CHAPITRE LXXV1. — LES ENVIRONS DE PARIS
son étendue par une collection de portraits des hommes célèbres de l’histoire universelle, et de médailles. Cette collection (celle des portraits), la plus immense qui existe au monde, renferme un grand nombre d’œuvres originales très-précieuses au point de vue de l’art et sous le rapport historique Ici encore nous avons à blâmer, et tous ceux qui se préoccupent de la gloire de notre école française se joindront à nos critiques : des portraits superbes de Rigaud, entre autres celui de Louis XV enfant, aussi beau que celui de Bossuet , du même peintre, qu’on voit au Louvre; des chefs-d’œuvre de Carie Vanloo, notamment le portrait où cet éminent artiste s’est peint entouré de sa famille, sont comme perdus dans ce vaste capharnaüm, à côté d’œuvres médiocres et de dessins indignes. Bien plus, toutes les toiles, au lieu d’être fixées dans des bordures dorées qui en hausseraient la valeur et l’éclat, ont été encadrées dans
des panneaux de chêne, et soumises à des dimensions pareilles. Ici il a fallu couper la toile, qui se trouvait trop grande pour ce lit de Procuste, lii on a rallongé la composition avec une adresse et un goût qui rendent la profanation visible à quinze pas. Encore une fois, nous n’en voulons point faire un crime à Louis-Philippe : un roi n'est pas tenu de se connaître en peinture; mais quelle responsabilité a encourue vis-à-vis de certains connaisseurs l’architecte qui a eu le courage de diriger une pareille besogne !
Cette collection possède un portrait de Charles XII, le seul qui ait jamais été peint, comme le constate l’inscription suivante, qui fait de cette toile, d’ailleurs assez médiocre, une précieuse rareté :
« Voicy l’unique portrait que Charles XII, de glo- « rieuse mémoire, roi de Suède, a jamais permis « qu’aucun peintre tirât de îuy, après son avènement « à la couronne.
«On croiroit même qu’il se fût repenti d’avoir «donné cette permission, puisque le portrait étant « achevé, il en coupa lui-même le visage avec un ca- « nif, et qu’on a pourtant tâché de raccommoder, « ayant eu l’honneur de servir un si grand monarque, « en sa qualité de son peintre, et étant le seul qui ait « pu donner à la postérité ses véritables traits par le « portrait que je fis à Luny, en Scanic, l’an 171 S, la « même année que ce héros fut tué au siège de Frète dericsh’all, en Norwége ; je me fais gloire d’y sous- « crire mon nom. David von Grafk.»
Si nous redescendons maintenant par un fort bel escalier construit sous le règne de Louis-Philippe, nous trouvons à l’entresol une banquette munie d'un gardien, lequel, en nous indiquant une porte à deux battants, vous demandera, de l’air le plus poli qu’il pourra prendre, si vous désirez visiter la salle de spectacle. Cela veut dire qu’il vous faudra donner, en
Vue intérieure de la salle de la Smal?, dans les galcrâ s de Versailles.
sortant, une. rétribution dont la valeur dépend de votre générosité. La même chose se renouvelle à l’entrée des appartements de Marie-Antoinette et d • la chapelle. Je ne me charge pas d’expliquer pourquoi on a imposé cette coutume anglaise, une des plus coûteuses de nos voisins, aux visiteurs qui veulent pénétrer dans ces diverses parties du palais; je mécontente de la mentionner. Entrez toujours d'ailleurs, vous ne regretterez point voire pièce blanche.
Ce n’est pas à Louis XIV ni à Mansart que revient l’honneur d’avoir édifié la salle de spectacle. Elle fut construite sous Louis XV par Gabriel, le grand artiste à qui nous devons le Garde-Meuble. De toutes les productions de son génie, c’est la plus remarquable, et la critique n’a rien à dire ici. Disposition des plus heureuses, grandiose d’ensemble et de style, richesse et harmonie de détails, tout se trouve réuni pour faire de cette salle un incomparable chef-d’œuvre. Si l’on veut se figurer ce théâtre étincelant de lumières, avec ses trois rangs de loges remplis des toilettes splen-
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dides des dames de la cuir, on ne peut pas imaginer de spectacle plus pompeux. Aujourd’hui l'Opéra de Versailles n’est plus témoin ( la chose est d’ailleurs impossible ) de pareilles fêtes. Quelquefois cependant le gouvernement veut bien le prêter pour une œuvre de bienfaisance, et l'on voit alors figurer sur la scène quelques célébrités dramatiques de la capitale. Mais le plus souvent il reste vide, et il ne sert plus guère qu’à entretenir l’admiration des amateurs pour la belle décoration architecturale qui a été exécutée sous le règne de Louis XV, et à grossir, comme nous l’avons vu, le budget des gardiens.
J’imagine cpie nos yeux, rassasiés de peinture, éblouis de l’éclat des dorures, fatigués décompter les « festons et les astragales » des lambris et des plafonds, ne seront pas fâchés de se reposer par un autre spectacle; vous allez être servis à souhait. Rendonsnous sur la terrasse, et là, sans trop regarder les merveilleux vases eu bronze, — car nous n’avons [tas le temps, — qui décorent les allées du parterre d'eau
Aus bureaux de l'Illustration, rue cîe Richelieu,
(c’est ainsi que s’appelle le lieu où nous sommes), et contemplons le magnifique point de vue qui s’otfre a nos regards : en face la large allée du lapis vert, coupée par la pièce de Latone et les deux parterres auxquels servent de limites mouvantes le bassin d’Apollon et le grand canal. Remarquez cependant que cette splendide perspective, bordée de ses grands arbres abritant de leur ombre des groupes de marbre, aboutit à deux peupliers qui dessinent dans le lointain leur maigre silhouette. Décidément le grand roi ne tenait pas à jouir de ce qu’on appelle une belle vue, car, après s’ètro dégoûté de Versailles, il alla s’enterrer à Mari y, et à Versailles même, il choisit le lieu où nous sommes pour y élever son palais. Et remarquez bien aussi, que Versailles a été calomnié sous plus d’un rapport : de tout autre côté, les lignes qui enferment l’horizon ont de la majesté et de la grâce; de ce côté seul il n’y a rien.
Je ne veux pas vous exposer à une nomenclature de tous les briquets, de toutes les charmilles, de toutes
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