viroflay que se trouve la station à laquelle on s’arrête pour se rendre à la Marche, oii ont lieu à plusieurs reprises pendant Tannée certaines courses pleines de péripéties et d’accidents émouvants. De là en deux tours de roue, on est dans la ville du grand roi, à Versailles.
Louis XIV, le fondateur de Versailles, voulait absolument faire remonter l’origine'de son palais au premier temps de la monarchie française. Tant que dura le règne du roi-soleil, personne ne se montra assez hardi pour le démentir.
Aujourd’hui, l’histoire se montre moins complaisante; elle se contente ordinairement de rapporter qu’en 1301, Martial de Loménie, secrétaire des finances de Charles IX , acheta le domaine de Versailles, sans dire qui le possédait alors. On s’est livré sur ce sujet à des conjectures plus ou moins ingénieuses, mais si peu concluantes, que ce n’est guère la peine d'en parler. Quoi qu’il en soit, on peut lire • dans les Mémoires de l’Es-
toile (t. I, p.26) que le nouveau propriétaire ne jouit pas longtemps de son acquisition : « Catherine de Mé~ « dicis fit étrangler, dans l’intérêt du comte de Retz, « pour lui faire avoir le château de Versailles, le se-
« crétaire d’État Loménie, qui en était possesseur. » Versailles resta dans la famille des Gondi jusqu’à Jean-François de Gondi, oncle du fameux coadjuteur et archevêque de Paris, qui le vendit à Louis XIII. Voici un extrait du contrat de vente, qui dit nette¬
La lanterne de Diogène.
ment, en style de tabellion, lequel vaut au moins’celui d’un docteur moderne, ce qu’était alors ce château de Versailles, qui devint la plus merveilleuse, la plus splendide, la plus étonnante, — sans compter les
autres épithètes qu’on pourrait ajouter et qui ne seraient point en trop ici, - de toutes les résidences royales :
a Le 8 avril 1632, fut [présent 1 illustrissime et ré- « vérendissime Jean-François de Gondi, archevêque
« de Paris, seigneur de Ver- « sailles, reconnoit avoir « vendu , cédé et trans- « porté... à Louis XIII, ac- « ceptant pour Sa Majesté, « messire Charles de TAu- « bespine, garde des sceaux « et chancelier de Tordre « du roi, et messire Antoine «Rosé, marquis d’Effiat, « surintendant des finan- « ces, etc., la terre et sei- « gneurie de Versailles, « consistant en vieil châ- « tean en ruines et une « ferme de plusieurs édi- «fices; consistant ladite « ferme en terres laboura- « blés, en prés, bois, chà- « taigneraies, étangs et au- « très dépendances; haute, « moyenne et basse jus- « tice... avec l’annexe de « la grange Lessart, ap- « partenances et dépen- « dances d’icelle, sans au- « cune chose excepter, rêve tenir ni réserver par « ledit sieur archevêque, de ce qu’il a possédé au- « dit heu de Versailles, et pour d’icelle terre et « seigneurie de Versailles, et annexe de la grange « Lessart, jouir par Sa dite Majesté et ses successeurs
Champ de courses du steeple-chase de la Marche.
« rois, comme de choses appartenantes. Cette vente, « cession et transports fait aux charges et devoirs « féodaux seulement , moyennant la somme de « soixante-six mille livres , que ledit sieur archevê- « que reconnoît avoir reçues de Sa dite Majesté, par
« les mains de . en pièces de seize sons , de laquelle
« somme il se tient content, en quitte Sa dite Majesté «et tout autre, etc., etc.» (Blondel, Architecture française, liv. vu, p. 93.)
Ce ne fut point précisément sur l’emplacement du
« vieil château en ruines » que Louis XIII fit élever, non une résidence royale, mais un simple rendez-vous de chasse, comme on a coutume de l’écrire depuis fort longtemps. Si nous en jugeons cependant d’après un tableau du temps, cette résidence formait une série
de pavillons fct iln corps dë logis assez considérable, comprenant plusieurs cours, et présentait un ensemble d’un pittoresque élégant, ainsi que le peuvent faire supposer d’ailleurs les constructions qui subsistent encore aujourd’hui. La disposition de ses pavillons d’angle et de ses fossés rappelait d’ailleurs encore le plan des constructions féodales. Louis XIII avait acheté le château du cardinal de Retz pour le faire démolir, parce qu’il eût gêné la vue de son habitation, qu’il fit établir sur un terrain appartenant à la famille de Jean de Soisy depuis le quatorzième siècle.
On a beaucoup blâmé le choix que Louis XIV fit de cet emplacement triste et malsain pour y élever le plus somptueux de tous les palais modernes. Les courtisans murmurèrent, tout bas bien entendu, contre ce projet; mais, après la mort du monarque, Saint-Simon ne se gêna guère. «Versailles, lieu in « grat , dit-il dans ses mémoires, triste, sans vie, sans «bois, sans vue, sans eaux, sans terre, parce que « tout est sable mouvant et marécage, sans air, par « conséquent qui n’est pas bon. »
Les architectes, enhardis par la cour, objectèrent au roi qu’il faudrait démolir le vieux château, lequel tombait en ruines. Louis XIV, qui se piquait d’être gentilhomme avant d’être souverain , ne voulait pas, au contraire, demeurer dans une maison absolument neuve ; et comme il prétendait, ainsi que nous l’avons vu, faire remonter l’origine de Versailles jusqu’à celle de la monarchie, il tint bon, et mit son entêtement sur le compte de la piété filiale. « Si le vieux château n’est pas solide, dit-il, vous le rebâtirez.» 11 fallut bien en passer par là; seulement les architectes convinrent alors que le château n’était pas en aussi mauvais état qu’ils l’avaient cru d’abord.
Assurément, il eût été plus logique, et surtout moins cher, de continuer l’admirable et splendide palais de Saint-Germain; mais vous savez que de la terrasse on voyait le clocher de Saint- Denis, et que cette vue attristait l’âme du monarque. Assurément Versailles était le lieu le plus mal choisi de tous les environs de Paris, que les collines de Saint-Cloud , de Meudon, de Ville-d’Avray, les coteaux de la Marne entourent presque entièrement d’une verdoyante et plantureuse ceinture, assurément, en un mot, le choix de Versailles était absurde, n’en déplaise à la majesté royale. Mais ce qui condamne la mémoire du monarque fera l’éternelle et incomparable gloire des illustres artistes qui trouvèrent moyen, à force d'esprit d’invention et de génie, de créer une des plus charmantes merveilles du monde avec l’idée obstinée, impossible et incontestablement baroque du grand roi. Ce n’est point Louis XIV que l’histoire doit honorer dans Versailles, mais Mansart, le Nôtre et Lebrun, et toute cette pléiade de peintres, d’artistes, de sculpteurs dont la France ingrate ne répète pas assez souvent les noms aujourd’hui.
Ce qui reste au compte de Louis XIV, ce sont les monceaux d’or et de cadavres enfouis dans les fondations de Versailles.
L’estimation la plus modérée, celle de M. Janson, architecte, des dépenses, consistant en acquisition de terrains, constructions, rivière d’Eure, machine de
Marly et Clagny, monte à . !8<3 ,068,^26 I. 2 s.
Celle des dépenses de la chapelle, à . 3,200,341 19
Total . 89,929,-068 1. 1 s.
Ce qui fait au moins 400,000,000 fr. de notre époque. C’est déjà un joli chiffre; mais Volney le porte à quaire milliards six cent mille francs. Il est vrai que Mirabeau le réduit à douze cents millions!
Ceci est le compte de l’argent, reste celui des cadavres. «Qui pourrait dire, » écrit encore Saint-Simon, à propos des efforts tentés pour amener l’eau à Versailles, « l’or et les hommes que celte tentative coûta, «pendant plusieurs années, jusqu’à ce qu’il fût dé- « fendu, sous les plus grandes peines, dans le camp « qu’on y avait établi , et qu’on y tint si longtemps, «d’y parler des malades, surtout des morts, que le «travail, et plus encore les exhalaisons de tant de «terres remuées tuaient? Combien d'autres furent «des années à se rétablir de cette contagion; et «toutefois, non-seulement les officiers particuliers, « mais les colonels, les brigadiers, et ce qu’on y em- « ploya d’officiers généraux , n’avaient pas la liberté « de s’en absenter un quart d’heure, ni de manquer « eux-mêmes un quart d’heure de service sur les « travaux. »
Le tableau est sombre, mais comment le croire
l c du'.loau t’e Versailles et l’orangerie.
exagéré, quand Rangeai], — celui-là ne fait pas de critique et ne tient la plume que pour glorifier son roi, quand Rangeai! dit qu’en 1683, il y avait toujours 36,000 hommes sur les chantiers de Versailles? Ailleurs madame de Sévigné écrit qu’on emportait, la nuit, des chariots remplis de malades et de morts.
Vous voyez ainsi que ce n'est point pour l’honneur deLouisXIV que ce splendide monument reste debout, mais pour celui de la France. Versailles, (pie Napoléon reprochait à la révolution de n’avoir pas démoli, doit vivre aussi longtemps que la grande nation. comme le témoignage d’une victoire qu’elle a payée de l’or et de la vie de ses enfants. Versailles est pour le pays et une leçon qu’il ne doit jamais oublier, et un trophée dont il peut être fier dans tous les temps.
Les travaux de Versailles commencèrent en 1661, sous la direction de Levau, mais ils furent repris et presque entièrement modifiés en 1670, par J. Hardouin Mansart, (pii reste le véritable architecte du palais.
Louis XIV y demeura cinquante-trois ans. Le régent n’y vint presque jamais; mais il devint la résidence habituelle de Louis XV, qui ordonna des travaux de réparation et d’embellissements. Gabriel eleva, sous son règne, un pavillon et une partie de l’aile située près de la chapelle. Mais Versailles,
abandonné sous la régence comme tous les monuments de Paris, avait encore besoin de réparations nouvelles. Louis XVI fit replanter le parc, ceci soit dit à l’adresse des amateurs de prose poétique qui ne manquent jamais une occasion de rappeler que les beaux arbres du parc ont abrité les amours de madame de Montespan et de mademoiselle de la Vallière. Au moment où le roi s’adressait à tous les architectes pour la restauration du vieux château de Louis XIII, qui tombait en ruines, et pour l’achèvement des constructions de Louis XV, survint la Révolution, qui prit à Versailles, — et qui fit bien, — les tableaux qui s’y trouvaient pour les transporter au Louvre, et former le musée central, et qui fit du palais tour à tour une caserne et un hôpital des invalides. La chapelle du château servit alors au culte des théophilanthropes.
Napoléon voulut aussi restaurer Versailles. Mais les devis des architectes l'effrayèrent, lui qui ne s’effrayait guère, et ce fut alors qu’il s’écria : « Pourquoi la Ré- « volution n’a-t-elle pas démoli le château de Ver- « sailles? Je n’aurais pas encore aujourd hui un tort « de Louis XIV sur les bras et un vieux château mal « fait, ou, comme ils l’ont dit, un favori sans mérite « à rendre supportable. » Napoléon avait tort; mais de son temps on jugeait mal Versailles et l’architecture du grand siècle, qu’on faisait semblant d’admirer
sans les comprendre. Il ne faut pas se plaindre du dédain de l’Empereur; il sauva le palais d’une restauration, comme on en commettait alors.
C’est bien assez des traces et des meubles que les architectes du temps laissèrent à Trianon.
LouisXVIII s’y prit mieux. Il se contenta de conserver et de rétablir la galerie, les grands appartements et tout ce qui restait du temps de Louis XIV, et d’achever la façade du château du côté de Paris , commencée par Gabriel. Sous Charles X, ces travaux restèrent suspendus. Le gouvernement de Juillet, auquel on proposait toutes sortes de destinations pour \ ci sailles, et qui ne pouvait, pas plus que n’importe quel monarque des temps modernes, songer sérieusement a habiter Versailles, se décida à en faire un musée, consacré, dit l’inscription placée sur les façades du palais, « A tontes les gloires de la France. »
Je ne veux pas trop critiquer cette idée de Louis- Philippe, ipii obéit, de bonne foi assurément à une pensée qu’il croyait utile et glorieuse pour le pays. Beaucoup de gens regrettent seulement, et il n’est pas besoin d’être archéologue forcené pour- cela, qu’afin de réaliser ce projet, on ait été forcé de considérablement modifier l’ancienne distribution , de convertir les appartements en de longues galeries, et d’enfouir au milieu d’une immense collection de toiles médiocres, des œuvres qui sont maintenant quasi perdues pour l’étude et l’admiration des amateurs. On ne peut nier non plus que cette prodigieuse commande de peintures exécutées dans moins de temps qu il n en a fallu aux plus belles époques pour produire quelques rares chefs-d 'œuvres, n’ait eu sur 1 art une influence fâcheuse, et que l’enseignement historique (pii résulte pour le spectateur ignorant d une promenade rapide devant quatre mille tableaux ou statues ne soit a peu près nul. Je n’aime pas non plus 1 étiquette : A tentes les gloires nationales. Cela